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Par-delà la ligne rouge

De
212 pages

Tunisie. 2011. Slim et Nour forment un couple marié. Au fil des ans, un décalage s’est creusé entre eux. Slim voudrait tenter de rétablir les choses et lance à Nour le défi de profiter des vacances pour se retrouver mais elle est face à sa peur viscérale de tout perdre... Chanaz est une jeune journaliste tunisienne. Avec la révolution du 14 janvier 2011, elle sent un vent de liberté souffler sur sa vie. Elle rencontre Neil, reporter de guerre venu couvrir les événements de Tunis. Neil est rapidement appelé à Ben Ghazi pour suivre la révolution libyenne. Chanaz ne sait presque rien de lui et décide de le suivre...


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-80865-3

 

© Edilivre, 2014

I
Le décalage

Elle est avec lui, il la suit sans mot dire. Elle est vêtue d’un pantalon bleu marine à pinces, d’espadrilles et d’une chemise blanche à manches courtes. Sur elle, flotte une odeur de savon à laquelle s’est mêlée celle de la cigarette.

Elle a l’allure légère d’une adolescente à la sortie du collège.

Son sens pratique se voit à ses vêtements aux nombreuses poches qu’elle utilise vaillamment, à sa chemise au toucher agréable, également munie de poches.

Lui porte une chemise en lin blanc entr’ouverte, à manches courtes, un pantalon de coton ample et aussi des espadrilles.

C’est elle qui lui a choisi sa tenue.

Ils s’apprêtent à passer quelques jours de vacances à Djerba. Ils sont à l’aéroport de Tunis-Carthage et marchent en direction du hall des vols intérieurs.

Un peu à l’avant, des enfants jouent à se courir après. L’aîné des deux se fait gronder par sa mère. Elle lui tire l’oreille. Par bravade, l’enfant surexcité éclate de rire. Lui trouve la scène comique, mais pas elle. Elle a le pas sûr, presque conquérant. Elle donne l’impression que, même à portée immédiate, très peu de choses peuvent l’émouvoir.

Son pas est pressé, le sien légèrement en retrait, son attitude est distraite, la sienne pleine d’assurance, telle une signature, presque hautaine.

C’est à ce moment là qu’il comprend que quelque chose lui échappe. A cet instant, il ressent une fulgurante envie de retrouver leurs visages d’antan, agités de sentiments authentiques et simples, rire aux larmes, pleurer, détester, aimer la vie.

Un vent chaud s’éveille en lui, un frisson le traverse. Il sent qu’il est déjà trop tard. Le décalage monte inexorablement en lui, telle une sève.

Il l’aspire dans son monde. Il le sent gagner du terrain. C’est pour cela qu’il a préféré ne rien dire du tout. Parce qu’il y a des histoires qui glissent d’un plan à l’autre, decrescendo.

– Dis quelque chose – fait-elle.

– Nous devrions profiter de ce séjour pour aplanir les choses entre nous, répond-il d’un ton morne.

– Quoi, par exemple ?

Elle jette un bref regard vers lui qu’elle détourne aussitôt, puis ajoute :

– Nous en reparlerons à notre arrivée.

Peu à peu, il avait senti leurs rapports se distendre, tels ceux d’un couple aux habitudes bien établies. Mais il n’en a pas été effrayé. Au contraire, il a laissé faire ce vieillissement. Au début, il y a même vu un signe de réussite, celui de la maturité de leurs rapports et des responsabilités relevées avec succès.

Dans ce hall d’aéroport, il comprend que ce n’est pas une question de devoir mais d’aspiration au bonheur. Il sait aussi qu’il n’y a aucune incompatibilité entre les deux et que le semblant d’unité familiale ne rend pas les hommes plus responsables qu’ils ne le sont en réalité, ni plus heureux quand ils ne le sont pas vraiment.

Il peut aussi se dire qu’il se trompe, que les jeux sont déjà faits et qu’il faut au contraire, comme beaucoup d’autres, s’atteler à conserver les choses en l’état et organiser sa vie en hiérarchisant les priorités. Mais lui est persuadé qu’ils sont passés à côté de l’essentiel. « Est-il trop tard ? » se demande-t-il ; il sent le décalage gagner du terrain, « Est-ce rattrapable, sinon autant tout envoyer promener de suite ! ». Il se tourne brusquement vers elle et une exaltation le saisit, elle peut se lire sur son visage : La part la moins humaine en nous n’est-elle pas celle qui nous pousse à ne rien faire alors que l’on sait devoir agir ? s’interroge-t-il. Tout cela virevolte à vive allure dans son esprit. Il voit des hordes hébétées avancer tête baissée dans l’enfer de ceux qui n’ont pas osé affronter la vérité des choses. Il en serre les dents et détourne le visage. Aujourd’hui, il a un défi à lui lancer. Il vient d’en avoir la confirmation.

Le vol est rapide et aucun vent ni altitude ne parvient à dissiper les nuages surchargeant son humeur.

Arrivés à l’hôtel, ils remplissent silencieusement les formalités d’usage et se laissent conduire à leur chambre. Derrière les rideaux, ils devinent la mer et avancent lentement vers la terrasse. Sans détourner le regard, il lui prend la main et la serre légèrement ; sous l’effet du toucher familier, il sent la distance régresser. A l’extérieur, ils fixent silencieusement l’horizon, par-delà les parasols gonflés à bloc et prometteurs de mille mensonges ; plus loin encore, là où les embarcations minuscules se détachent et les oiseaux blancs tournoient sur le bleu azur des eaux vives.

Il recule d’un pas, se retourne et d’un revers de main tire les rideaux et revient à l’intérieur. Elle le rejoint :

« Peux-tu attendre que je descende avec toi ? lui demande-t-elle.

– Je reviens !

– Je ne suis pas ta nounou pour ranger tes affaires ! »

« Mais pourquoi donc ? » se demande-t-il.

Il examine la pièce, les meubles et trouve subitement l’ensemble désolément vide.

Et puis pourquoi le terme de « nounou ». Une « nounou » protège. Voulait-elle dire qu’il sollicitait sa protection ? Ou pire encore, qu’il en avait besoin et qu’elle ne voulait pas tenir ce rôle ?

Immobile, cloué au devant de sa valise, il subit patiemment le fil de ses pensées, l’une tirant l’autre avec force.

– Sais-tu seulement ce que je comptais faire ? dit-il sur un ton faussement farceur tout en marchant vers la porte.

Aucun ne surenchérit, cela n’aurait servi qu’à retourner le fer dans la plaie. Parce que les quiproquos, ils connaissent bien, ils leur sont même devenus familiers. Elle le fixe du regard d’un air attendri. Une légère moue se dessine sur son visage. Et le besoin d’explications s’estompe presque immédiatement, laissant place à une brume remontant des tréfonds de leur être. Poussé par quelque besoin intérieur, il sort de la pièce et scande « je t’attends au bar ».

Il est adossé à même le comptoir du bar et commande une bière. Il peut voir son reflet dans la glace d’en face. Elle l’y rejoint et demande une limonade.

– N’as-tu pas toujours pu compter sur moi ? demande-t-il.

– Oui, pourquoi cette question ?

– Parce que tu me reproches de ne pas t’aider.

– Je n’ai jamais dit une chose pareille ! Seulement que je ne suis pas ta nounou pour m’occuper des taches ménagères que tu ne veux pas faire, c’est tout.

Tous deux sont campés dans des chaises hautes de comptoir. En face, un large miroir occupe toute la largeur de l’espace. Ils échangent de manière intermittente, à coups d’œil rapides. Ils se regardent à peine.

« Qu’est-ce qui déclenche ces reproches à répétition ? » se demande-t-il. S’agit-il d’événements objectifs ou bien est-ce l’image qu’il lui renvoie ? Il la regarde dans la glace d’en face tandis qu’elle tire sur la paille de sa limonade. Il lui chuchote à l’oreille, « ces vacances seront celles de la liberté ». Elle se tourne vers lui et dit :

– D’accord, mais nous le sommes déjà, je veux dire « libres », en un sens, nous le sommes déjà, non ?

– Laissons-nous un peu aller, tu veux ? Cessons de vivre selon les desiderata de l’autre, dit-il sur un ton se voulant enchanteur.

Il prononce cette phrase d’un air si énigmatique qu’il lui semble clair qu’il l’a volontairement tronquée et que tout n’a pas été dit. Il poursuit, en pensée seulement, « cet autre tantôt complice, tantôt ennemi ». « A-t-il volontairement mis en œuvre cette mise en scène ? » se surprend-t-elle à penser. Le corps légèrement penché contre le comptoir, elle se tourne vers lui, le fixe puis ajoute :

– Tu me fais peur. Je vais acheter des cigarettes dans le kiosque de l’hôtel et je reviens.

Quelques instants après, elle revient, un paquet à la main. Pris dans l’élan de ses réflexions, il lance :

– Est-ce que tu m’aimes ?

Aussitôt, un petit ruban de temps lui vient à l’esprit, le temps se suspend et les souvenirs jaillissent. Elle passe rapidement en revue leurs sept années de mariage à l’aune de cette qualité essentielle qu’il pointe du doigt ; y avaient-ils encore de l’amour ? Et que fallait-il penser des choses de la vie auxquelles ils faisaient face ensemble, parce que le mariage l’exigeait, ces choses là créent aussi de l’attachement. Comment porter un jugement sur tout cela ? Comment additionner ceci avec cela pour en tirer une conclusion ? Peut-on additionner patates et cornichons ? Non, assurément non.

– Oui, bien sûr, tu es mon mari.

– Non, je t’ai juste demandé si tu m’aimes ?

« Oui, sans doute » se dit-elle, sinon que feraient-ils encore ensemble, mais en même temps, songe-t-elle, le mariage demande tant d’autres qualités !

– Oui.

– Alors pourquoi ce décalage entre nous. Nous commençons à ressembler à un vieux couple qui ne se dit plus rien.

– La passion s’estompe après sept ans de mariage, c’est bien connu.

– Es-tu prête à laisser parler tes émotions ?

Il prend subitement ses mains entre les siennes et avoue sans détours :

– Parfois il m’arrive de me demander ce que nous faisons ensemble.

Elle lui en veut d’avoir dit cela. « Ce n’est pas moi qui l’ai dit », pense-t-elle, et en levant les yeux vers la veste blanche du barman, trouve celle-ci resplendissante à la lumière du bar. Elle lui donne l’étrange impression de scruter leurs esprits, de purifier leurs cœurs et de les exprimer. Mais elle n’aurait pas osé dire cette chose exagérée. Il lui arrive certes d’y penser par moments, lorsque exténuée de contrariétés, elle ne trouve pas le soutien qu’elle attend de lui, mais uniquement en son for intérieur, sans jamais songer à le dire. Et puis, ils en ont déjà parlé. Oui, oui, elle se souvient bien de l’après midi où elle lui a reproché « de parfois se sentir seule à affronter les problèmes du quotidien » et de sa réponse ridicule, « cette projection permanente que tu fais du couple de tes parents sur notre vie rend notre équilibre instable, voilà le problème ! ». Elle lui avait répondu « vas tracer la courbe au tableau, tant que tu y es ! De quoi parles-tu ? », il avait surenchéri qu’elle demandait l’impossible, un couple moderne et un mari aussi protecteur que son père, la tyrannie en moins. Veut-il encore parler de cela ?

– Tu exagères et tu ne penses pas tout ce que tu dis. Tu penses que tout doit être toujours rose. Il y a des jours avec et des jours sans.

– Je ne sais pas si je les aime sans.

– Tu nous vois vieillir ensemble ?

– Oui, pas toi ?

Ils se font face. A ce moment, une lueur indicible peut se lire dans leurs yeux, cette lueur-ci appelle une ombre là. Il le sait, elle le pressent aussi, mais à vrai dire, cela ne lui était jamais venu si clairement à l’esprit. Que doit-elle faire de cela ? Que doit-elle faire de l’étincelle de lucidité qu’elle ne peut plus éluder, de ce rapport entre masses d’ombre et de lumière mettant en perspective la réalité de leurs rapports.

Le voile vient d’être levé sur cette farce de l’esprit opposant une faible explication à la certitude d’être dans le vrai. Cette intuition ne s’explique pas, on sait seulement que le doute n’est plus permis. C’est l’effet du virus faisant parler le cœur et taire l’esprit puis, par un mystérieux détour, lui redonne la parole en le laissant désarçonné. Elle désire tant leurs rapports exempts d’ombrages, mais ne peut plus sérieusement l’envisager à présent.

Elle continue à le regarder, incapable de lui montrer ce qu’elle veut dire ni faire, incapable de le savoir elle-même, l’air de plus en plus absente jusqu’au moment où elle prononce :

– Comment font tous les autres ?

Cet appel du pied aux convenances le raidit. Il sait la moulinette des grilles d’analyse une formidable machine à broyer les projets velléitaires.

« Comment font les autres ? C’est la police d’assurance contre les mauvais trips » se dit-il.

Il pose la main sur la sienne :

– Ecoute, je te propose la chose suivante : profitons de ces quelques jours de vacances pour tenter de rétablir les choses. Laissons-nous un peu aller. Regardons-nous l’un et l’autre. Ce sera notre défi des vacances.

Et l’esprit de Nour se raidit brusquement à son tour. « Quelles choses ? Que rétablir, et comment ? » Cette chose dont il parle, c’est la vie et elle peut être terriblement hostile avec ses éternels problèmes, la souffrance, la mort, la pauvreté et quelle transaction voudrait-il passer entre elle et eux. D’un côté la vie munie de sa faux et eux de l’autre, réclamant une séance de conciliation… Non, rien à faire, il faut faire face, d’autant plus depuis la naissance du petit Kais. « Nous avons fondé une famille à présent », pense Nour avant de répondre :

– Tu as une formule magique ? Je te préviens, moi pas. Tu crois que c’est à la commande ce genre de choses ?

– Non, je sais bien que non, mais peut-être que si on se laissait un peu aller…

A cet instant, elle sent une douleur sourde monter en elle.

Lui marque une pause et, se laissant porter par ses émotions, enchaîne :

– A plus d’authenticité dans nos rapports. Alors peut-être aurons-nous une chance de revivre nos premiers instants de bonheur.

Elle lui lance un regard de biais et poursuit rapidement :

– Ton projet, je n’y crois pas. C’est en réalité la meilleure manière de gâcher nos vacances. Tu recherches de bons prétextes, n’est-ce pas, tu veux la bagarre : avoue-le !

– Mais pourquoi dis-tu cela ? Au contraire, je cherche à arranger les choses et toi tu m’accuses de vouloir les gâcher. Cela devrait dépendre de nous, non ?

– Qu’est-ce qui doit dépendre de nous ?

– De les arranger.

– Non, retrouver les premiers moments ne dépend pas de nous, alors oublie ! C’est quoi encore que ce délire ! C’est juste pour chercher la bagarre, c’est ça ?

– Non.

– Alors arrête !

– Mais tu ne sais même pas où je veux en venir ?

– Je ne le sais que trop bien !

– Alors dis-le, quoi ?

– Ecouter son cœur et des sornettes de ce genre que tu as déjà commencé à me servir la semaine dernière, c’est bien cela, non ?

– Mais te rends-tu compte que tu fermes la discussion ?

– Il n’y a rien à discuter.

– Bien au contraire !

– Alors vas-y, parles puisque tu veux parler ! Mais tu parleras seul parce que moi je monte !

Elle se lève et se dirige vers la cage d’ascenseur.

Faut-il en passer par là ? se demande-t-elle. Ils ne peuvent pas non plus continuer à perdre en intimité, de cette connaissance de l’autre comme on perd peu à peu quelqu’un dans le brouillard, par négligence. Elle se sent irritée, ne sait comment s’y prendre, sans pour autant souscrire à l’alternative qu’il lui propose, trop floue et idyllique, excessivement dangereuse.

Elle y sent un piège, non pas délibérément tendu mais pire encore, de ceux que l’on se tend à soi-même. A quoi cela sert-il dans un laps de temps si court de mûrir une relation différente dans une vie différente, une relation plus authentique ? songe-t-elle. Sa petite fée délurée se rit en elle de ce projet chimérique.

A mesure qu’elle avance vers la cage d’ascenseur, elle se sent envahie d’un vide glacial.

« Sottises » dit-elle à voix haute tandis qu’elle pénètre dans la cage d’ascenseur.

Et si au lieu de les rapprocher, cette expérience les éloignait davantage ?

Quel sens aura leur vie de couple après ? Sans doute y a-t-il moyen de faire autrement, de manière plus sûre et moins fantaisiste que ce délire d’adolescent attardé. Toutes ces questions tournoient dans son esprit. Elle se retourne et le trouve à la même place, la fixant des yeux dans un face à face déconcertant.

Tant de légèreté et d’égocentrisme lui semblent presque relever de l’affront ; oui, et leur enfant laissé chez ses parents ces quelques jours d’aparté, n’est-il pas plus important que sa nouvelle lubie « d’écouter son cœur » ? Elle est tentée de revenir vers lui, de l’obliger à monter avec elle et de le confronter à sa responsabilité de mâle dans l’intimité de la chambre, à se détruire au lit plutôt qu’ailleurs, dans cette petite mort qui leur va si bien.

Puis, au dernier moment, il s’engouffre dans la cage de verre et d’acier qui se referme derrière eux. « Leur télépathie fonctionne encore, Dieu merci »– se dit-elle.

II
Nour

Le lendemain matin, la lumière du jour filtre à travers les rideaux de la chambre et la réveille en premier. Blottie sous les draps, sans bouger, absorbée par mille pensées solitaires, elle scrute la pièce. Elle regarde sans vraiment voir, son esprit gambade déjà sur le programme de la journée. Pour elle, le temps doit être planifié, c’est une nécessité vitale. Même au premier jour des vacances, elle ne peut se défaire de cette mécanique exercée.

Elle dit : « Il serait peut être temps de sortir du lit, je vais tirer les rideaux, cela t’aidera à te réveiller ». Elle le regarde et sourit comme pour pointer du doigt cette inertie matinale qu’elle trouve bien des fois exaspérante. A l’inverse, lui se cache le visage derrière l’oreiller et rejette l’invitation brutale à s’extraire de la chaleur des draps, à poser le pied sur le sol et à démarrer la journée. Il n’a jamais su faire cela. Ses réveils ont de tous temps traîné en longueur : le visage bouffi du matin, portant encore les marques de l’oreiller et l’humeur incertaine pouvant faire basculer dans le pire une journée entière. Il sort légèrement de sa torpeur et s’abandonne à la curiosité de l’instant, ne répondant que par des mots à moitié avalés.

Elle aurait pu lui dire qu’elle trouvait son inertie intolérable ou au contraire qu’elle était délicieuse, mais elle n’en dit rien. Elle admet cet écart du commencement comme leur première incompatibilité et a depuis longtemps cessé toute remarque. Elle ne dit plus rien, depuis longtemps. Elle se lève et s’engouffre dans la salle de bain le temps qu’il reprenne ses esprits. Il demeure alors seul, le grand lit pour lui. Il s’étire langoureusement et flâne tout son saoul le temps qu’elle achève sa toilette et que ne se résorbe progressivement cette avance de netteté, son ascendant du matin, dans le frou-frou remontant par salves de la salle de bain.

Au moment de quitter la salle de bain, complètement émergée, elle s’approche de lui, passe sa main encore humide dans son cou et l’embrasse sur la joue.

Il sourit et la regarde enfiler son maillot, tee-shirt, paréo, sandales et lunettes de soleil puis se diriger vers la porte :

– Très bien, je t’attends en bas pour le petit déjeuner. Le service se termine à dix heure »

Il demande : « Il est quelle heure ? »

– Neuf heures trente, presse toi ! répond-elle en quittant la chambre et en se dirigeant vers l’ascenseur.

– D’accord, d’accord » dit-il tout en trouvant son « très bien » tyrannique.

Puis il tire les rideaux, s’entoure d’une obscurité totale et se rendort aussitôt.

Ce matin, en descendant et en le laissant seul dans la chambre, elle se doute bien qu’elle complique la situation.

« L’a-t-elle fait à propos ? » se demande-t-elle, puisqu’elle en connaît d’avance les conséquences. N’aurait-il pas été plus simple d’attendre plus longtemps, quitte à le presser en prenant le prétexte de l’arrêt du service du petit déjeuner à l’hôtel ?

Et puis, pourquoi doit-elle se justifier ? N’est-ce pas lui qui discourait la veille à propos de la nécessité de ne pas « vivre selon les desiderata de l’autre ». « Sottises » se dit Nour en pénétrant dans la cage d’ascenseur.

Elle déteste cette tendance à l’exagération et l’utilisation de clichés ; quelle valeur a donc cette phrase si elle doit être presque immédiatement contredite par les actes, les siens bien sûr, parce qu’il désapprouve, elle le sait d’avance, qu’elle le laisse seul dans la chambre le matin. Au fond, elle ne supporte pas son attitude d’enfant gâté attendant toujours qu’elle se plie à son bon vouloir, tout en se permettant des libertés qu’il aurait qualifiées d’inacceptables si elles n’avaient été siennes, lui dont la mère a donné le sein durant plus de deux ans et n’admettant aucun reproche fait à l’encontre de son fils chéri, lui trouvant des circonstances atténuantes même lorsque sa mauvaise foi est flagrante.

Ah, combien elle les hait ces circonstances atténuantes ! Elles devraient être interdites aux couples se dit-elle, parce qu’il y a toujours une bonne raison pour mal faire et même pour ne rien faire du tout !

S’il fallait l’écouter, une loi devrait être promulguée pour systématiquement les refuser aux hommes. Car, quelles sont-elles sinon le lien menant au nœud gordien des mères matrones cherchant à mettre au pas leurs belles filles ; à leur tour et aux suivantes !

Nous y voila, encore et toujours dans le cycle du père fouettard, de la femme soumise et du fils élevé dans le culte du machisme par une mère attendant son heure pour asservir sa belle fille, se dit Nour.

Et qu’il fut dur son beau père avec sa femme et quelle sacré revanche l’attendait !

Mais il est loin le temps où les épouses rebelles étaient internées à Dar El Jaouad afin d’y retrouver de meilleures dispositions ou, pire encore, pour les condamner à une existence de solitude ! Et Nour imagine le manque à vivre de toutes celles qui y furent cloîtrées et songe qu’elles ont réussi à transmettre à leur descendance, par-delà le temps, un souffle de vie envoûtant, un souffle répudiant le sens même d’une vie uniquement faite de devoirs.

« Sottises d’une époque révolue que tout cela ! » se dit-elle, fière de sa réussite professionnelle et fière d’avoir pris ses distances avec sa belle famille à la suite d’une altercation légère, mais suffisamment puissante pour justifier un froid qu’elle juge salutaire.

Par un soir d’hiver de cette année, un de ces soirs frais et pluvieux si caractéristiques du creux de l’hiver sur Tunis, lorsque même les chats semblent avoir déserté la ville, elle avait appelé la mère de Slim pour la prendre à témoin des agissements de son fils. Elle s’était plaint « qu’il sortait presque tous les soirs avec ses copains ; presque tous les soirs, vous vous rendez compte ! » s’était-elle surprise à crier, tant elle se sentait rejetée et esseulée.

La belle-mère excédée par ses lamentations finit par rétorquer qu’il fallait savoir retenir son mari : « Comment crois-tu que j’ai fait moi. As-tu une idée de ce que j’ai dû accepter ? Comment avons-nous fait avant vous, des années durant, sans nous plaindre ? »

« C’était une autre époque » répondit Nour sur la défensive. La belle mère dit : « les hommes restent des hommes, peu importe les époques ». « Je ne l’accepterai pas longtemps ! » répond Nour. Cette dernière phrase lui échappa, jaillissant du tréfonds de son être en bravade à ce qu’elle considérait comme injuste, le fait de se faire ainsi prendre à partie. Ces escapades nocturnes entre copains, même si elles les savaient innocentes, se répétaient aussi trop souvent ces derniers temps.

La conversation s’alourdit en sous-entendus et s’acheva en salamalecs froids et avilissants.

Slim ne prit aucun parti. Son mutisme l’exaspéra. Pour une fois depuis bien longtemps, elle voulut engager un vrai dialogue avec lui, franc et compréhensif.

Depuis un moment déjà, elle sent que quelque chose se meurt en elle, son humeur s’endurcit et elle ne se reconnaît plus dans certaines attitudes et réactions. Parfois même, elles lui échappent complètement.

Elle avait déjà remarqué les signes avant-coureurs de découragement dans la façon qu’elle avait, tout à coup, de ne plus attacher autant d’importance à ce qu’elle portait, elle habituellement si bien mise, elle si maternelle, si aimante et attentionnée ne s’occupait de son enfant que pour pallier aux insuffisances de la nourrice.

Au début, ce découragement ne la traversait que rarement et elle se l’expliquait par la fatigue et le stress, le cumul de la vie de famille et de la carrière menées toutes deux de front, sans concessions. « Egale des hommes au travail et égale des femmes au foyer », se plaisait-elle à lancer avec fierté à toutes celles se plaignant de l’ardeur de cette double performance.

Mais à présent le vague à l’âme l’habite de plus en plus souvent, disparaissant parfois le jour pour revenir la nuit. Il lui arrive d’envier ces femmes habitées d’un découragement si pur et si entier qu’elles pouvaient montrer du doigt le mal qui les rongeaient ; au moins, elles l’avaient identifié. Parce que si dans le secret de son tribunal intérieur, elle pouvait désigner ses principaux maux, en revanche, elle était bien incapable de mesurer le poids de chacun, si bien qu’elle se laissait submerger par ce flux d’impressions épars, tout en s’efforçant de n’en rien montrer, ni sa démarche fatiguée ni le faible entrain qu’elle mettait à faire les choses.

Elle considérait comme superficielles les raisons les plus apparentes, futiles les difficultés de jongler entre les deux vies, surtout depuis qu’ils prirent une nourrice à demeure à la naissance de leur enfant ; futile aussi les raisons liées à l’argent parce qu’ils n’en manquaient pas vraiment. Bien entendu, il leur arrivait comme tout le monde d’éprouver parfois des envies dépassant leurs moyens, contractaient des dettes comme la plupart des couples mais sans grandes frustrations car plus important encore que l’argent, considéraient-ils leur position par rapport à leurs collègues de travail, leurs camarades de promotions, leurs amis.

Et, de ce fait, ils s’estiment privilégiés, car arrivés aux abords de la quarantaine, ils sont déjà propriétaires de leur logement, un assez bel appartement acheté à crédit et situé dans les nouveaux quartiers de Tunis. Chacun d’eux occupe un poste de responsabilité, Slim au sein du département commercial d’une grande banque de la place et Nour, fonctionnaire dans l’administration où elle a rapidement gravi les échelons de la hiérarchie.

Dans la légère brise lui effleurant le visage, alors qu’elle arrive sur la terrasse en bord de mer, dans la quiétude de cette tendre caresse marine, elle ressent fortement les prémices d’une nouvelle mue. A l’enfant insouciante et gaie avait succédé l’adolescente curieuse et rebelle puis la jeune adulte nourrie de l’espoir d’une vie authentiquement sienne, de bout en bout, sans compromissions ; était-ce au tour de cette image-là de se lézarder ?

De quelle texture sera donc faite cette nouvelle mue ? Qu’avait-elle encore à céder, quel nouvel arrangement devait-elle inclure au périmètre de ses permissions ? Et quel poids supplémentaire allait lester ses chevilles pour l’éloigner encore de ses idéaux et rêves de jeunesse ? Oui, les lourdeurs de vie, se dit-elle, épaississent les jours et durcissent l’humeur.

Qu’attend-il encore d’elle, après sept ans de mariage et un enfant de deux ans ? Lui, qui au lieu de gagner en maturité...