Paris de ma fenêtre

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La guerre de 1940 au quotidien. Vécue, vue non par les combattants (lesquels ?), mais par une femme que l'arthrite commence à immobiliser. Les restrictions, quelques recettes pour les oublier ou faire semblant, le marché noir, le système «trucs et trocs», l'entraide qui réunit les habitants du Palais-Royal, les distractions (la lecture, principalement), les expositions (de poupées anciennes, de papillons...), le petit peuple de Paris, les animaux et les privations auxquelles eux aussi sont soumis...

Ces tableaux croqués au jour le jour sont autant d'images de moments disparus que l'Histoire n'a pas toujours pu retenir, mais que Colette, avec sa rare acuité, a su capter et, par son style incisif, éterniser.

Publié le : mercredi 21 janvier 2004
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782213689159
Nombre de pages : 252
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Un toit rose, de tuiles à godrons, dites tuiles romaines. Un cyprès en fuseau, noir sous la belle lumière, et quelques saules à grosse tête, chevelus d’un feuillage tendre que le vent peigne, divise, écarte et referme. Derrière le cyprès une petite pièce de seigle étincelle d’un vert éclat printanier  : un grand ciel pâle d’avril couronne cette parcelle paisible de l’univers.

« Pourquoi savons-nous que nous sommes en France ? » dit mon compagnon.

Il s’explique  :

« Je ne parle pas d’une certitude géographique. J’entends la certitude émouvante qui nous informe  : voilà une beauté de France, son équilibre, sa composition à laquelle un art semble participer... Le cyprès isolé, les vieux saules au feuillage neuf, un toit rose nichent aussi bien dans tous les coins de l’Italie que dans notre Midi. La sèche pierraille de la colline peut appartenir à l’Espagne, et ce grand ciel vaporeux, nous avons vu régner sa décoloration suave sur le Maroc. Mais transportez-moi endormi, déposez-moi ici, je m’éveille et je crie  : “C’est la France !” Pourquoi ? »

Je ne donnai pas de réponse à mon compagnon qui est poète. Un poète accepte le silence comme une réponse, et même une réponse flatteuse. Dans le lyrisme gît une part de la vérité. Un poète perçoit et exprime généreusement ce que retient notre sensibilité, non pas moins vive, mais moins musicienne. De sorte que lorsqu’il s’écrie  : « Que c’est beau ! » nous nous taisons, émus... Mais s’agit-il de la France, et des beautés de la France ? Alors nous devenons tous et diversement poètes et nous la chantons meurtrie et diminuée, nous la plaignons entravée, avec sa grande blessure qui la coupe par le milieu, ses bords rongés par le feu. Une pareille tendresse ne pouvait-elle nous venir plus tôt ? Dans les cœurs français l’amour se loge inguérissable et discret, comme celui d’une femme trop fidèle, exploitée par un amant assuré de tous les pardons. Nous fûmes les enfants comblés d’un pays qui valait tous les autres ensemble, et maintenant ses portraits d’antan nous fendent le cœur.

Je date d’un temps où les Français, ignorants à peu près de leur pays, ne s’étaient pas encore mis à voyager. Quand ils s’entichèrent de déplacements, ils passèrent les frontières et laissèrent la France derrière eux. Ils revenaient et, pour dépeindre un lac d’Italie, une forêt kabyle, des icebergs nageant comme des cygnes, ils s’asseyaient au bord d’un de ces paysages français que le hasard soigneux, le climat, un sol riche et son sous-sol composent, et dont les nuances fines, la modération des lignes, une noblesse aimable, séduisaient les étrangers et faisaient du passant un sédentaire.

Avant la guerre, la jeunesse française voyageait, disons qu’elle couvrait des distances, et qu’elle savait par cœur les haltes de maints itinéraires, et sans faute les numéros des routes nationales. Bien entendu, dans le nombre de ces jeunes pleins de hâte, il y en avait qui s’attachaient à la beauté de leur patrie. On les reconnaissait facilement à ce qu’ils ralentissaient l’allure, abandonnaient l’itinéraire préconçu, parfois remisaient l’automobile dans une ville et chargeaient un rücksack sur leur dos. Ou bien ils s’oubliaient entre un mont, une rivière noire et bleue, de rougeoyantes bruyères, et vous les retrouviez là un mois plus tard... Le véritable amant du voyage aime s’arrêter.

Je retombe assez fréquemment entre les pages d’un Taine, le Voyage aux Pyrénées. L’auteur a-t-il, en trois cents pages, couvert la ration quotidienne qu’avalait un automobiliste d’avant la guerre, cinq cents kilomètres ? J’en doute. Mais il a découvert le monde entre Arcachon et Bagnères-de-Bigorre. Mieux, il le décrit de telle manière que nous découvrons avec lui la chaîne française, ses légendes, sa flore et ses dangers. Le vrai voyageur, c’est celui qui se promène, encore s’assied-il souvent.

J’ai le plaisir d’être l’un des casaniers qui ne mettent pas le nez hors de leur maison sans se récrier d’admiration. Paresseuse mais clairvoyante, férue des clochers cernés de pigeons, des lavoirs sur la rivière, des mails ombragés de tilleuls, j’ai vu en somme assez peu de pays. Un lé de Bourgogne, quelques cantons suisses, savoisiens, francs-comtois, la Provence, des lieues de rivages tant picards que bretons, des fjords, le Maroc superficiellement, l’Algérie à la hâte... Je n’en oublie pas beaucoup, je n’en désire guère davantage, car j’ai encore à ma disposition de très restreints vagabondages français. Je sais qu’en France il n’est pas besoin d’avoir concerté la rencontre d’un site ou d’un point de vue. L’un est venu à moi quand je n’y pensais pas, l’autre m’est tombé dans les bras. Pour moi les fleurs et les fontaines ont ruisselé, les vieux gradins d’une ruine se sont couverts d’oiseaux et d’enfants. Il m’est arrivé aussi que des paysages désirés se sont refusés, par exemple les Tours de Merle, les gouffres de Padirac, Albi, ont interposé entre eux et moi quelques accidents malicieux, un écran, un contretemps. Qu’importe ? Le hasard me les prit, il me les rendra. Ou bien il me donnera des compensations.

Il me les donne déjà  : j’habite le Palais-Royal. Comme beaucoup de Français un peu douillets, un peu grincheux, mais capables d’admirer longtemps ce qui leur plaît, je voue à mon pays un culte assoupi au fond de moi-même. Nous fûmes gâtés par la succulence et la grâce de la terre française, chaude dans tous ses plis d’avoir abrité l’être humain. Au tournant de la route, au coin de la rue, sur les plages, en haut de la côte, nous recevions des dons inestimables, monnayés en flots phosphorescents, en pommiers fleuris, en pâturages, en palais historiques, en fruits de la vallée du Rhône. Nous ne savions pas que, des coups portés à un si beau pays, nous retentirions tous. Maintenant nous le savons. Il en va de cet amour-là comme de l’autre amour  : la joie nous apprend sur lui peu de chose. Nous ne sommes sûrs de sa présence et de sa force que dans la douleur.

 

Comme mouches sur miel, ils s’empressent, s’agglutinent, se nourrissent... La comparaison n’est pas neuve, mais elle est inévitable. Tout me la suggère  : l’heure de midi, la splendeur des journées d’automne, et la hâte, l’assiduité des lecteurs de plein air.

Le lieu de leur rendez-vous est ancien, beau, respecté. La rareté des passants rend lisible, aère ce carrefour qui accède à un théâtre célèbre, à un jardin, un palais qui furent royaux.

Le Louvre et ses plates-bandes, Rivoli et ses arcades, la Bourse et la Banque libèrent à midi le flot limité d’une foule laborieuse, qui prend en moins de deux heures son repas et sa récréation. Il me paraît bien qu’elle se soucie encore plus qu’autrefois de l’une au détriment de l’autre. Avenue de l’Opéra, une autre librairie reçoit les mêmes hommages, et l’on m’assure que sous l’Odéon les courants de vent perfides ne découragent aucun passionné de lecture. Mais ici, dans mon voisinage, qui est aussi celui du Théâtre-Français, le miel d’appât, le livre, se répand comme débondé, s’offre aux mains, aux yeux avides. L’atlas ancien, gravé sur cuivre, où des Éoles gonflent les îles et les dauphins jouent entre deux continents, opprime, de son poids équitable, Giraudoux et Victor Cherbuliez. Le « livre d’occasion », vieux avant l’âge, écorché et chaud, sa ficelle de brochage lui pendant au derrière, il est à vous, à moi, à tous. Mais laissez-le, comme je fais, à ceux qui ne l’achèteront pas, qui aujourd’hui lisent cinquante pages, demain autant, la fin du volume après-demain...

Ils sont reconnaissables. Jeunes pour la plupart, ils lisent debout, et debout se reposent d’une jambe sur l’autre. Tête nue, garçons et filles, ils n’ont pas encore de pardessus ni de manteau trois quarts ; peut-être n’en auront-ils pas de tout l’hiver... Pour l’heure, rien ne leur manque puisque avec l’automne le soleil gagne peu à peu le sud et leur touche l’épaule, et que par surcroît ils tiennent ouvert un livre. Le commode étalage extérieur leur servant de pupitre, ils tournent les pages et gardent libre une main, parce qu’en lisant ils déjeunent. J’aimerais bien – tant est grande notre lâcheté, notre envie de fuir ce qui nous point – j’aimerais ne pas savoir que c’est là qu’ils déjeunent si vite, et de si peu. Eux aussi, fiers qu’ils sont, ils préféreraient que nous ne sachions pas que ce gros mirliton, par exemple, qu’ils portent à leur bouche, c’est une baguette de pain fourré ou non de viande, déguisé en rouleau de paperasses. Il y a aussi, hélas ! le repas caché dans une poche, dans un sac à main, et dont on détache, comme distraitement, de petites bouchées, entre deux doigts...

Debout, enchaînée à son rêve, une partie de la jeunesse de Paris lit passionnément. Elle a toujours lu aux étalages, et le long des quais, prise sous le couvercle des « boîtes » comme passereau à la trappe. Mais je crois qu’elle y mit, en d’autres temps, moins de flamme et d’obstination. Je n’ai, pour m’en convaincre, qu’à lire attentivement mon « courrier des inconnus »  :

 

Madame Colette, je voudrais des livres, comment peut-on échanger des livres ? Nous possédons un petit fonds assez hétéroclite – voyages, romans, sciences naturelles – lu et relu, et ce n’est guère possible d’acheter de nouveaux livres en ce moment... Madame, pourquoi n’y a-t-il plus de cabinets de lecture ?...

 

On me remontrera que les jeunes gens des deux sexes, avides de lire – c’est-à-dire soulevés par une aspiration douloureuse, un besoin de fuir en esprit vers une lumière mentale, de délasser leur besogne quotidienne – sont précisément en train de lire « n’importe quoi » ? D’accord. Je m’en suis assurée par moi-même. Où est le mal ? Ils lisent et contemplent des œuvres entomologiques, des livraisons dépareillées d’ouvrages sur l’art, un beau vieux roman d’Alphonse Daudet, des annales incomplètes de médecine, des manuels de science pratique, un gros tome de droit, le récit d’un voyageur du XVIIIe siècle, miracle de lenteur, de naïveté, de curiosité attendrie ; ils feuillettent un merveilleux Paris ancien, lèvent les yeux, et le reconnaissent, étonnés, tout autour d’eux... Ils touchent à un passé qu’ils reniaient par ignorance, à une capitale où ils sont nés et qu’ils ne regardaient même pas, ils s’émeuvent à la pensée qu’elle aurait pu périr sans qu’ils l’aient vraiment aimée...

Qu’ils lisent donc n’importe quoi. Ainsi fis-je dans mon jeune âge, lâchée à travers une bibliothèque où tout se fit pâture, et où l’on n’aurait rien trouvé qui convînt à mes six ans, à mes dix, à mes quatorze ans... Livres défendus, livres trop graves, livres trop légers aussi, livres assez ennuyeux, livres éblouissants, qui au hasard s’illuminent, et referment sur l’enfant enchanté leurs portes de temple... Le désordre de la lecture lui-même est noble. Chaque livre, mal annexé d’abord, est une conquête. Sa jungle d’idées et de mots s’ouvrira, quelque jour, sur un calme paysage ami.

*

La longue et meurtrière guerre, il y a vingt-six ans, appela les femmes à la place des hommes combattants ou immolés. Elles s’y maintinrent par le magnifique effort physique et moral que l’on sait et dont elles-mêmes ne se croyaient pas capables. Depuis, la femme n’a pas pensé, elle s’est refusée à penser qu’un jour reviendrait où on lui demanderait de chercher sa grandeur au sein d’un petit foyer. Valeureuses, ambitieuses souvent, ayant perdu l’habitude de l’oisiveté et de la modestie, les femmes n’ont plus été tentées par des cimes obscures et se sont détournées de leur ancienne mission  : organiser, distribuer un casanier bonheur.

Un grand nombre, aujourd’hui, n’opposent à des projets nouveaux que leur argument désolé  : « Retour au foyer ? Mais quel foyer ? » Et elles montrent une place vide, la couche conjugale où elles dorment seules, la table sur laquelle elles disposaient deux couverts. Celles-là, qui n’ont abdiqué ni l’espoir ni la douleur, nous sommes tous d’accord pour que leur équilibre matériel soit garanti. Mais pour des milliers d’autres, le gain du chef de famille rendît-il possible une sorte de mise à la retraite de sa femme, il va falloir compter avec l’engouement qu’elles ont pris du travail professionnel, avec leur amour-propre, avec leur habitude de déformer le sens des mots  : la femme ne nomme-t-elle pas travail, exclusivement, l’effort salarié qu’elle exerce à l’extérieur de son domicile ? Et comment aborder, si c’est pour le jeter bas, le fragile édifice des couples et des familles où la femme a le plus gros salaire, parfois le seul salaire ?

Le grand changement pour la femme, il y a un quart de siècle, fut d’adopter un genre d’existence où pour commencer tout la blessa. Après, elle n’eut plus d’autre devise que celle de Fouquet. Mais elle dut se former à tous les apprentissages rapides, accepter l’atmosphère des usines, s’acclimater aux vestiaires, aux réfectoires, au vacarme du labeur en commun, aux froissements qui lui venaient des compagnes et des compagnons, à la sécheresse des relations bureaucratiques. Admirez ce qu’elle obtint d’elle-même en si peu d’années ! Pour aguerrie, elle l’est. Mais elle ne sait plus ce que c’est que la solitude laborieuse ni le silence. Vivre en équipe sinon en foule, c’est une toute-puissante accoutumance, et telle travailleuse, qui s’en plaint, n’envisage pas d’y échapper. Edgar Poe n’a pas écrit de pendant à « L’Homme des foules ». Le travail en commun, qu’imposa l’époque, a conduit la femme au plaisir, au loisir en commun, et elle les a exigés. La blouse de l’usine aboutit à deux plus-four identiques, à deux pull-overs jumeaux et aux deux selles du tandem.

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