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Parcours accidentés

De
243 pages
Le chômage est un fléau, une saleté de maladie qui vous ronge, petit à petit, si on n'y prend garde, vous marginalise, vous exclut de la société. Roland, Julien et Odile, Claudine, Gisèle et ses camarades, Cécile et Samira, Eric et Roger sauraient bien vous en parler si vous les écoutiez, sans à priori, simplement. Heureusement, il y a aussi cette main qui se tend et qui redonne envie de vivre. Il y a cette volonté personnelle, cette force qui vous oblige à faire cet effort surhumain. Et puis, il y a surtout cette certitude, même si on n'en prend pas conscience, celle qui vous maintient en état de survie, la certitude de ne jamais perdre espoir. Alors, on les regarde, on les écoute…
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2 Titre
Parcours accidentés

3Titre
Edmond Michon
Parcours accidentés

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-01658-1 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304016581 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-01659-8 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304016598 (livre numérique)

6 Parcours accidentés






Le poids de ce monde est trop lourd pour qu’un seul
homme le porte
et la souffrance de l’Univers trop cruelle
pour un seul cœur.

Oscar Wilde

Le personnage que nous sommes,
c’est un jardin et notre volonté
le cultive.

Shakespeare
7
8
1
La brume automnale cache par instant le Pas
d’Outray, ce passage dissimulé dans le Massif
du Beaufortin, sur un versant nord, en face
d’Hauteluce.
A chaque éclaircie, on devine les couleurs
fauves, ces teintes nouvelles, de l’ocre au vert,
du jaune au rouge, qui ont gagné depuis quel-
ques jours, un à un, les chênes, les hêtres, les
charmes, les châtaigniers, les frênes, les éra-
bles…
Lentement, le sol s’est recouvert d’un épais
tapis dont l’humidité permanente génère une
odeur, peu à peu, familière. Le sommeil, le long
sommeil de l’hiver se dessine. Les premières
neiges sont déjà apparues sur les Aiguilles Cro-
ches, elles se sont hasardées au col du Joly, au
fond de la vallée du Doron.
Les paysans alertés par les premiers froids se
sont empressés de faire les derniers foins. Un
sourd ronronnement mécanique accompagne,
parfois même couvre, le bruit du torrent, inlas-
9 Parcours accidentés
sable refrain, mêlant plainte douce et régulière
aux grondements menaçants des eaux en furie.
Les bottes dressées dans l’urgence disparais-
sent avec la même hâte que celle qui a animé
leur naissance.
Les prairies ainsi tondues présentent, à quel-
que chose près, la perfection des terrains de
golf, donnent aux étrangers l’impression d’être
en Suisse, ou encore dans le Tyrol.
Ce pays pentu, mais tout en douceur, en
rondeur, a été au fil des siècles, modelé par
l’homme. Les habitants, coopératifs et curieux,
ne s’intéressent au progrès qu’à partir du mo-
ment où celui-ci sauvegarde ce massif à
l’autrichienne, patrie idéale pour Heïdi et son
grand-père.
Le Beaufortin reste à l’écart de la fièvre de
l’or blanc. Il sait prendre les richesses là où elles
existent, sans renier, sans mutiler.
Au moins quatre mille âmes vivent dans ce
massif. Chacun de ses habitants recèle un être
épris de la région, un militant du vent, de la
neige en épaisse couche, de l’hiver rigoureux, du
printemps blanc renaissant, de ces ruisseaux re-
frains, de ces torrents furibonds, de ces forêts
aux chuchotements longs et sifflants, de ces
étés brûlants, de ces prairies parsemées
d’innombrables fleurs : fruits d’un travail per-
fectionniste de la nature.
10 Parcours accidentés
Ses vaches, son fromage, son bois qui habille
les chalets, son eau bonne et pure.
Celle-ci dévale non seulement ces versants
abrupts, mais aussi les conduites forcées des
barrages de la Girotte et de Roselend pour pro-
duire une électricité indispensable à toute la ré-
gion.
Le soleil éclaire nettement la Pierra Menta,
cette sorte de dent plantée à près de trois mille
mètres d’altitude et qui surplombe le site de Ro-
selend.
La brume légèrement réchauffée a tendance à
opérer un mouvement ascendant. Elle
s’accroche aux résineux, aux escarpements ro-
cheux et soudain, disparaît, se volatilise, se dis-
sout pour laisser place au soleil.
Hauteluce sort de sa torpeur nocturne. Son
clocher à bulbe tout blanchi par le givre, lente-
ment, abandonne cet aspect hivernal, réfrigéré,
au profit de ces tons asséchés, signe d’une cha-
leur naissante, de l’une de ces dernières chaleurs
de l’été qui a fait place à l’automne.
Derniers sursauts d’honneur, puis le chaud
manteau remplacera les vêtements légers des
beaux jours.
Hauteluce, village classé, perché sur l’adret
conduisant de Beaufort à la station olympique
du col des Saisies.
Roland Thirion n’est pas originaire de cette
région : le Haut Doron. Non, c’est un élément
11 Parcours accidentés
rapporté. Roland est nordiste, lillois très exac-
tement.
Cadre supérieur en informatique, il a suivi les
impératifs de son entreprise spécialisée dans les
études commerciales et urbanistiques.
Les Jeux Olympiques ont été un immense
marché, aux demandes exigeantes et précises.
L’harmonie entre la rentabilité financière, le
respect du patrimoine et l’architecture des sites
n’a pas été simple à trouver. Les maîtres-mots
de la réalisation des différentes infrastructures
se sont résumés surtout par rentabilité et vi-
trine.
Les offres publiques ont été nationales, voire
internationales. La concurrence sans pitié. Les
contrats difficiles à décrocher.
Enfin, l’ECU, l’employeur de Roland, a ob-
tenu une part non négligeable d’études sur plu-
sieurs sites olympiques.
Ce contrat, juteux, a permis à cette entreprise
en vogue d’ouvrir carrément une succursale à
Albertville.
Du personnel a été recruté dans la ville
même, dans la région aussi. La direction a pris
la précaution de faire venir de Lille plusieurs
cadres supérieurs dont Roland. Le souci était de
maîtriser la dynamique extrêmement rapide en-
gendrée par les Jeux et qui a animé la région, a
rythmé sa vie économique et la progression des
chiffres d’affaires des entreprises.
12 Parcours accidentés
Roland n’a ni eu le temps de s’ennuyer, ni ce-
lui de ressentir quelque solitude, quelque ca-
fard…
Le travail l’a accaparé et son adaptation à la
région, aux habitants de la montagne, aux habi-
tudes, aux valeurs montagnardes a été très ra-
pide, sans doute un peu superficielle. Elle reste
à être approfondie encore aujourd’hui.
Ce matin, Roland part au travail. Au volant
de sa voiture, il quitte les Pémonts et descend
vers Hauteluce.
Roland est pensif. Inquiet. Ceci est rare, lui
qui est d’habitude confiant dans l’avenir.
Après tout, la famille Thirion offre la photo
type de la famille tranquille.
Lui, cadre supérieur au salaire imposant. Sou-
riant, serein, physiquement bien conservé pour
ses 47 ans. Il pratique régulièrement, mais sans
plus, du sport, comme le vélo, le footing…
Quelques randonnées, mais occasionnellement,
quand il a le temps.
Le père modèle… bon.
Sa femme Agnès, il l’a rencontrée à
l’université de Lille. Elle préparait une maîtrise
de lettres modernes et se destinait au professo-
rat. Résultats peu convaincants .
En réalité, Agnès s’était engagée dans cette
voie sans avoir une vision claire de son avenir.
Celui-ci semblait dormir dans une brume
13 Parcours accidentés
épaisse par instants, s’éclaircissant et devenant
limpide à d’autres.
Lui avait déjà en poche son poste et quelques
années d’expérience. Et tout cela à vingt-huit
ans. Brillant, quoi !
Remarquez, Agnès avait six ans de moins que
lui. Déjà une maîtrise ou presque. Dans le genre
élève studieuse, qui n’a pas redoublé une fois de
toute sa scolarité… Bien aussi !
A la fac de Lille, Roland était venu faire une
présentation de logiciels commerciaux à des
étudiants qui se destinaient à cette filière.
Lors d’une pause à la cafétéria, il fit connais-
sance d’Agnès. Elle menait une discussion très
vive, très animée, très passionnée sur Jules Val-
lès, son statut d’écrivain, son style selon elle ré-
volutionnaire, enfant de la Commune…
Amusé, peut-être même intrigué par une telle
fougue, un tel allant, il l’avait invitée à boire un
café.
Ils se plurent l’un l’autre dès les premiers ins-
tants. Tout alla vite.
Trois années passèrent, au cours desquelles
ils vécurent heureux. Lui grimpait les échelons
hiérarchiques, elle, voguait à vue après son
échec au CAPES.
Une voie professionnelle ? Commerce, in-
formatique, audiovisuel, journalisme… ?
Roland l’avait laissée chercher sa voie tout en
lui donnant quelques conseils de temps à autre.
14 Parcours accidentés
Ils eurent leur premier enfant trois années
après leur première rencontre à l’université.
Agnès choisit de se consacrer à l’éducation de
leur fille. Ils désiraient plusieurs enfants. Lui,
sans difficulté pouvait subvenir aux besoins de
tout le monde.
Roland est pensif. Il conduit exceptionnelle-
ment doucement. Il n’a pas l’habitude d’être
imprudent non plus. Simplement, il aime la
conduite montagnarde, une conduite un peu
sportive, mais sans prise de risque. Et si risque
il y a, il est calculé.
Rarement la pédale de frein, plutôt le frein
moteur, couper un virage quand la visibilité le
permet, pas d’excès de vitesse, mais pas de sous
régime non plus.
Ce matin, Roland conduit autrement. Il n’est
pas vraiment attentif aux gestes nécessaires. Il a
mis le pilotage automatique. Il se laisse mener
par la route, ses virages, ses descentes.
Il va à Albertville.
Cette route, refaite à l’occasion des Jeux
Olympiques, sillonne jusqu’à quelques centaines
de mètres de l’entrée d’Hauteluce. Là, elle l’évite
et pique brutalement à droite.
Arrivé dans la vallée, l’automobiliste a encore
le choix entre Beaufort, de renommée certaine
pour son fromage, pour son massif… ou Al-
bertville.
Un double paysage s’offre à ses yeux.
15 Parcours accidentés
En amont du croisement, le Haut Doron,
encore tout chaud de ce soleil d’été, et dont les
pelouses d’altitude, aux herbes hautes, sont ba-
layées par une brise légère.
En aval, le Val Doron, longue descente de
plus de vingt kilomètres vers Albertville. Il
charrie les premières grosses pluies d’automne.
Ses berges sont attaquées çà et là par un courant
sauvage, sans comparaison certes à la furie des
eaux de la fonte des neiges. De ses parois, qui
surplombent la route, se détachent régulière-
ment des blocs de tailles diverses. Ils viennent
finir leur course sur le bitume et s’y fracassent.
Les années se sont écoulées, les enfants sont
devenus des adolescents. Roland retourne dans
sa tête : travail, maison, enfants, avenir…
Mais il a peur.
Claire, la plus jeune, neuf ans, est scolarisée à
Hauteluce. Fillette élancée, fine, cheveux longs
et bruns, regard interrogateur et profond.
Claire est une élève sportive, agile. Ses pas-
sions : la natation en été à la piscine de Beau-
fort, le ski en hiver. Toujours souriante, tou-
jours active, toujours curieuse.
L’explosion de la vie en somme qui se mani-
feste dès le lever du soleil et s’endort douce-
ment à son coucher, pour un repos enchanté,
mérité, tout mêlé de rêves.
16 Parcours accidentés
La famille Thirion est arrivée en Savoie, voilà
cinq ans, autrement dit deux ans avant les Jeux
Olympiques.
Claire avait le profil de la fillette du nord :
pâle, maigre, menue… un peu celle que l’on
voit survivre dans les houillères près des co-
rons, tout un monde de sommets. Une fillette
frêle, légère et qui pouvait s’envoler au moindre
coup de vent.
Ici, des sommets, on en trouve à la pelle.
L’air, l’eau, le soleil savoyard lui ont redonné
des couleurs.
Sa maigreur a laissé la place à un corps athlé-
tique, bien portant, en plein épanouissement, ne
craignant ni les coups de foehn, ni ceux de la
bise. Un esprit sain dans un corps sain.
La pratique du sport l’a aidée à guérir, à
grandir, à respirer.
Sa personnalité, aussi, a connu une profonde
mutation : Claire, aujourd’hui, outre son âge, est
méconnaissable.
Deux êtres différents, presque opposés.
Roland est gêné par les rayons du soleil qui
plongent de là-haut, du Signal de Bizanne, point
culminant des pistes de ski de la Station des Sai-
sies.
Il met ses lunettes légèrement teintées. Le
paysage lui apparaît soudain transformé. Les
zones de clarté semblent être plongées dans une
17 Parcours accidentés
pénombre, tel un sentier caché, dissimulé sous
un couvert.
Quelques lignes droites de lumière, de-ci, de-
là, semblables à des rayons laser, percent ce site
montagnard. Les zones d’ombre éclatent
comme l’entrée d’un tunnel dont on ne sait s’il
ne recèle pas un piège, un obstacle, un vide, un
gouffre.
Bien qu’habitué à ce trajet, Roland ressent
parfois une appréhension.
Lentement, Albertville se rapproche.
Paul est collégien à Arèches, il a treize ans.
Autant Claire s’est métamorphosée, une se-
conde naissance en quelque sorte ; autant lui,
plus âgé qu’elle, reste attaché à son Nord natal,
là bas.
Quand il l’avait quitté, Paul était dans sa hui-
tième année. Les adultes, beaucoup en tout cas,
pensent que les mots : amitié, attachement, af-
fection, amour ne sont qu’après tout des jeux
qui animent les gamins, mots sans importance,
passagers, vite oubliés.
Vous savez, à cet âge là ! Il se fera vite des
nouveaux copains !
Des termes réservés qu’aux adultes, seuls in-
dividus aptes à ressentir des émotions, à avoir
des sentiments !
Paul, huit ans, pouvait s’enorgueillir d’avoir
un vrai ami… et puis même, une vraie amie,
aussi !
18 Parcours accidentés
Là-bas, il vivait bien… et puis clac !
Le drame, la séparation, des larmes ! Paul
s’est refermé sur lui-même. Il ne s’est jamais, ou
du moins pas encore, intégré à ce nouveau mi-
lieu.
Cinq ans tout de même, se dit Roland, sans
vouloir pour autant dramatiser les choses.
Parfois, Estelle et Julien, ou les deux à la fois
lui écrivent.
Joie subite, large sourire donnant à Paul un
air de bonheur qu’il ne laisse transparaître qu’à
cette occasion. Sourire et joie, bonheur et tout à
coup, Paul redevient sérieux.
Il se plonge tout entier dans son courrier,
dans cette écriture qui est plus qu’un code, dans
ces mots qui sont plus que des mots, mais aussi
des lieux avec leurs secrets, leurs souvenirs,
leurs bruits, leurs odeurs ; des lieux avec leurs
individus jeunes ou adultes dont Paul se rap-
pelle parfaitement le timbre de leurs voix, leurs
gestes, leurs personnalités, leurs regards, des
lieux synonymes de situations marquantes par
leur comique, leur sincérité, leur vérité…
Il lit et son visage se fige, pensif, rêveur, mé-
lancolique puis il est accaparé, agressé par un
cafard exigeant, envahissant.
Yeux humides, larmes cachées, émotions au-
tocensurées…
19 Parcours accidentés
Paul leur répond toujours, car après tout,
cette correspondance, à ses yeux, a une impor-
tance vitale !
La circulation, depuis que la départementale
a été refaite, connaît un trafic plus dense. La
route est plus agréable.
L’or blanc, l’or blanc… attractif ! Ce géant
des affaires et des profits tremble aussi ! Inquié-
tude dans les milieux d’affaires ! Stagnation, ré-
gression confirmée ?
En tout cas, cette industrie de l’argent est en
déficit.
Roland continue de rouler, attentif mécani-
quement, absent et présent, présent et absent à
la fois.
Un peu comme son fils, qui depuis le départ
de son Nord natal, physiquement est là, mais
moralement absent. Vagabond de l’esprit, voilà
ce qu’il est !
Paul est grand de taille. Son manque
d’investissement, son attitude même l’ont rendu
particulièrement paresseux quant à l’effort phy-
sique.
Ses camarades de classe jouent aux jeux élec-
troniques. Aussi, s’est-il réfugié à son tour dans
cette occupation , ce loisir. Il n’a pas d’ami. Il
n’en recherche pas non plus. L’adolescence
constitue un âge assez difficile.
Difficile pour Paul, mais aussi pour ses pro-
ches : sa famille, ses camarades…
20 Parcours accidentés
Il se cherche. Légèrement déboussolé. Alors,
il s’est réfugié dans son ordinateur, cadeau of-
fert à ses dix ans.
Se réfugier dans… Qu’en est-il réellement ?
Paul s’abrite-t-il dans le cocon protecteur des
câbles, des résistances, des fils de branche-
ments ?
Cette machine se métamorphose-t-elle en un
être proche ?
Ou bien s’agit-il d’émigrer, de s’exiler, de
s’expatrier, de se transplanter ?
La machine marginalise, elle lui permet de
franchir des centaines de kilomètres qui le sépa-
rent de sa région natale.
Il y passe du temps et cela lui évite, de se
confronter à son entourage.
Malgré cette vision du Pas d’Outray en au-
tomne avec ses forêts de feuillus aux teintes
écarlates ; en hiver avec ses masses enneigées ;
au printemps, la lente fonte des neiges et le dé-
but de la pollinisation assurée par les abeilles
qui butinent dans les prés où se côtoient névés
et fleurs précoces, malgré le vent qui monte du
sud en cette saison, le fœhn, chaud, caressant ;
et en été, cette chaleur torride, le vent rafraî-
chissant de l’altitude, cette eau désaltérante…
Eh bien, malgré tout cela, Paul refuse de sor-
tir, de randonner, de respirer… de vivre enfin !
Problème donc !
21 Parcours accidentés
Et pourtant, il fallait bien déménager. C’était
ça ou un refus devant une telle « occasion en
or » aurait été un vrai affront à la promotion, et
synonyme sans doute de licenciement à la pre-
mière charrette venue.
Pas le choix donc !
D’abord qu’était-il ce terme choix qu’il re-
tourne dans tous les sens dans sa tête ?
Roland venait à Albertville, avec ou sans sa
famille, ou bien il quittait l’entreprise. En fait, il
s’agissait d’un ultimatum.
Cette dernière pariait sur l’or blanc, plus
exactement sur les JO. Elle investissait du per-
sonnel en Savoie. Par contre, dans le Nord, elle
allégeait ! Le style « light » en quelque sorte.
Pour résumer, Roland, en Savoie était un ca-
dre rentable car compétent et dont le profil cor-
respondait à ce qu’exigeait ECU.
S’il restait dans le nord, l’entreprise ne pou-
vait plus momentanément se payer ses servi-
ces… Par conséquent… !
Malgré ses treize ans, Paul ne conte pas fleu-
rette, alors que la nature pousse, pousse, ren-
dant fébriles ces êtres jeunes et fragiles.
Roland l’emmène bien au cinéma de temps
en temps, il tente de discuter avec lui. Mais bon.
Agnès a de moins en moins d’emprise sur lui,
son fils grandit et est moins câlin, normal. Les
filles, Claire et Sandra reçoivent leurs copines,
elles-mêmes vont leur rendre visite, en monta-
22 Parcours accidentés
gne ou dans la vallée. La plus âgée sort avec les
frères et sœurs. Et lui ?
Paul se construit donc une personnalité par-
ticulière. Solitaire, doué incontestablement en
micro-informatique, futur héros d’un remake de
« War-game ».
Restera-t-il longtemps insensible aux char-
mes des jeunes savoyardes, au vent qui caresse
le village, à l’eau glacée du torrent, à la plainte
sourde dans la profondeur des forêts d’épicéas,
à la rumeur étrange de la faille, au sifflement
brutal de la marmotte, au sommet proche, à la
crête effilée… ?
Roland vient de quitter les gorges du Doron.
A gauche, les dernières parois taillées à la dy-
namite ; à droite, le vide encore impressionnant.
Sur le versant en face, quelques chalets plan-
tés comme des séracs transportés, traînés, frot-
tés par quelque force surnaturelle, invincible,
par quelque glacier disparu depuis des millénai-
res.
La route descend continuellement. Elle mul-
tiplie les lacets et débouche dans une large
cuvette dans laquelle est installée Albertville.
Cette ville, carrefour des routes touristiques
des Alpes, voit se rejoindre en son sein, les lits
de trois cours d’eau.
D’abord, le Doron, à l’est, dont Roland vient
de quitter les gorges et qui remonte vers Beau-
fort, passe le barrage de Roselend et trouve
23 Parcours accidentés
naissance, là-haut, au col du Croix du Bon-
homme, à près de 2700 mètres d’altitude, à
quelques kilomètres seulement, à vol d’oiseau,
du Mont Blanc.
Ensuite, l’Arly, au nord, dont la source est
au-dessus de Megève et dont le cours traverse
successivement Pratz, Flumet, Ugine.
Ces deux torrents sont affluents du dernier,
l’Isère, qui vient du Sud, du col de la Galise, en
dessous de la Grande Aiguille Rousse, à l’est de
la Vanoise et qui , pendant son périple, passe
par Val-d’Isère, Tignes, Bourg-Saint-Maurice,
Mouthiers, et arrive, tout puissant à Albertville.
Roland passe sur les ponts qui franchissent
ces eaux puissantes en route désormais vers
Grenoble.
Les pluies des derniers jours ont grossi les
cours d’eau, augmentant les débits, multipliant
les lames écumeuses et les grondements sourds,
terrifiant tout maître éventuel, tout fou qui ris-
querait quelque défi.
L’entreprise de Roland se situe à la limite de
la ville, en direction de Chambéry, dans la toute
récente zone d’activité concertée, zone écono-
mique du tertiaire, car ce n’est pas l’industrie
qui arrive en tête de cet aménagement.
Albertville, en ce début de matinée, s’anime
de mille bruits différents les uns des autres,
mais semblables à ceux de toute grande ville
dont les habitants partent au travail : klaxon,
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