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Paradoxe

De
151 pages
Trois mois plus tard, un après-midi radieux de la mi- juillet, Mathieu fit des adieux déchirants à tout le personnel, et accointances de la clinique. Il prit place dans la voiture de Jeanne et regarda ému, dans le rétroviseur, la clinique disparaître au premier contour, comme une page qui se tourne sur la fin d'un chapitre. Durant le trajet, très secoué par les heures précédentes et anxieux pour les heures à venir, il se laissa captiver par le paysage qui défilait devant ses yeux et, dans cette fuite, il écoutait distraitement Jeanne, aussi très nerveuse, lui débiter pour la énième fois le programme de ses journées, de ses semaines à venir.
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Paradoxe Véronique Bourguinet
Paradoxe

Roman






Éditions Le Manuscrit
© Éditions Le Manuscrit 2009
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00436-6 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304004366 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00437-3 (livre numérique) 782304004373 (livre numérique)











Un merci tout particulier à Paul André Nanzer, à
ma fille Cléa, à mes frères Stéphane et Philippe, à mes
parents, à Paulette Berguerand, à Pierre André
Perrouchoud, à ma famille en général et à tous mes
amis. Véronique Bourguinet







Il s'endormait presque, rassuré par la
phosphorescence gris métal de l'aurore, puis
son sommeil s'évanouit dans l'éveil avec son
cortège de souvenirs récurrents et lancinants.
Une mouche se mit à tourner, le vrom-
bissement de ses ailes l'agaçait, elle se rap-
prochait de plus en plus de son visage, en
faisant du rase-mottes sur ses sourcils. Les
moments de silence l'irritaient encore plus. Il la
soupçonnait d'être besogneuse sur sa peau ou
préparant une nouvelle attaque aussi inexo-
rablement que des gouttes d'eau tombant à
intervalles réguliers d'un robinet mal fermé.
Tous ses problèmes étaient évacués, la mouche
focalisait toute son attention, ce qui avait son
bon côté. Mais l'insecte l'énervait de plus en
plus. Une seule alternative, s'emmitoufler sous
son duvet ou la tuer. Il s'assit dans son lit, prit
sa pantoufle et attendit un nouvel assaut. D'un
coup sec, il la toucha, mais le duvet trop
douillet sauva la malheureuse. Elle vint sur son
bras. L'écrabouiller directement sur sa peau
rendait son geste hésitant et inefficace. Il se
11 Paradoxe
leva résigné, ouvrit le frigo, et sortit un vieux
bocal de confiture que le destin avait laissé
traîner là semblait-il juste pour achever cette
dernière mission. Le tour était joué, il n'eut
plus qu'à fermer le couvercle. Elle ne semblait
pas affolée par son confinement, toute
absorbée par son festin. Il la délivrerait plus
tard. Les idées recommencèrent à tourner
incessamment, toujours le même scénario. Il se
revoyait lancer son ordinateur et ses disques
durs dans le container d'un geste ostentatoire
et radical. Le mouvement visualisé passait du
ralenti à l'accéléré, l'essoufflant, le faisant
transpirer. Il regarda le bocal de confiture aux
pruneaux avec ses parois cristallisées de rouge
foncé, l'empêchant de voir sa prisonnière. Il
dévissa le couvercle, ouvrit un léger croissant,
plongea son regard à l'intérieur, ne vit pas
l'insecte. En agrandissant l'ouverture, il la
remarqua immobile, festoyant, scotchée à tout
jamais. Elle allait crever, il pensa au film: «La
Grande Bouffe». Mathieu ôta le couvercle et le
retourna. Une ancienne coulée de confiture
lignait l'émail blanc. Cela lui rappela certaines
serviettes au sang coagulé et noirâtre qu'il lui
arrivait jadis d'apercevoir dans la petite
poubelle en plastique sous le lavabo au début
de leur liaison, lorsque Jeanne revendiquait son
corps avec tous ses écoulements, fière de ses
odeurs, les respirant, les faisant respirer comme
12 Véronique Bourguinet
un privilège. Il avait vécu cette complicité dans
le sillage de l'innocence de Jeanne et de sa
jeunesse. Les dernières années de leur vie
commune, le comportement de Jeanne avait
radicalement changé. Elle avait pris l'habitude
de cacher son corps. Elle se douchait après
l'amour et, surtout, avant. Il l'avait surprise
parfois penchée, se reniflant, en faisant la
grimace, comme si son sexe n'était plus qu'un
dévaloir insalubre. Il souleva le couvercle,
respira l'odeur acidulée en fermant les yeux. Il
pensa à la pauvre mouche dans sa prison
sucrée, regarda une fois de plus au fond du
bocal et décida de hâter sa fin. Il se leva,
remplit le bocal d'eau à ras bord, referma le
couvercle et, avec un dégoût empreint de
lâcheté, il le jeta dans la poubelle.
Il prit le pense-bête près du téléphone et
écrivit: elle pensait trouver le paradis, elle trouva
l'enfer. Il arracha le papier et colla le feuillet sur
un carreau à côté d'une vieille liste de
commissions. Il sortit un yoghourt du frigo, le
remplit de céréales, il mangea, les yeux perdus
dans le vide. Il n'avait pas faim, mais cela faisait
passer le temps, en tous cas cinq minutes. Il en
reprit un pour gagner cinq minutes sup-
plémentaires. Le menton dans la paume de sa
main, il se regarda dans la glace en face. Il était
encore pas mal pour son âge, il avait maigri,
son teint pâle faisait ressortir ses yeux de jade.
13 Paradoxe
Sur le moment, il se serait bien vu sur une
terrasse de la ville, épiant les femmes en quête
d'aventures. Cette vision lui donna une pointe
de courage, il décida de s'habiller et de sortir. Il
descendit les escaliers en colimaçon, se
retrouva sur le trottoir comme sur une autre
planète. Il fut pris de panique, rebroussa
chemin, puis aperçut un taxi qui venait dans sa
direction.
- Au jardin botanique s’il vous plaît.
- Volontiers.
Il répéta doucement: «jardin botanique»,
étonné de son choix, mais cela l'amusa, un signe
du destin, il leva les yeux au ciel. La radio
débitait des informations au chauffeur. A
travers les vitres, le trafic et les gens ne
l'agressaient plus. Il serait resté dans ce taxi,
mais le compteur tournait et il n'avait pas
beaucoup d'argent sur lui. Le chauffeur
honnête, sans détours lucratifs, le déposa sur le
trottoir à quelques mètres de l'entrée. De jeunes
enfants en promenade d'école attendaient
devant le tourniquet l'aval des maîtresses qui
discutaient à la caisse, agitant un plan dans tous
les sens. Mathieu se mit derrière elles. Une des
maîtresses lui demanda gentiment s'il voulait
passer avant, elles en avaient encore pour un
petit moment. Il déclina l'offre, prétextant que
les enfants étaient sûrement encore plus pressés
que lui. Elles le remercièrent et s'intéressèrent à
14 Véronique Bourguinet
leur plan. Il faisait chaud, l'atmosphère était
lourde, il scruta le ciel et vit effectivement le
bleu se voiler. La caissière lui remit son billet
avec un plan. Les élèves avaient tous franchi le
tourniquet, les maîtresses exigèrent un peu de
calme. En les comptant, elles leur firent les
menaces habituelles pour contenir le bruyant
troupeau. Il les regarda s'éloigner vers l'allée
principale. Soudain, le silence. Il connaissait
bien l'endroit, mais avait-il le cœur à s'intéresser
à des fleurs? Il déambula en espérant que peut-
être la magie des couleurs agirait sur ses nerfs,
de temps en temps, il se surprenait à lire tout
haut machinalement les inscriptions en latin sur
les petites plaquettes dorées. Il accéléra le pas,
vite, marcher vite. Il pensa à cette femme qui
avait quitté la plage pour nager en direction du
large jusqu'à l'épuisement, à la rencontre de la
mort, dans l'effort, comme si elle devait la
mériter. Il accéléra le pas et se trouva dans la
même serre que les enfants, étonnamment
silencieux et captivés. Il s'assit sur un banc et
comprit le pourquoi de ce comportement. La
maîtresse expliquait que ces plantes étaient en
fait carnivores. Il se rappela la mouche noyée
dans le bocal, elle avait eu une belle mort
comparé à ces pauvres insectes digérés vivants
par les acides. La maîtresse prit une photo de la
plante et donna l'ordre de continuer. Un des
enfants voulait voir les tortues. Elle lui dit d'être
15 Paradoxe
patient, ils resteraient un grand moment au parc
des tortues, mais plus tard, seulement s'ils
étaient sages. Les enfants quittèrent la serre, en
rang et en silence. Il s'assit sur un banc face à
l'alignement des plantes animales et observa
leur calice en forme de mâchoire. Les com-
mentaires de la maîtresse lui revinrent à l'esprit,
il pensa au parfum de Laura; comme les
insectes, il en avait été enivré et s'était perdu
dans les sucs de son corps, et la corrosion
continuait. L'insecte n’avait été enivré par le
traître nectar que quelques secondes, mais sur
une vie de mouche, quelques secondes de
bonheur représentent quelques mois d'une vie
humaine, ou peut-être même plus. Leur plaisir
et leur drame étaient similaires. La plante
sélectionnait ses proies, son parfum et sa
couleur subliminale en éloignaient certaines,
n'attirant que celles qui étaient propices à sa
consommation, il se rappela à nouveau Laura. Il
l'avait rencontrée dans un bar, les yeux gonflés
et rougis par le chagrin, lui avait offert un verre
pour la consoler. Elle venait de se faire larguer
par un homme qui n'était pas programmé pour
être une proie, lui le sera. Il soupira, regarda le
plan. L'exposition sur les tortues terrestres
occupait le pavillon 20. Il décida d'y aller tout
de suite pour échapper à la meute enfantine.
D'avoir évoqué ces souvenirs, son sens olfactif
fut éveillé, il fut sensible aux différentes
16 Véronique Bourguinet
senteurs capiteuses venant de tous azimuts, il se
mit les mains devant les yeux et respira
profondément. Sa tête se mit à tourner. Pris de
vertige, il ôta ses mains et retrouva un peu ses
repères. Les couleurs éclatèrent soudainement.
Pendant quelques secondes, il fut ébloui. Puis
de nouveau, il suivit l'allée, machinalement
guidé par les bruits que faisaient les visiteurs
attirés par l’attraction du stand itinérant. Autour
de l'étang aux nénuphars, derrière une enceinte
de quelques mètres palissadée de troncs d'un
mètre de haut, plusieurs tortues de différentes
couleurs et grandeurs mastiquaient tran-
quillement de la verdure. Un pont de bois
traversait l'enceinte et l'étang. Comme
beaucoup d'autres personnes, il s'installa au
milieu et s'accouda à la balustrade en bois pour
profiter du spectacle. Un couple de personnes
âgées s'avançait dans sa direction, il s'écarta
pour les laisser passer. La femme, apparemment
exaspérée, enguirlandait son homme. Cette fois,
il pensa à Jeanne qui l'avait toujours récupéré,
qui lui avait toujours pardonné avec la certitude
que cela durerait jusqu'à la fin de sa vie, de sa
propre vie ou de la sienne. Jeanne voudra être
patiente, fidèle à son image, mais n'aura-t-elle
pas épuisé tout son capital tolérance, et malgré
sa bonne volonté, le supportera-t-elle encore? Il
devrait la ménager, l'économiser pour les vieux
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