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Paris-La nuit

De
172 pages
Bruno est un commissaire philosophe. Pour obtenir sa promotion de commissaire principal, il traque les sachets blancs et les trafiquants de drogue dans les bars et restaurants de Paris, la nuit. Tour à tour, auteur et personnage principal, le commissaire, poète et noctambule, nous fait partager, entre deux verres de calva, ses réflexions philosophiques et les souvenirs des femmes de son passé.
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Paris-la nuit














Éditions Le Manuscrit
Paris
7 Jean-Charles Sebaoun














 
Les maquettes de l’ouvrage et de la couverture sont
la propriété exclusive des éditions Le Manuscrit.
Toute reproduction est strictement interdite.

© Éditions Le Manuscrit -
www.manuscrit.com-2010
ISBN : 978-2-304-03532-2 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304035322 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-03533-9 (livre numérique) 782304035339 (livre numérique)
8 Paris-la nuit






La Reine adorait la bière.
Longtemps on l’aura prise pour une autre.
Au mois de mai joli vous sentiez le muguet.
J’ai écrit votre robe, poème de la feuille
mouillée, une orchidée à chaque frisson. La nuit
attendait la nuit car plus douce est la mer quand
le soleil se pose.
Je me rappelle les nuits du Finch’s à Londres
quand les gentlemen finissaient, au son de la
cloche, leurs dernières bières. Traditionnelle
clôture des boissons, obstacle à l’être :
Cambridge, Oxford, la Sorbonne, et la bière
dans sa tombe. Moins je pense, plus j’existe
hors de moi, je suis auprès de ma lampe, de mes
feuilles, auprès de vous. Juif français, semper en
bleu et noir avec Baudelaire et ses concepts
poétiques. L’univers de la drogue sépare les
hommes du quotidien, l’homme éclaté devient
un corps de mots. Je ne suis raisonnable que si
la pensée développe tous les prolégomènes de
la déraison : la folie, l’absence de la femme,
l’écrivain aveugle, un cafard, une mer perdue, la
présence de Dieu, même si la pensée grecque
affirmait qu’un Dieu unique appauvrissait le
9 Jean-Charles Sebaoun
Divin. Les gentlemen du Finch’s promenaient
leur grande Angleterre : le seul critère final était
en eux. Collecteurs de fonds pour sauver
Venise, ils luttaient au nom de l’Art et de la
sainte Apocalypse et, quand ils quittaient le pub,
titubant en dignité grande, ils pensaient à
Shakespeare parfumé pour son bel adoré. La
nuit d’amour n’a jamais su qu’il faisait noir.
Linda avait pris le whisky de mon cœur et,
accompagnés de Descartes, nous allions, le soir,
matière de l’étendue, dans la chambre
introduite, pour philosopher l’amour avec ses
seins, ses hanches et cette blanche peau qui
finissait au lieu de la rencontre de nos fleurs.
L’idée s’achevait sur deux bouches à la même
chimère. Phèdre du jeune Français, Linda
préparait, à l’anglaise, du bacon et des œufs :
repas de jeunesse avec Linda, fermière de
l’amour. Dans mes yeux vous vous leviez. Votre
regard devenait mon asile. Je vous parlais,
comme Ronsard, de vieillesse, comme Verlaine,
d’un parc dans la brume.
10




Je suis malade, la mer est ailleurs. Baïnem.
Après une rafale de poèmes en bleu, le
langage mourut. Ce n’était pas toi. Je pris l’une
pour l’autre et soudain une voix dans l’espace
des hommes me confia la mission de
l’humanité. La drogue dangereuse, fatale,
infernale, nocive, puissante, redoutable : paroles
intérieures contre la perversion. La drogue,
terrorisme du sujet, rude mission pour le
commissaire.
La nuit, je vais au Select ; avec un peu de
chance, je croiserai la fille qui ouvre sa
fermeture éclair pour éviter le temps et laisser,
dans les toilettes à l’odeur bizarre, le sexe se
glisser pour récolter peut-être un sachet avec de
la poudre : commissaire en mission. Passage à
l’acte policier. Plus tard, j’irai à la Coupole, côté
gauche au fond, je boirai où Sartre buvait. Vais-
je écrire et agir, commissaire, la mission, avec
ou sans mémoire, avec Sartre et Simone,
littérature, poésie, philosophie ? Un écrivain
sait-il si l’œuvre est une prière ? L’œuvre
achevée, il est congédié sans le savoir. Un
commissaire dans une chambre Louis XVI
trouvera-t-il la poudre mortelle ? Vous ouvrirez,
11 Jean-Charles Sebaoun
Madame, des clartés éternelles pour l’espoir et
la raison du sexe. Nous respirons, nous
méditons, nous déféquons. Et les corps se
verront dans le noir.
Dans les allées de la Coupole, des
amoureuses étranges ont défilé, champagne
scientifique, vertes araignées, premières
fraîcheurs, secrètes aux fumets de police :
l’enquête commençait contre la volonté du mal,
une recherche de trafiquants, de criminels. La
vie a-t-elle déjà vécu ? Une fillette rose à l’aube
d’une femme, transparent miroir, peau lisse,
jambes écartées, veut ouvrir le musée des
vagins. Le commissaire pratique une expertise.
L’odeur est bizarre, l’objet plutôt clair : je vais
tout fouiller (avec la nuit, la mer, la poésie, le
serpent, mercure des philosophes). La nuit à
Montparnasse prélasse les brasseries : le Dôme,
la Coupole, le Select, la Rotonde et plus loin la
Closerie. Brasseries littéraires, populaires par la
foule et ses piliers fidèles. Un vol éployé
d’oiseaux noirs, oiseaux des tempêtes, franchit
le célèbre boulevard. À la Closerie nous
mangeâmes des langoustes : elles avaient été
grillées par le feu de l’argent ; une Américaine
ruina mon dernier capital, elle voulait tant
manger, avant de faire l’amour. La terre s’ouvre
et le pain braisé nourrit Paris. Elle dévorait et
disait : oh c’est si bon ! Vos doigts si délicats. Se
gavant de la chair, accompagnée d’un vieux
12 Paris-la nuit
blanc sec, elle ne quittait pas son plaisir, buvait
dans l’arc-en-ciel de sa coupe et confiait : que
Paris ! Que Paris ! J’aime tant cette ville (et la
langouste), j’aime l’amour de votre bouche
antique, grecque et philosophique, merci de
votre douceur. Moi, je songeais à la mer
démontée. Amour de la mer, c’est de toi que je
vis. J’avais réservé à l’hôpital une salle
chirurgicale pour l’opération de l’amour. La
Passacaille pour orgue de Bach avec sa pédale
ornée, simple, double ou quadruple résonna
dans la salle, fuguée mais ample, méditative,
translucide. L’âme enlisée dans la chair, je
voulus déterrer les parfums de la terre, déporter
la forêt de mes arbres avec un cabas tout plein
d’oiseaux orchestre de Dutilleux. J’entendais le
massacre des langoustes, la pluie qui coulait
sans trêve sur Alger, au bruit classique des
vagues palpitantes sur ma peau. Il faut rendre à
l’homme sa chair même avariée et réparer les
femmes avec ses reins. Le commissaire en
mission fouille comme le marbre sculpté,
jusqu’à leurs secrets primitifs et bestiaux, tous
les sacs, velours, peau ou soie, de la Closerie.
Un sachet doit traîner car l’Américaine semble
fumer sa langouste ; j’essaie de lui parler mais
elle flotte (comme les drogués), masquée par
mon identité. Enfin, le vent dit « Amour », nous
récitons votre peau, vous chaude américaine,
salives noyées, sperme et odeurs. Nous avons
13 Jean-Charles Sebaoun
dormi à l’hôpital avec les fous d’amour. J’ai
aimé l’Amérique et les fesses de l’Américaine.
Dans la nuit un individu fut pris avec un sac
de bleu, une cellule accueillit le voleur
malchanceux. Un acte culturel.
Ce soir-là, une femme du monde sous crise
de thérapie sexuelle, entourée sans se voir,
trébucha au bistrot. Elle avait dilué ses yeux
dans l’alcool, la poudre ? L’azur par décret, par
légende, la reprise d’un psychodrame au monde
cognitif des philosophes antiques. Le mal fut
réduit à l’ignorance et la schizophrène installa sa
cellulite parmi nous ; avait-elle des sachets ou
des désirs ? Un vieux Husserl d’amour,
intentionnel, voulut palper sa bouche; nous
l’aidâmes dans l’infini de son désir ; la femme
parcourut sa lèvre ; dans la maladie de son
jardin mental les hommes nus se promenaient.
Le bistrot devint le bistrot de la dame :
s’organisa, alors, une danse des clochards, car
les vieux savent danser, le cœur à la danse
bachique. Ils évoluèrent lentement entre la folie,
l’oubli et l’intelligible, l’âme au-delà de la
transcendance de leurs jeunes années.
J’observais ses mains, ses yeux, ses fesses et ses
seins, je surveillais tout sachet possible, mais ne
vis rien. Mon travail sera difficile, je devrai
franchir mon ombre pour ravir des doigts
inconnus tachés de blanc. Noir passant dans la
nuit sans repos, que sais-tu de mon ombre ? Je
14 Paris-la nuit
quitte, en commissaire, le bistrot, pour trouver
un autre bistrot et peut-être une femme, j’ai
besoin de palper cette chair étalée qui afflue
avec des grains qui poussent au paysage d’un
corps : un grain bleu, un grain velu, un grain
tout seul. Un taxi déposa un couple qui semblait
amoureux, fourrure et cravate rose. Mon
inquiétude est réelle, je dois trouver un sachet
pour ma promotion. La nuit tombait.
J’ai lu le dernier Goncourt, peut-être une
piste. Une étrange pensée abrite la nostalgie de
ce livre. Un monde fini et cyclique pour les
Grecs, la matière à peine connaissable, située
entre l’être et le non-être, le mal réduit, pour
Socrate, à l’ignorance. Exil de la beauté : les
Grecs ont pris les armes et ton corps moderne,
femme nouvelle, sublime, qui sent l’urine, avec
des dents pourries, femme qui a découvert la
modernité, l’infini et la volonté du mal. Le mal
n’est pas encore profond, nous mangerons du
bois et boirons le cruchon des baisers. Le mal
installe sa profondeur. L’espace lira l’exil des
larmes de vos dents, de la poudre, peut-être,
poudre hallucinogène qui défonce l’esprit et
enveloppe notre âme. Le talon nu, soyons
joyeux, la table verte avec des feuilles rouges, je
pense aux blancs de l’eau, et jusqu’à la fausse
nuit, votre chair se triplait, un oiseau cherchait à
vivre, j’exerçais votre joli corps pour sécher
dans la lune. Regarde cette lune à la lumière
15 Jean-Charles Sebaoun
générale brisée qui flambe dans la nuit. La
lampe de tous les vents modernes s’attriste.
Laissez mon espace vous offrir son exil dans un
pot qui roule autour de son jardin. L’aube
t’envoie ses tremblements. Laissez ma main se
languir pour vous Madame. Je retrouve mon
bistrot : ma pensée syncrétique, dans
l’humanité, a tendu ses efforts vers des sachets
fermés. Fermés et vides. Échec. Avec des yeux,
des idées maladives et des femmes enceintes je
trouverai. Des siècles de pierre. Je n’assisterai à
aucun accouchement.
Les vivants, ouvriers miséreux, grattent,
comme des rats, leurs assiettes déjà vides,
engloutissent le rouge. Le cimetière est encore
invisible, les couronnes ne sont pas prêtes. La
planète, capitale de Paris, ne refuse pas de vivre.
Ne te suicide pas, ami : les soupirs sont encore
volontaires dans le vent. Deux étrangères, aussi
belles que deux arbres, proposèrent une
richesse héréditaire pour le bonheur social. Les
ouvriers commandèrent du pain beurré et
quelques fleurs imaginaires, ils mangeaient,
désormais, dans la joie d’une viande saignante
ou, à point, passaient la soirée de leur vie : salut
mon pote et comment va ta femme et comment
va ta pute ? Ce soir les bourgeois sont au chaud,
ils dînent avec leurs épouses ou leurs
maîtresses, un peu plus de poivre, s’il vous plaît,
pouvez-vous, jeune homme, apporter encore du
16 Paris-la nuit
vin. Les artistes ont des cœurs de fer ou des
émois printaniers. Savent-ils, comme Kafka,
que l’art ne décrira jamais la vérité. L’art
n’atteint que l’apparence de l’objet. Une mince
portion de cet objet, je veux dire son simulacre.
Il est seul avec soi le poète qui boit la raison ou
la femme.
17




Un soir anglais, je me rendis, après quelques
bières, au bal des étudiants, j’avais un costume
entier, un accent parfait, je n’avais mêlé aucune
salive, et j’aurais pu parler des rives de la Seine,
de la rue Dauphine où les poètes cachaient des
bouteilles et probablement des sachets dans les
vieilles toilettes parisiennes. Ma voix se brisa sur
des sabots galants. Les Anglais, aucune rose
dans les ténèbres, ne lâchaient pas leurs pintes,
leurs lèvres gisaient comme de vieux escargots
athées. Le parisien en bleu noir, désarticulé par
le temps de Paris, par les femmes en jeunes
filles craquant du temps pour une aventure
possible, renonça. Il semblait qu’une mer
bougeait autour du monde avec une vapeur
trouble et chimique. Pollution ?
Je me rendis, un autre soir au bal des
ouvriers, un concert jazz du samedi avec bière
et whisky. Là, j’ai rencontré une fleuriste qui
accepta de danser avec le Français. J’avais vingt
ans, un peu plus ou un peu moins, je devenais
l’intrus de ma vie : une infusion française dans
un enclos britannique. Je revis cette jeune fille
et découvris le thé de ses lèvres et autres
beautés.
19