Ouvrier de la synchronicité

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Des univers parallèles, une course contre la mort et un sauvetage à travers un rêve.

Publié le : mardi 4 octobre 2011
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Ouvrier de la synchronicité Par Laurent Buscail
Des vapeurs de goudron couvraient les rares essences sauvages qui parsemaient la ville.
Ses pas raclaient lourdement sur le trottoir. Le soleil transformait les badauds en serpillières
dégoulinantes. Les yeux bataillant avec les rayons assassins de cornées, Sam traînait sa longue
silhouette à travers la foule estivale. Aux abords du parc, des oiseaux se faisaient la course à travers
les branchages aux ombres s'étalant jusqu'au bitume. En face, au bout du passage piéton, une jambe
dansait autour d'un chien outrageusement lubrique. Rien de tout cela ne semblait pourtant distraire
Sam qui louchait irrémédiablement sur la nuque d'une inconnue arborant un discret dessin tribal.
Les volutes noires sortaient du haut du t-shirt et il se demandait alors si le tatouage courrait sur tout
son dos, ses reins... Son pied aveugle frôla un stylo vagabondant sur les lames blanches du passage
piéton. L'énigmatique dos se déroba et lui apparut à la place un visage déformé par la terreur qui
s'arrêta sur son regard. Un léger souffle s'abattit sur son flanc gauche. Sam souriait bêtement, les
yeux encore pétillent de son imagination libertine. Puis son front heurta la calandre en premier, son
bras gauche s'accrocha au cardan pendant que ses jambes étaient déchiquetées par les gigantesques
roues. Le poignet finit par se briser et le corps de Sam dégringola le long du châssis de l'imposant
monstre mécanique. Les pneus fumants arrêtèrent leurs courses plusieurs mètres plus loin au milieu
du carrefour. Le nuage se dissipait lentement sur la bouillie d'os et de chairs qui s'appelait Sam.
La voix synthétique de S.A.M.118 s'exclama à haute voix : « Retour simulation. »
Une rumeur sifflait dans les feuilles ce matin-là. Le soleil déjà très haut participait à la
propager. Cette journée ne devait souffrir d'aucun nuage lugubre. Sam marchait le pas léger, la tête
suspendue aux oiseaux qui furetaient de branches en fils électriques. Ses lunettes de soleil sur le
nez, il affrontait le tout puissant astre afin d'assouvir les élans volages de son âme si souriante. Ses
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tympans tintaient aux sons du concerto de flûtes que lui jouait ce petit orchestre ailé. Il se surprit à
en siffloter quelques notes lorsqu'une demoiselle se retourna sur son passage, le ton offusqué
s'effaça rapidement pour laisser place à l'effroi. Le sifflement des sopranos se confondit avec des
crissements transperçant marteau, enclume et étrier. Les jambes de Sam s'effacèrent sous l'ombre
métallique. Le pare-chocs s'enfonça dans la colonne vertébrale du pauvre pantin alors que sa tête
rebondit sur le bitume comme un ballon crevé.
— Annuler simulation et retour, annoncèrent des vibrations motorisées sortant d'un amas
de fils, de rouages et de capteurs clignotant frénétiquement.
Des signaux électriques parcoururent les câblages qui entouraient la machine infernale.
Sam tentait de se rappeler pourquoi il marchait sur ce trottoir, pourquoi l'odeur des fleurs
ne l'arrêtait pas. Pourquoi l'opéra qui se jouait dans les airs ne l'intéressait pas ? Même ce curieux
dessin qui courrait sur cette nuque en face de lui ne semblait pas perturber sa concentration. En
effet, pourquoi, ce demandait-il, il ne pouvait s'empêcher de glousser devant cet animal en chaleur
se frottant irrésistiblement sur la jambe de sa maîtresse. Il laissa éclater un fou rire qui fit se
retourner la jeune femme devant lui. Des excuses et des justifications vinrent à l'esprit de Sam et
avant que les mots ne se formassent sur ses lèvres, un cri sortit des poumons de la jeune femme.
Des bras volèrent, des jambes se défilèrent, un corps disparu.
S.A.M.118 voulait hurler sa rage, mais il ne le pouvait pas. Ses circuits dégageaient une
chaleur près de leurs limites. Il s’extirpa du simulateur et se connecta à une autre machine qui
tapissait le mur de la petite salle plongée dans l'obscurité. Il épuisa ses processeurs sur des rapports,
des statistiques et repartit plonger pour une énième tentative.
Les yeux anxieux scrutaient le moindre sursaut de l'agitation quotidienne de la ville. Sam
regardait en permanence par dessus son épaule persuadé que le ciel allait lui tomber sur la tête. Le
moindre bruit plus haut que l'autre et son dos devenait le repaire de minuscules serpents électriques.
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Il ne se laissait distraire par aucun événement extraordinaire et éveillait ses sens à leurs plus hauts
niveaux. Ses pas le menaient à un carrefour, il semblait conscient de chaque molécules, chaque
atomes qui évoluaient autour de lui. Des feuilles tombèrent devant lui sous le batifolage amoureux
des volatiles au-dessus de sa tête, les rayons de soleil éclataient dans toutes les directions sur les
bandes blanches dessinant son chemin. Un stylo roulait inlassablement vers le trottoir. Des talons
pressés survolaient la chaussée, plus loin une odeur canine se mélangeait à du coton près à brûler.
Un rayon vint s'écraser sur une grande surface réfléchissante lui bloquant toute visibilité sur sa
gauche. Il avait l'impression que tout l'univers s'échinait à lui refuser le droit de voir sa fin arriver.
Les bruits de la ville se bousculaient dans sa tête. Son cœur était sur le point de lâcher. Il prit une
grande inspiration qu'il expira quelques mètres plus tard, sa rencontre mécanique lui donnant raison.
La solution devait pourtant bien être quelque part, cachée à l'abri entre deux couches de
vérité contrariée. Toutes ces particules d'or, de cuivres le composant lui chuchotaient qu'il pouvait
en être autrement, qu'il devait en être autrement. Il suffit parfois de commencer par une page
blanche pour se jouer de la fatalité. Le temps allait bientôt manquer à S.A.M.118, le dormeur devait
bientôt se réveiller et les échanges seraient alors beaucoup trop complexes. S'il était capable de
sentiment peut-être se serait-il réjoui de retrouver la flamme fragile qui se consumait dans les
entrailles de Sam, mais sa programmation l'encourageait au contraire à prolonger cette séparation.
Sans plus attendre, il repartit se plonger dans sa recherche de la meilleure des réalités possibles.
Le soleil accompagnait chacun des pas de Sam. Il regardait les feuilles tomber lentement
sur son passage. De l’autre côté de la rue des papiers d'emballage s'envolaient de petits doigts gras
et innocents. Il imaginait voir s'échapper du chien libidineux et des collants de sa maîtresse des
touffes de poils accrochées à du coton lorsqu'un stylo dégringola du sac d'une inconnue et vint
rouler sur le passage piéton jusqu'à lui. Sam se pencha pour le ramasser tout en apostrophant la
jeune femme.
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— Mademoiselle, vous avez perdu votre stylo.
La nuque peinturlurée se tourna avec grande interrogation et hurla le visage tordu de frayeur.
— Attention !
Sam eut à peine le temps de se redresser qu'un camion lui rasait le torse.
— Fin simulation annonça la voix digitalisée de S.A.M.118.
L'androïde devait faire vite, la fenêtre d’échange se refermait à vue d’œil. Il s'installa dans
une énorme machine qui trônait au milieu de la pièce. Plusieurs parties de son squelette métallique
s'accrochèrent à l'appareil et ce dernier se mit à ronfler. Des arceaux se mirent à tourner tout autour
de S.A.M.118 à toute vitesse. Un sifflement aigu retentit suivi d'une lumière aveuglante sortant de
l’intérieur du robot.
Sam courait à travers la ville, il avait beau avoir fait plusieurs kilomètres la rue était
toujours la même, les croisements identiques, les immeubles, tout. Il était persuadé d'aller tout droit
et pourtant il tournait en rond. Soudain, alors qu'il courait il se rendit compte qu'il était poursuivi. Il
s'agissait d'un vieux monsieur qui le talonnait de près en brandissant un fusil. De grands escaliers en
pierre se présentèrent devant Sam et il commença à les monter deux par deux puis trois par trois,
mais le vieux était toujours à ses trousses. Il lui tirait même dessus et c'est alors que des ombrelles
se mirent à tomber du ciel. Sam les attrapait en plein vol pour s'en servir de bouclier contre les
coups de feu. À chaque fois qu'une ombrelle était réduite en morceaux il en prenait une nouvelle et
lorsqu'il se retournait pour voir l'état de l'ombrelle il apercevait les pages d'un carnet qui se
remplissaient de phrases qui disaient : « Parle-moi. Dis-moi quelque chose. Je t'en prie aide-moi. »
Sam faisait de moins en moins attention au vieil homme et celui-ci s'approcha tellement qu'ils se
retrouvèrent nez à nez. Sam reconnut son propre visage derrière les traits fatigués et tous plissés du
vieux. Ils trébuchèrent des escaliers et se mirent à redescendre tout ce qu'ils avaient gravi. Les
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pierres s'effacèrent au-dessus d'eux jusque sous eux et les escaliers se volatilisèrent. Sam et le vieux
Sam tombèrent sur plusieurs mètres en direction d'un carrefour. Sam se réceptionna le premier et
tendit les bras pour sauver son vieux lui.
— Merci dit Sam au vieil homme dans ses bras.
— Ce n’est pas à moi qu'il faut le dire, mais plutôt à elle. Répondit le vieux Sam en
montrant des dessins tribaux sur son t-shirt.
Sam crut apercevoir une jeune femme au loin dans les volutes noires et il se mit à sourire bêtement.
Les bruits du voisin du dessous sortirent Sam de son rêve. Tout l'immeuble commençait à
se réveiller et il apercevait déjà les rayons du soleil percer à travers ses contrevents. Quelques
images persistaient dans les pensées de Sam. Elles s'évaporaient comme un mirage, imprimées sur
un voile insaisissable. Il courut après ces images tout le chemin jusqu'au centre-ville. Il avait
l'impression qu'un message important s'y cachait et pourtant plus il parvenait à faire émerger de
nouvelles séquences moins il en comprenait le sens. Au moment où il ses souvint que le vieux
n'était autre que lui même il chassa immédiatement tous ces délires de sa tête en éclatant de rire.
Comment pouvait-il penser que dans les démences de son esprit espiègle puisse se trouver le
moindre sens ? En approche d'un carrefour, il remarqua le chant des oiseaux particulièrement agité,
une marque étrangement familière dansant sur la nuque d'une jeune femme, un chien soulageant son
hystérie printanière sur la jambe de sa maîtresse. Et c'est alors qu'un élément fit s'envoler chacune
de ses observations et qu'à travers un simple stylo tombant et roulant sur un passage piéton jusqu'au
trottoir, des images martelèrent dans l'esprit de Sam qu'il était son bouclier, que rien ne pourrait
l'atteindre avec ce stylo en main. Ses doigts l'entourèrent et il sentit une très légère sensation de
s'envoler, il lui fallait s'agripper fermement au stylo pour ne pas tomber. Il interpella la distraite un
peu trop pressée qui dans sa course en traversant le carrefour avait fait tomber l'objet miraculeux.
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Son cœur se tendit alors qu'il prononçait les paroles pour interpeller la jeune femme. Une
impression de déjà vu, d'un écho lointain résonnait dans sa tête.
— Mademoiselle, votre stylo !
Le visage qui se retourna sur ces mots sembla surgir d'une époque reculée où la terre
n'existait pas, un temps où les âmes vivaient à l'air libre jouant et dansant au milieu des supernovae
et des trous noirs. La stupeur le fit reculer d'un pas, la pointe des pieds dépassant à peine du trottoir.
Il eut tout juste le temps de voir les traits de la jeune femme se déformer qu'un vent violent lui
coupa la respiration. Une force semblait l'attirer vers un monstre de métal, mais il serrait fort le stylo comme si celui-ci était accroché à la plus solide des ancres prêtes à résister à la plus féroce des tempêtes.
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