Papa, pourquoi m'as-tu fait ça ?

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Quatre ans. Fiona n’a que quatre ans quand son père la viole pour la première fois. Pour la fillette, c’est le début d’un long cauchemar qui va durer des années. Presque chaque jour, elle est abusée par son père, battue et insultée par sa mère qui est au courant de la situation mais ne fait strictement rien.
 
De nuits d’angoisse en multiples tentatives de suicide, Fiona se sent salie, abîmée et coupable. Jusqu’au jour où, jeune adulte, elle trouve la force de partir pour fonder sa propre famille.
 
L’amour et le soutien des siens la poussent à dénoncer son père. Mais elle n’imagine pas qu’elle va devoir affronter le système et soulever des montagnes pour faire reconnaître ses blessures. Pour que, enfin, d’autres agresseurs ne puissent plus abuser d’enfants en toute impunité…

L’histoire vraie d’une fillette trahie par son père.
Publié le : mercredi 3 février 2016
Lecture(s) : 30
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782824643786
Nombre de pages : 272
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Papa, pourquoi
m’as-tu fait ça ?

Fiona Doyle

Traduit de l’anglais (Royaume-Uni)
par Maxime Brillac

City

Témoignage

Ce livre est dédié à mon merveilleux mari, Jim, et à mes enfants.

Je le dédie aussi à toutes les victimes de viol et d’agression sexuelle, garçons ou filles, hommes ou femmes. Ne laissez pas les abus dont vous avez été victime vous définir. Cela fait partie de vous, mais vous n’êtes pas que cela. Parler, c’est reprendre le pouvoir. Osez mettre des mots.

J’espère que ce livre donnera à d’autres la force de parler.

1

La petite chérie à son papa

Je tiens la tasse par la poignée. Je monte les marches lentement, l’une après l’autre, en essayant de ne pas renverser le café. Sinon, maman va me gronder. Elle m’a dit de la monter à mon père, qui est au lit. Je le vois se redresser contre son oreiller quand j’arrive sur le seuil de la chambre. Il regarde quelque chose. « J’y suis presque », me dis-je en me concentrant pour que le café ne déborde pas. Je pose la tasse sur la table de chevet à côté du lit, me penche pour voir ce qu’il regarde. Il joue aux cartes, mais ce ne sont pas les mêmes que celles avec lesquelles je joue avec mes frères et sœurs. Sur celles-là, il y a des photos d’hommes et de femmes. Ils n’ont pas de vêtements et ils sont penchés les uns sur les autres. Mon père en prend une et me la montre.

— Tu sais ce qu’elle fait ? me demande-t-il.

— Oui, papa. Elle mange une saucisse.

Ça le fait rire. Je souris.

Il ouvre son pyjama et sort son zizi. J’ai déjà vu celui de mon frère, quand il prenait son bain, mais celui de mon père est différent. Il est moche. Je ne veux pas le regarder. Je détourne la tête.

— Elle lèche ça ! me lance-t-il.

Puis il m’ordonne de lui faire la même chose. Je refuse. Je veux redescendre l’escalier, retrouver les autres. Il se penche vers moi, m’attrape par la nuque et ramène ma tête vers son entrejambe. Je n’oublierai jamais cette odeur.

J’avais quatre ans.

Je suis née en mai 1966. J’étais la cadette de la famille. J’avais un frère aîné, Austin, un an de plus que moi, deux petites sœurs, Christine et Laura, un an et trois ans de moins, et un petit frère, Richard, cinq ans de moins. La maison de notre enfance se trouvait à Dún Laoghaire, près de Mackintosh Park. C’était une maison mitoyenne ordinaire, trois chambres, comme toutes les autres à côté, louée par la mairie. Un gros lotissement de logements à loyer modéré. Il y avait un champ juste en face.

Mes parents s’appelaient Patrick et Bridget (dite Breda) O’Brien. Le nom de jeune fille de ma mère était Burke. Elle venait du quartier de Sallynoggin, à Dublin. Je ne sais pas comment mon père et elle s’étaient rencontrés. Je ne me souviens pas que le sujet ait jamais été abordé à la maison. Elle avait sept frères et sœurs. L’un de ses frères était mort. Mon père, lui, avait deux frères et une sœur. Il avait été ouvrier pendant des années pour une entreprise de construction locale. Puis il avait été engagé un moment par une société qui installait les télévisions dans le secteur. Il ne pouvait plus travailler à cause d’une thrombose veineuse. Depuis, il restait à la maison pendant que ma mère cumulait tout un tas de petits boulots au fil des ans, comme femme de ménage ou ouvrière dans les usines.

Mes souvenirs de mes premières années sont flous, mais je me rappelle parfaitement ma première communion.Imaginez une petite fille de sept ans tout excitée par le grand jour qui l’attend – la belle robe, la grande église avec toutes les autres filles, la journée en famille, tout le monde qui la gâte. La mienne a été bien différente.

Maman est sortie jouer au loto. Papa m’a demandé de me lever pour lui faire du café. J’inspire profondément avant de descendre l’escalier. Je n’ai que ma chemise de nuit sur moi. Je vais dans la cuisine et allume la bouilloire. Je sais ce qui va se passer. J’ai froid. Ma première communion a lieu demain. Je veux juste retourner au lit.

J’apporte le café dans le salon. Papa est assis dans son fauteuil près du feu qui crépite. Je pose le café sur le manteau de la cheminée et me tourne vers lui. J’attends ses ordres. Il me demande de m’allonger sur le canapé et de soulever ma chemise de nuit. Je ne porte pas de culotte. Mon père se lève et change ma position. Il baisse son pantalon, son slip, et vient sur moi. Je peux à peine respirer sous son poids. Quand je tourne ma tête pour respirer, j’ai le nez coincé sous son aisselle. L’odeur de sueur est horrible. Il force son zizi en moi. C’est douloureux et ça brûle. Il l’enfonce autant qu’il peut. Je tourne à nouveau la tête pour regarder la télévision et essayer de ne pas penser. Je mets mon doigt dans ma bouche pour m’empêcher de crier. Si je fais du bruit, je risque d’avoir de gros problèmes.

Son poids sur moi m’écrase. Il finit par grogner et je me sens tout humide en bas. Il se relève sans me regarder. Me dit d’aller au lit. Je me redresse. Mes jambes me font mal ; j’arrive à peine à les refermer. Je respire mieux, mais j’ai la tête qui tourne.

Ma chemise de nuit retombe. Je remonte lentement l’escalier, marche après marche. À nouveau ce sentiment de saleté et de nausée. J’arrive devant mon lit, me jette sous les couvertures. Mes sœurs ne sont pas contentes parce qu’il m’a laissée regarder la télé. Je cuis à l’intérieur. Je souffre tellement que je me recroqueville sur mon lit. Je me rendors, la main entre les jambes pour arrêter la douleur. J’espère qu’il ne viendra pas dans ma chambre tout à l’heure ; j’ai trop mal.

Le lendemain matin, quand je me suis levée, je n’étais pas heureuse comme j’aurais dû l’être. Mon corps meurtri me rappelait ce qui s’était passé la veille au soir. J’ai fait le petit-déjeuner pendant que les autres me regardaient de travers. Ils étaient encore énervés que j’aie eu le droit de rester debout tard. J’ai pris un bain.

Ça n’a pas calmé la douleur. Du sang a coulé quand je suis allée aux toilettes. J’ai demandé à ma mère de m’aider à enfiler ma robe. Elle était en colère contre moi. Je ne savais pas pourquoi. Elle me parlait mal et me malmenait tout en me mettant ma robe et mon voile. Ses ongles me griffaient. Elle me traitait de tous les noms sans que je comprenne pourquoi. À l’église, je me suis installée sur le banc avec les autres filles en robe blanche pour attendre que la messe commence. On avait appris nos prières par cœur. Tout le monde chuchotait avec excitation. Ma mère et mon père étaient assis derrière moi, avec les autres parents. Le banc me faisait mal.Les autres filles sourient toutes. Ça ne leur fait pas mal quand leur père leur fait la même chose ?Je me suis forcée à sourire.

Cette journée, je n’en ai que des souvenirs épars, morcelés. Je me rappelle l’immense tristesse qui ne m’a pas quittée de la journée. Nous sommes allés à Stillorgan voir des amis de la famille. Mes collants trop petits me faisaient mal et ils laissaient de grandes marques rouges sur mes jambes.

— Pourquoi tu fais cette tête ? m’a demandé ma mère.

Je le lui ai expliqué. Enfin, je ne pouvais pas lui dire que j’avais mal aussi à l’entrejambe. Ma mère s’est tournée vers mon père :

— Quelle petite morveuse ingrate !

Je n’ai plus rien dit. Plus tard, j’ai demandé si Burke, ma mémé, viendrait :

— Non, elle n’a pas envie de te voir.

Cette rebuffade m’a blessée. J’étais perdue. Ma mémé n’était pas comme ça, j’en étais sûre. Elle était gentille avec moi. Je ne l’ai pas vue ce jour-là.

Je suis debout devant l’évier de la cuisine. La panique s’insinue en moi. Je refoule mes larmes. Je vais encore être en retard à l’école. Je m’échine à frotter le porridge froid collé au fond et sur les parois de la gamelle. C’est gluant, je déteste. Si je ne finis pas la vaisselle avant de partir à l’école, maman va me tuer. Elle se met vite en colère et elle me fait peur.

Elle travaille. Papa reste à la maison. C’est moi qui dois m’occuper de la maison et de mes frères et sœurs. C’est comme ça tous les matins. Je les lève, je leur prépare leur petit-déjeuner et leurs sandwiches pour le midi. Eux, ils sont à l’heure à l’école. Ce n’est pas juste.

J’allais à l’école primaire du coin, Our Lady of Good Counsel, dans le quartier de Johnstown. Comme ma sœur Laura. Austin fréquentait l’école pour garçons juste à côté de la nôtre. Christine et Richard par la suite sont allés à la Benincasa Special School sur Mount Merrion Avenue, à Blackrock. Je détestais Our Lady of Good Counsel ; j’y étais malheureuse comme les pierres.

J’avais l’impression de ne rien avoir à faire là. J’étais mal habillée. Les instituteurs n’aimaient pas mon calme, et puis j’étais trop souvent absente. On ne payait pas les factures des fournitures et on ne participait pas aux sorties parce que nos parents ne voulaient pas donner l’argent nécessaire.

Je ne faisais pas non plus mes devoirs, ce qui me posait des problèmes. J’étais toujours occupée à faire le repassage ou à préparer le dîner. Je n’avais pas le temps. En rentrant du travail, quand les tâches ménagères n’étaient pas faites, ma mère se mettait à hurler, ce qui me terrifiait.

J’étais tout le temps terrorisée et angoissée. Pour éviter ses flambées de colère, je m’efforçais de tenir la maison correctement.

Ma mère me hurle dessus. J’ai oublié de laver ma culotte. Ça m’arrive de temps en temps. C’est dur de s’en souvenir tous les jours. Je tremble. Je l’entends qui descend l’escalier. Je suis mal partie. Tous les jours, elle vérifie nos trois culottes, à nous, les filles, dans le panier de linge sale.Si on oublie de les passer sous l’eau avant de les mettre dans le panier, c’est fini pour nous. Je ne comprends pas pourquoi elle est aussi stricte là-dessus alors que nos autres vêtements sont souvent miteux. Elle m’envoie à l’étage chercher sa culotte à elle, sous son oreiller. Je déteste quand elle me demande ça.

Je suis dans la salle de bain. Je lave à la main, dans le lavabo, les couches en éponge de Richard. La pire des corvées. Je déteste l’odeur, et c’est super dur de les récupérer. Pourquoi toutes les corvées sont-elles pour moi ? Austin fait la vaisselle et un peu de ménage, et, maintenant qu’elles ont grandi, Christine et Laura donnent aussi un coup de main, mais c’est toujours moi qui fais le plus dur. Et s’il y a des erreurs, par exemple de la vaisselle mal lavée rangée dans les placards, on nous réveille au milieu de la nuit, Austin et moi. Après quelques claques, ma mère nous oblige à tout recommencer. Elle nous envoie décrocher le linge dans le jardin à l’arrière de la maison, dans le noir. J’ai peur du noir, mais je ne peux pas dire non.

On n’avait souvent rien à manger le soir, ou l’électricité était coupée pendant des semaines, mais les meubles étaient en parfait état. À un moment, on a même eu deux voitures dans l’allée alors que ma mère ne savait pas conduire. Pour ma mère, les apparences étaient primordiales. Elle voulait que les voisins nous croient mieux lotis que nous ne l’étions. Je ne crois pas qu’elle ait trompé qui que ce soit. Ce n’étaient pas les factures en souffrance qui manquaient.

On mangeait régulièrement des pommes de terre écrasées recouvertes de sauce tomate, parce qu’il n’y avait rien d’autre. Les jours de paye, on avait droit à une saucisse tandis que mon père et ma mère s’offraient un steak. Ce genre de choses était courant : on avait la margarine, ils avaient le beurre ; le porridge était pour nous, eux mangeaient des cornflakes. On comptait sur les distributions de nourriture de la Saint-Vincent-de-Paul. Et on nous envoyait souvent demander à ma mémé ou aux oncles et tantes un peu d’argent, de charbon ou même de la nourriture.

Coucher avec mon père était une routine. Ma mère sortait jouer au loto avec ma mémé, et on nous envoyait au lit tôt. Au bout d’un moment, mon père m’appelait pour que je lui fasse un café et que je le lui apporte dans le salon.

Quand j’arrivais sur place, il me demandait de m’allonger. J’essayais de m’installer de façon à voir la télé et à pouvoir m’absorber dans l’émission, faisant de mon mieux pour oublier ce qu’il faisait. Quand il en avait terminé, il me renvoyait dans ma chambre. Les autres m’en voulaient d’avoir eu le droit de regarder la télé.

J’essayais de garder les yeux ouverts en attendant que mon père m’appelle. Je détestais être réveillée et devoir descendre. Mieux valait ne pas s’endormir. Certains soirs, je restais assise en haut de l’escalier, et, s’il tardait à me réclamer, je l’appelais en lui demandant s’il voulait que je vienne lui faire un café. Au moins, je pouvais voir quelque chose que j’aimais, commeDrôles de dames.C’était ma manière de supporter la situation et, je crois, de la contrôler au moins un petit peu. D’autres fois, je subissais sans rien contrôler.

C’est une belle journée ensoleillée. Il fait vraiment chaud cet été. Nous sommes à la plage à Brittas Bay. On est tellement heureux et excités. Ce n’est pas souvent qu’on y va. On joue, accroupis dans l’eau. On creuse des trous avec des galets et des coquillages quand j’entends papa dire qu’il va faire une promenade. Il me demande de le suivre. Je jette un coup d’œil à maman. Elle fait une drôle de tête. Mon estomac se noue. Je ne veux pas y aller. Pas ici, pas aujourd’hui. Je veux continuer à jouer avec mes frères et mes sœurs. Austin jette de l’eau sur les filles, qui poussent des cris perçants.

Il me regarde avec l’air de dire que je n’ai pas intérêt à refuser. Je me lève, lentement, et je marche à côté de lui le long de la plage. Il m’emmène vers les dunes. Une fois que nous y sommes, il marche encore un moment, puis s’assoit. Je m’allonge à côté de lui. Il prend son plaisir. J’entends des voix. Des gens qui parlent. Ils n’ont pas l’air loin. Pourquoi personne ne vient-il voir ce qu’on fabrique dans les dunes ? Pourquoi est-ce que personne ne nous voit ? Je voudrais que quelqu’un nous attrape et, tout de suite, je pense que j’aurais honte si on nous découvrait là.

Je ne me rappelle pas la première fois que ma mère a parlé du fait que j’avais des relations sexuelles avec mon père. Mais, dans mon souvenir, elle en a toujours parlé. Je dis quej’avais des relations sexuelles avec monpère, et non pas quemon père avait des relations sexuelles avec moi, parce que c’est ainsi qu’elle le voyait. Pour elle, c’est moi qui étais responsable. Peu lui importait que je sois une enfant, et mon père, un adulte. Que je sois la victime, et lui, le violeur. Que je n’avais pas le choix. Ma mère me traitait de pute, de salope, des mots que je ne comprenais pas. Elle disait que je sabotais son mariage. J’étais trop jeune pour comprendre ce qu’elle me racontait. Que voulait-elle ? C’est elle qui me réveillait et m’envoyait dans le lit de mon père tandis qu’elle dormait dans le mien. Elle me détestait et elle me le disait souvent.

Ma mère se servait des abus que je subissais pour gagner un peu de liberté. Elle disait à mon père qu’elle allait quelque part avec mes frères et sœurs, et elle me laissait avec lui. Je me sentais abandonnée, isolée. Une fois, nous étions invités à la fête d’anniversaire d’un cousin. Nous étions très excités, car nous n’avions ni fêtes ni cadeaux à nos anniversaires, même pas une carte, et nous adorions aller chez cet oncle et cette tante. Alors que nous étions habillés, prêts à partir, mes parents se sont disputés et j’ai entendu ma mère lâcher :

— Puisque c’est comme ça, j’y vais avec les autres et je te laisse ta traînée !

Ils sont partis sans moi à la fête.

J’ai pleuré pendant des heures. Quand ils sont rentrés, j’ai entendu ma mère raconter à mon père qu’elle avait prétendu m’avoir punie pour insolence. Mes oncles et tantes avaient souvent droit à cette excuse.

J’ai dix ans. Je suis à l’école. C’est l’été. Le soleil brille derrière les fenêtres. Des gens sont venus parler. Ils nous expliquent qu’il y a le droit de toucher les autres, mais avec des limites à respecter, et que nous ne devons pas nous taire si quelqu’un nous touche d’une façon qui ne nous plaît pas ou qui nous met mal à l’aise. Nous devons en parler à quelqu’un en qui nous avons confiance. Je réalise que mon père n’a pas le droit de me toucher comme il le fait. Mon Dieu ! Je sens mes joues brûler. Ils parlent de moi. Je regarde autour de moi. Personne ne m’observe, tout le monde a les yeux tournés vers la dame qui a la parole. Elle continue sa conférence en nous expliquant comment reconnaître quelqu’un qui subit des « mauvais touchers ». En général, ils sont très calmes, discrets, ils ne se mêlent pas beaucoup aux autres enfants. Je regarde mes camarades dans la classe, puis mon professeur : « Tu ne dois pas être très intelligent si tu ne me reconnais pas dans ce portrait. »

Mon père me défendait quand ma mère me maltraitait physiquement et verbalement. Il lui demandait d’arrêter, ce qui ne faisait qu’empirer les choses. S’ensuivaient une dispute, des cris, des hurlements. Leurs engueulades étaient homériques ; elles nous empêchaient de dormir. Quand nous arrivions à nous endormir, c’est le bruit d’une assiette cassée ou les gémissements de ma mère prenant une raclée qui nous réveillaient en sursaut dans nos lits. Il y allait si fort que ma mère finissait parfois à l’hôpital. Une fois, j’avais douze ans, ils se sont battus, et mon père m’a demandé de lui apporter un café. J’ai obéi. Quand je suis arrivée, ma mère m’a traitée de tous les noms. Mon père a pris la tasse de café brûlant et l’a balancée au visage de ma mère. Elle s’est retournée contre moi en disant que j’avais fait le café exprès pour qu’il le lui jette dessus. C’était faux. Je détestais qu’il lui fasse du mal. Les doigts cassés, les entailles qu’il fallait parfois recoudre. Il ne lui épargnait rien. Prévenue par les coups de fil des voisins, la police s’était déplacée à plusieurs reprises.

Je suis dans la voiture avec mon père. Il roule. Il fait noir dehors. Je sais qu’il est tard. Je dormais dans mon lit quand une dispute avec ma mère nous a réveillés. Elle lui hurlait d’emmener sa salope, c’est-à-dire moi, et de se barrer. Il est monté, m’a tirée du lit et m’a dit de m’habiller. Je déteste que ça se passe comme ça.

Je sais ce qui va suivre. Il va rouler toute la nuit. S’arrêter sur les bas-côtés pour coucher avec moi. S’il quitte la maison plusieurs nuits d’affilée, je vais avoir faim, parce qu’il n’a jamais d’argent. Je vais manquer l’école et j’aurai des problèmes.

Quand je suis revenue à Our Lady of Good Counsel après Noël, l’année de mes douze ans, j’ai appris que je ferais ma confirmation quelquesjours plus tard. C’était la première fois que j’en entendais parler, vu que j’avais été absente avant Noël. J’avais beaucoup raté l’école au fil des ans, pour diverses raisons.

Parfois, on me faisait rester à la maison en guise de punition. Ma mère savait que j’aurais des problèmes. D’autres fois, c’était pour que je m’acquitte de corvées ménagères. Pour une fois, j’étais contente : Austin et moi, on allait faire notre confirmation en même temps. J’avais hâte d’annoncer la nouvelle à ma mère, présumant qu’elle serait ravie. Ce fut tout le contraire.

Elle s’est mise en colère et m’a rouée de coups. Elle n’arrêtait pas de se lamenter sur les dépenses que représentaient deux confirmations simultanées. Quand la date a approché, elle s’est rendue à la Saint-Vincent-de-Paul demander de l’aide.

Ils lui ont donné un bon d’achat pour un grand magasin de Dublin. Elle m’a emmenée, mais je n’ai pas pu choisir ma tenue, contrairement à la plupart des filles. Elle m’a pris une robe que je trouvais vieux jeu. Une robe bleue, dans une matière qui ressemblait à du tweed. Je la détestais. Je ne voulais même pas penser au fait que je devrais la mettre, le jour venu. Il a bien fallu, pourtant.

J’avais l’impression de ne pas être comme les autres, qui avaient toutes de jolies tenues à la mode du moment. En dehors de cela, je ne me souviens pas de cette journée. Je me rappelle avoir été très triste quand, les années suivantes, Christine, puis Laura ont eu le droit de choisir leur tenue pour leur propre confirmation. Ce ressentiment m’est resté très, très longtemps.

Après ma confirmation, j’ai changé d’école. Laura aussi. On ne m’a pas expliqué pourquoi j’allais maintenant au couvent des dominicains de Dún Laoghaire. Je ne devais y faire qu’un an. Je redoublai la sixième classe, ce qui n’avait rien d’étonnant vu mes absences répétées. Avec le recul, je pense que mes parents nous ont changées d’école parce qu’ils avaient peur que les professeurs remarquent les traces physiques des raclées subies, ou même qu’ils soupçonnent l’inceste. Je ne sais pas ce qu’ils ont raconté à Our Lady of Good Counsel ; en tout cas, nous nous sommes subitement retrouvés chez les dominicains.

C’était dur de tout recommencer à zéro dans une nouvelle école où je ne connaissais personne. Cela ne résolvait pas le problème de mes absences, ni du manque d’argent pour les livres, les fournitures et le reste. Je détestais devoir me justifier, inventer sans cesse des excuses. Je devais porter un uniforme dans cette école.

Je m’en souviens bien, parce que ma mère s’est plainte de devoir l’acheter. C’était un pull marron, une jupe et une blouse blanc cassé. Laura et moi avons eu droit à une photo de classe en uniforme. Mais je m’en souviens bien aussi parce que mon père m’a régulièrement violée quand je portais cet uniforme.

Je n’avais pas eu d’amis, lors de mes années à Our Lady of Good Counsel. J’avais du mal à me lier avec les autres. Je manquais de confiance en moi, j’étais complexée. Je sentais instinctivement ma différence, qui m’éloignait des autres enfants de mon âge.

Je me suis fait quelques amis chez les dominicains, mais je n’ai jamais eu le droit d’aller jouer chez elles après l’école et je n’ai jamais eu envie de les inviter chez moi. Je n’avais pas non plus d’amis dans notre rue ; avec toutes ces tâches ménagères, je manquais de temps pour jouer avec eux, et d’ailleurs mes parents ne m’auraient jamais laissé les rejoindre dehors. Ils contrôlaient mes mouvements de près, plus que ceux de mes frères et sœurs. Je n’ai pas eu davantage d’amis au collège et au lycée. Je n’avais pas le sentiment d’avoir grand-chose en commun avec les autres filles.

En grandissant, c’est Austin et moi qui avons récolté la plupart des corrections. On nous battait avec ce qui tombait sous la main. Une laisse de chien. Un tisonnier. C’est Austin qui avait bêtement fourni le tisonnier. À l’école communale Cabinteely, il avait suivi un atelier de métallurgie et il avait rapporté sa réalisation à la maison. Quand mon père a cherché avec quoi nous frapper, il n’a pas hésité à s’en servir. J’en voulais à Austin d’avoir fait entrer un tisonnier dans la maison. Nous nous sommes disputés. On nous battait souvent pour des bêtises, par exemple parce qu’on oubliait de leur faire du café et de le leur servir avant de partir à l’école. Les passages à tabac se sont poursuivis, comme les viols. C’était ma vie.

Je suis assise dans la salle d’attente de l’hôpital Saint Michael de Dún Laoghaire. J’appuie une serviette contre mon œil. J’ai mal et j’ai peur de me remettre à pleurer. On m’a déjà dit de la boucler. Je me demande comment va Austin. Il n’est pas venu à l’hôpital avec nous. Tout a commencé quand ma mère a déclaré qu’il lui manquait de l’argent dans son portefeuille. Elle nous a mis en rang, tous les cinq. Elle hurlait à mon père que nous ne les respections plus parce qu’il ne nous tapait pas assez. Il a pris le tube métallique de l’aspirateur pour nous battre.

On s’est recroquevillés dans un coin, et Austin s’est placé devant nous en lui tournant le dos. Pour nous protéger. C’est lui qui a pris le plus de coups. Il avait le dos dans un état… J’en ai eu sur les bras, que j’avais levés pour protéger mon visage. Ce qui ne m’a pas empêchée d’en recevoir un à l’œil. Il y a eu du sang partout. Et maintenant, à l’hôpital, on me dit d’expliquer que je suis tombée. J’entends mon nom. Je suis l’infirmière. On me recoud la pommette.

— Je suis tombée, dis-je.

Pourquoi personne n’a-t-il remarqué que j’avais des problèmes ? Même le médecin de famille que j’ai vu à cause de mes migraines n’a rien dit. On m’a laissé entrer seule dans son cabinet. Il m’a demandé ce qui n’allait pas : est-ce que j’étais stressée ? Comment ça se passait, à l’école ? Autant de questions auxquelles je ne pouvais pas répondre. Je suis allée le voir pour une autre raison, une fois : j’avais comme des grosseurs au fondement. J’avais treize ans.

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