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Parle-toi

De
143 pages
«Alexia Darmon se demandait quelle petite fille blessée se cachait derrière ses contours éprouvés. Elle savait qu’elle devrait attendre qu’elle se livre, se rétracte, plonge, se protège. Combien d’heures faudrait-il pour tricoter cette histoire ?» Parle-toi entraîne le lecteur dans l’intimité de Soline, une femme de 40 ans. L’histoire révèle, par bribes, au gré des confidences, les douleurs qu’elle tait depuis longtemps. L’écriture est elliptique, incisive. Tout se construit au fil des pages, discrètement. La dépression se dessine par touches d’amour et de regrets. Le climat poétique tranche avec le réalisme du sujet.
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ROMAN











Le Manuscrit
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© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com
communication@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-6963-8 (fichier numérique)
EAN : 9782748169638 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-6962-X (livre imprimé) 8169621 (livre imprimé)









Pour Claudine D.




FRANÇOISE VAN RAEPENBUSCH

1.






Les jours s’étiraient, vert de gris, alanguis. Elle
marchait sur la plage déserte. Ses pieds laissaient des
empreintes que l’écume effacerait tout à l’heure. Ne pas
laisser de trace. Son regard égaré se projetait droit
devant. Ses longs cheveux bouclés dessinaient des
arabesques dans le vent. Par moment, une larme coulait
le long de sa joue rougie par le froid piquant. Elle ne
prenait pas la peine de l’essuyer. Soline était absente. De
ces absences qui l’assaillaient si souvent. De plus en plus
souvent. Personne ne comprenait. Elle subissait.

Un matin d’octobre, vers cinq heures, elle avait
surpris son reflet dans le miroir de la salle de bain. Ce
n’était pas elle qui regardait fixement. Elle ne
connaissait pas cet être étrange et menaçant qui ne
baissait pas les yeux. De l’autre côté, Soline observait
son image. Elle avait peur. Une angoisse profonde la
clouait face à ce miroir. Elle aurait voulu crier, appeler à
l’aide. Les enfants dormaient profondément. Jacques
aussi. De toute façon, ils ne comprendraient pas.

Alors que le vertige la confrontait avec son double,
elle savait qu’elle devrait porter ce lourd secret, seule,
jour après jour, peut-être de crise en crise. Elle avait
franchi la frontière, bien au-delà du tain de la glace.

11 PARLE-TOI
Elle eut envie de frapper ce visage, de le défigurer
tant il était laid et effrayant. Si elle avait été courageuse,
elle se serait crevée les yeux. Ne plus se voir. Tout son
être l’insupportait. Cette peau qui se ridait, se flétrissait,
ces yeux trop petits qui lui donnaient un air de fouine,
les cheveux avachis, les dents jaunies, la silhouette
flasque d’un corps devenu maigre.

Une bonne heure s’était écoulée lorsqu’elle se glissa
dans le lit chaud et moelleux. Jacques sommeillait.
Calmement. Elle l’observa, attendrie. Dans une heure, le
cadet s’éveillerait. Il aurait faim. Il faudrait se lever,
préparer le petit déjeuner. Soline posa deux oreillers l’un
sur l’autre, sentit la chaleur détendre ses épaules. Elle
poussa ses pieds glacés entre les cuisses de Jacques. Il
émit un borborygme avant de prendre la pose,
enfantine. L’angoisse se dissipa peu à peu. Elle sentit
son corps s’alourdir alors que les premiers rayons du
soleil se glissaient dans les interstices des persiennes. Le
jour, enfin.

« Dis-moi, Soline, j’enfile la bleue ou la verte ?
– Aucune importance, tu seras le plus beau !
– Tu te moques, là. Pourquoi tu ne peux jamais me
parler sans te moquer ?
– Ah, ne sois pas si susceptible, on peut rire, un peu,
non ?
– Oui, enfin cela ne me dit pas quelle cravate sera la
plus appropriée avec mon costume en tweed.
– Bon, fais voir. »

Soline était habituée. Jacques avait besoin qu’on
l’entoure, qu’on le rassure. Un besoin aigu d’être aimé.
12 FRANÇOISE VAN RAEPENBUSCH

Elle faisait ce qu’elle pouvait. Ce n’était pas si simple.
Ce matin, quand il serait parti avec les enfants, elle irait
sur la plage. Le ciel était menaçant. Une tempête
s’annonçait, sans doute, à moins qu’elle décide d’aller
souffler ailleurs. Les mouettes volaient bas. Les ailes
déployées offraient des reflets d’argent. Soline enfila des
bottes jaunes et son coupe-vent. Un bonnet péruvien
termina la mise. Aucun amant ne l’attendait à l’autre
bout de la jetée. Elle ouvrit la porte et sentit le vent du
nord gémir. Elle écarta les bras. Elle faisait partie du
décor. Élément essentiel du spectacle de la plage en
hiver. Les coquillages échoués attiraient la lumière d’un
soleil capricieux. Sur le sable, des morceaux de bois, des
bouts de filet verts, quelques bouteilles en plastique
gisaient, échoués. Il faudrait organiser une collecte
sélective avant la belle saison. Bras déployés, Soline
courut vers le large. Elle se laissa choir sur un rocher qui
émergeait de l’eau. Elle cacha son visage dans ses mains
ouvertes. Se pinça. Elle était vivante. Trop à son goût.
La mousse blanche se mit à lui lécher les bottes. Elle se
releva et entreprit de longer l’immensité, sans but. Elle
aimait écouter le vent, il lui semblait l’entendre lui
parler. Elle savourait ce murmure au creux de l’oreille.

Aujourd’hui, pourtant, l’angoisse ne la quittait pas.
Elle eut beau courir, marcher, affronter les éléments
naturels, rien ne l’apaisa.

Un peu avant midi, elle regagna la maison.

De l’autre côté de la grosse porte en chêne verni, un
champ de bataille indescriptible. Chaussures,
chaussettes, miettes de toutes espèces, taches de Coca-
13 PARLE-TOI
cola, mouchoirs usagés, canettes vides flirtaient avec le
damier des carreaux de gré. Soline se sentit découragée.
Jour après jour, elle ramassait, rangeait, triait, nettoyait
les détritus de vies, d’autres vies Elle était si lasse. Un
amas de vaisselle grasse et souillée attendait ses mains
enflées par tant d’années de service. Dans un soupir
profond, Soline se lissa les cheveux, les noua en
chignon négligé, enfila le long tablier rouge qui trônait
dans la cuisine, accrocha son ciré, troqua ses bottes
contre des claquettes. Oubliée la jolie petite princesse
du passé. Elle s’était négligée au point de ne plus se
connaître.

Léonard Cohen chantait un air languissant et rauque.
Elle reprenait « I am your man » dans l’élan de la
serpillière. Elle avait toujours aimé chanter. La musique
à fond, elle ne se privait pas. Elle appréciait ces
moments de solitude proches du recueillement. Elle jeta
un coup d’œil à sa montre. Déjà 16h45. Elle avait oublié
les enfants. Elle jeta un manteau sur ses épaules, oublia
le tablier, attrapa les clefs du break et démarra en
trombe.

« Madame Leguennec, c’est la troisième fois, cette
semaine !
– Je suis désolée, je n’ai pas vu le temps passer.
– La prochaine fois, nous serons dans l’obligation
d’emmener les enfants au poste de police. Vous
comprenez, les professeurs ne sont pas payés pour
garder les enfants après la classe.
– Je suis désolée, je ferai attention. »

Antoine et Camille étaient assis sur le petit banc de
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