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Pas Sidney Poitier

De
300 pages

Doté d'une ressemblance saisissante avec l'acteur qui joue l'inoubliable protagoniste du film "Devine qui vient dîner ?", Not Sidney Poitier est un jeune homme qui, bien malgré lui, se voit bientôt acculé à rejouer "dans la vraie vie" les situations vécues par son homonyme au cinéma. D'abord comique, cette captation d'identité vire progressivement au cauchemar lorsque le héros, qui s’évertue à se construire en tant que sujet en dépit de chausse-trappes aussi perfides qu’innombrables, se retrouve pour de bon confronté à des préjugés raciaux prétendument disparus...


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couverture

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LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS

Venu au monde au terme d’une ahurissante grossesse de vingt-quatre mois, un enfant répondant au patronyme de Poitier se voit affublé par une mère aussi rebelle qu’excentrique de l’impossible prénom de Pas Sidney, lequel semble n’avoir d’autre vertu, le temps passant, que de condamner son fils à rejouer dans la “vraie vie” certains des rôles interprétés par l’acteur principal du célèbre film des années 1960, Devine qui vient dîner ?...

En contrepartie de ce menaçant destin, sa mère, à sa mort, lègue également à l’enfant une colossale fortune issue des dividendes d’actions jadis acquises par elle dans une jeune entreprise du nom de CNN, fondée par son vieil ami, Ted Turner. Flanqué d’une Jane Fonda en tenue d’aérobic, l’extravagant roi des médias prend en charge la formation de l’orphelin, qui s’initie à la gestion de son patrimoine tout en se découvrant pourvu de surnaturels dons d’hypnose… et d’une embarrassante capacité de séduction.

Victime de la concupiscence érotique de son environnement féminin immédiat, en butte à la brutalité raciste des forces de police comme à l’hostilité de ses camarades d’université, tétanisé par les fantasques conseils d’un très déconcertant professeur de “philosophie du non-sens” du nom de Percival Everett, et maintes fois sauvé du désastre par son capital en dollars, Pas Sidney Poitier progresse dans l’existence comme dans un champ de mines, au fil d’un roman d’initiation aussi drolatique que grinçant, dans une Amérique contemporaine confrontée au pesant héritage de la question raciale.

En France, toute l’œuvre de Percival Everett est publiée par Actes Sud.

Photographie de couverture : DR

 

ACTES SUD

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LETTRES ANGLO-AMÉRICAINES série dirigée par Marie-Catherine Vacher

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Percival Everett

DU MÊME AUTEUR

EFFACEMENT, Actes Sud, 1993 ; Babel no 721, 2006.

DÉSERT AMÉRICAIN, Actes Sud, 2006 ; Babel no 794, 2007.

BLESSÉS, Actes Sud, 2007 ; Babel no 927, 2008.

GLYPHE, Actes Sud, 2008.

LE SUPPLICE DE LEAU, Actes Sud, 2009.

 

Titre original :

I Am Not Sidney Poitier

Editeur original :

Graywolf Press, Minneapolis

© Percival Everett, 2009

 

© ACTES SUD, 2011

pour la traduction française

ISBN 978-2-330-08910-8

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Pas Sidney Poitier
 

PERCIVAL EVERETT

 

 

PAS SIDNEY

POITIER

 

 

roman traduit de l’américain

par Anne-Laure Tissut

 

 
ACTES SUD

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Pour Henry et Miles.

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Les personnages de ce roman sont parfaitement fictifs, et ce en dépit de toute ressemblance ou similitude, notamment de nom, avec des personnes existantes. De fait, on pourrait aller jusqu’à dire que chacun des noms reconnaissables montre assez qu’aucun des personnages fictifs de ce roman ne représente, en quelque façon, un être vivant, mort, ou imaginé par qui que ce soit d’autre que l’auteur. Ceci vaut aussi pour le personnage qui porte le nom de l’auteur.

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I

 

Je suis le fruit, né sous de mauvais auspices, d’une grossesse hystérique et, chose surprenante, je suis peut-être bizarre, mais pas hystérique. Je suis plutôt calme, en fait ; d’un calme plat, diraient d’aucuns. Je suis grand, ai la peau noire, et offre aux yeux du monde l’apparence de M. Sidney Poitier, ce que ma pauvre mère dérangée, et désormais défunte, n’aurait pas pu savoir lorsque, à ma naissance, elle me nomma Pas Sidney Poitier. Je suis né à l’issue de deux ans de gestation hystérique : qui sait ce qui se passe dans la tête d’une femme enceinte, si longtemps plongée dans l’attente. Deux ans. Du moins est-ce ce qu’on m’a raconté.

Dans sa triste version abrégée, voici cette longue et triste histoire, telle que je l’ai reconstituée : ma mère, dont nul n’ignorait le désir d’enfant, le côté loufoque et l’ostensible célibat, annonça un beau jour aux voisins, proches et moins proches, qu’elle était enceinte. Tout le monde hocha la tête, avec à-propos, la sympathie que l’on peut imaginer, et une condescendance dont une certaine bienveillance relativisait toutefois la radicalité. Quelle ne fut pas leur surprise, mêlée d’horreur pour certains, de confusion pour tous, quand le ventre de ma mère se mit à enfler. De l’avis général, il atteignit des proportions considérables mais, à l’issue des quelque neuf mois habituels, pas l’ombre d’un bébé. Cette grossesse menée à terme, et bientôt au-delà, bien au-delà du terme, intervenait après deux fausses couches, lesquelles, ayant suscité moult commentaires et plaisanteries, avaient largement ouvert la voie au doute. Dix, onze, douze mois plus tard, la peau brune du ventre restant tendue comme un tambour, sur ce que beaucoup prenaient pour un ballon de volley, tous comprirent que ma mère dérangée, nonobstant la théorie du ballon de volley, souffrait derechef d’une grossesse hystérique, ou plus exactement délirante, voire qu’elle s’en rendait coupable. Vingt-quatre mois plus tard, je venais au monde, et pas franchement sans bruit, en plus : ma mère, aux prises avec cette urgence, réveilla le voisinage, d’abord en donnant des coups dans le mur avant de se mettre à hurler comme un coyote, de sorte que ma naissance fut gratifiée tant d’un beau succès d’audience que des archives afférentes grâce à quelques témoins en état de choc qui firent le récit de l’événement à des multitudes tout aussi choquées, mais, dans l’ensemble, indifférentes.

Comme on peut s’en douter, l’accouchement lui-même ne fut pas dénué de quelque hystérie. Les gémissements de ma mère alertèrent une voisine, qui en appela une autre, et bientôt elles furent trois, pelotonnées comme des conspirateurs devant les jambes largement écartées de ma mère, à scruter ses parties génitales, convaincues qu’il n’en sortirait rien. L’une émit l’idée de faire venir le médecin qui vivait plus bas dans la rue, et s’exécuta. Le petit homme arriva en se dandinant, grognon et l’œil chassieux, et s’enquit, non sans pertinence “Vous en êtes à combien de semaines ?

— Cent quatre”, fut la réponse de la première voisine.

Information qui fut confirmée par l’assemblée au complet, ma mère y comprise, dont les paroles exactes furent “Beaucoup trop !” Puis elle hurla “Garez-vous, les filles ! Deux ans qu’il se forme, et le voilà qui arrive !”

Entre deux nappes de brouillard éthylique, le médecin se dit qu’elles étaient toutes cinglées, au contraire du petit tas des voisines convaincues que ma mère seule l’était. Exhumant son stéthoscope, il ausculta longuement le ventre. Se redressant, il déclara “Cette femme va avoir un bébé.”

Nouveau hurlement de ma mère.

“Je dirais même que c’est imminent.

— Voulez-vous que je mette de l’eau à bouillir ? offrit l’une des voisines.

— Pourquoi pas, fit-il. Un petit thé me ferait du bien.”

Mais ma venue n’était pas aussi imminente que ma mère l’eût souhaité. Le travail se poursuivit durant une quarantaine d’heures, qui virent défiler un cortège de voisins curieux, buvant du café, mangeant du pop-corn, chacun y allant de son commentaire sur l’étrange période de gestation, l’existence, plus étrange encore, d’un bébé. Le médecin regrettait amèrement qu’on l’eût appelé car, quoiqu’il eût prêté le serment d’Hippocrate, il voyait bien des choses plus agréables à faire, en particulier finir la bouteille qu’il avait laissée derrière lui. Mais les voisines finirent par s’approprier la cuisine pour y préparer quantité de nourriture qu’il trouva à son goût. De fait, je finis par jaillir au grand jour, même si le verbe jaillir ne semble guère approprié, dans la mesure où mes grands pieds sortirent d’abord, ma tête énorme en dernier, mes cinq kilos au complet, déchirant presque le corps de ma mère, et le tout dans une grande lenteur. Ses cris, en bonne et due forme, emplirent la rue.

La naissance stupéfia l’ensemble de la communauté, ma mère plus que tout autre, sans doute, qui voyait en ma naissance rien de moins que l’immaculée conception. Des équipes de journalistes vinrent de San Diego, ainsi que deux ou trois universitaires spécialistes de sociologie et de biologie, pour jeter un coup d’œil au prodige. Selon moi, l’hypothèse la plus tenable est que ma mère, en proie à une grossesse nerveuse, se débrouilla, vers le quatorzième mois, pour trouver les organes sexuels de mon père et en faire bon usage, le terme “père” étant à prendre au sens strictement zoologique, bien sûr, qu’il fût ou non Sidney Poitier, et se retrouva enceinte pour de bon, assurant ma présence. Vingt-quatre mois in utero devint la légende locale, si bien qu’enfant, on m’appelait rarement par mon nom étrange de Pas Sidney, mais plutôt Elephant Boy, ou parfois Late Nate, voire, une fois, Ready Freddy : ce nom-là, qui m’avait été donné par un garçon originaire de l’Ohio, je ne l’ai jamais compris.

Ma naissance fut, au mieux, pénible, au pire, un véritable enfer, une expérience terrifiante, en tout cas, une expérience de mort imminente pour ma mère et de vie imminente pour moi. L’idée que sa grossesse n’avait pas à finir dans tant de souffrances devint chez elle une obsession, laquelle lui fit entreprendre une campagne, qu’elle mena avec une farouche détermination, contre la naissance vaginale. Notre maison ne désemplissait pas de tee-shirts et d’affiches arborant pour tout slogan, au-dessus d’un vagin encerclé et biffé, l’acronyme UMPC, pour Union des mères pour la césarienne.

Bien que ma mère, qui avait pour nom Portia Poitier, fût totalement et sans conteste folle à lier, elle n’était pas sans ressources. Peut-être qu’elle avait simplement eu de la chance, je ne le saurai jamais, et, par conséquent, vous non plus. Quand j’avais deux ans, elle investit jusqu’à son dernier centime dans une société peu connue, la Turner Communications, qui devait devenir Turner Diffusion. C’était en 1970. En comptant jusqu’à son dernier centime, elle arrivait à la somme de trente mille dollars environ, issue pour l’essentiel d’un remboursement d’assurance à la suite d’un accident d’ascenseur survenu quand elle travaillait pour la compagnie de télécommunications : une sacrée somme, à l’époque, et, dans notre quartier, une véritable fortune. Et qui se révéla suffisante pour lui assurer une richesse aussi scandaleuse qu’ignoble, embarrassante. Mais qui n’eût été à ce point ignoble que si sa vie s’était prolongée. C’est moi qui héritai de sa richesse ignoble et démentielle. Elle possédait un si grand nombre d’actions que Ted Turner en personne vint lui rendre visite peu avant sa mort. J’avais sept ans. Je me rappelle le petit homme fébrile faisant irruption dans la maison tel un pâle tourbillon de paroles à moustache.

“Salut, jeune homme, lâcha-t-il à toute allure, avec son accent du Sud, inquiétant et attirant tout à la fois. Tu m’as l’air d’être un brave petit gars.”

Je me tenais sur le perron de la maison quand il était arrivé, juste après le passage de deux jeunes voisins à vélo, qui m’avaient lancé “Hé, Elephant Boy, elle est où, ta trompe ?” Ma mère, qui avait plus d’une fois parlé à Turner au téléphone, l’appelait Teddy.

Les voisins scrutaient le moindre de nos gestes depuis leurs cours et par les fenêtres. Ma mère, non par manque de confiance, mais par tempérament, avait protégé sa fortune, ne dépensant pas plus qu’il n’eût semblé normal. La nature de ses véritables dépenses tendait à échapper au regard extérieur : livres, musique, cours de langues, bonnes chaussures, solides et pratiques, et donc les plus laides qui soient. Elle pouvait dépenser des centaines de dollars pour une paire de chaussures dont nul ne pensait qu’elles pouvaient en valoir plus de trente. Mes chemises oxford bleu et blanc venaient tout droit de Savile Row, à Londres, me disait-elle, sans que je comprenne ce que ça changeait. Tout ce que je savais, c’est que je les détestais, ces chemises que j’étais seul à porter, appelant de mes vœux quotidiens un tee-shirt, un polo, n’importe quoi.

Turner fit claquer sa langue contre ses dents d’une blancheur irréelle et jeta un regard sur le quartier alentour. Il semblait bien dans sa peau, ce qui me mit à l’aise par rapport à lui. “Sacrée femme d’affaires, ta mère, mon gars, sacré sens des affaires.” D’un coup de pied, j’écartai deux ou trois jouets du milieu du plancher. “C’est des Lego ? J’adore les Lego. J’en avais pas quand j’étais môme. Juste un meccano. T’en as sûrement jamais vu. Je me coupais les doigts jusqu’à l’os, y avait du sang plein les petites vis et les petits boulons. J’ai toujours adoré construire. Ça serait pas des brownies, cette odeur que je sens ? Me dis pas que ta mère sait aussi faire les brownies ! C’est pas un régal, quand ils sortent juste du four, bien chauds, encore tout collants, avec cette odeur qui monte aux cieux ? Du chocolat plein les vis et les boulons. Ouais, sacrée femme d’affaires, ta mère.” Voilà le genre d’homme que c’était ; je dois dire que je l’aimais bien, qu’il aimait sincèrement ma mère, et trouvait formidable la foi qu’elle avait montrée en son entreprise. Elle l’aimait bien aussi, l’appelait Teddy, comme je l’ai dit. Quand il lui demanda pourquoi les gamins m’appelaient Elephant Boy, elle répondit qu’ils étaient jaloux. Il me regardait tout en mâchouillant son brownie, apparemment satisfait de la réponse.

“Dites-moi, Portia, c’est quoi, ce nom, Pas ? demanda-t-il.

— Pas Sidney”, corrigea-t-elle.

Momentanément désarçonné, Turner hocha sa grosse tête et dit en riant “Ah, ça y est, j’ai pigé.”

Ce fut alors au tour de ma mère de paraître troublée. Je n’ai jamais connu l’histoire de mon nom. On aurait pu imaginer que ma mère avait jugé notre nom de famille, si rare fût-il, susceptible de créer la confusion avec Sidney Poitier, l’acteur, et opté pour Pas Sidney Poitier. Mais son expression troublée me donna à penser que mon nom n’avait rien à voir avec l’acteur, que c’était pure invention de sa part, sans considération aucune du monde extérieur. Le nom lui avait plu, ça suffisait.

Ma mère mourut peu de temps après la visite de Ted Turner. Une maladie vint la frapper. C’est ainsi qu’on me présenta la chose. Une maladie est venue frapper ta mère. Au bout de quelques semaines, la mort venait la frapper à son tour. Elle disparut dans son sommeil et on me dit que c’était bien ainsi, sans souffrance ni douleur. Même alors, je me demandai en quoi “c’était bien ainsi”. Nous étions sans famille et aucun des voisins ne risquait d’accueillir l’abject rejeton de la folle, fruit d’une si étrange et probablement démoniaque gestation. S’ils avaient su que je valais des millions de dollars, Elephant Boy aurait pu devenir un peu plus séduisant, mais ils l’ignoraient, et ne l’auraient pas cru si je le leur avais dit, ou n’importe qui d’autre d’ailleurs, Ted Turner compris.

Ted Turner : deuxième apparition. Turner voyait l’investissement de ma mère dans son rêve entre-preneurial comme un symbole, comme un porte-bonheur, car, à sa façon, ma mère représentait cette personne du peuple, sinon ce prolétaire, qu’il voulait voir touchée par son monde de médias, fût-ce de la façon la plus tangentielle, tandis qu’il s’acheminait vers une richesse aussi colossale qu’obscène. Quoi qu’il en soit, Turner fit son apparition et, à la stupéfaction des habitants du quartier et de la ville entière, m’emmena vivre avec lui à Atlanta. Dire que j’ai vécu avec – ou ai été élevé par – Turner peut prêter à confusion, car c’est faux tout simplement. Ou pas si simplement que ça. J’ai vécu dans l’une de ses résidences, en grande partie livré à moi-même, un moi-même qui se cherchait. Composé de femmes noires pour l’essentiel, le personnel faisant fonctionner la partie de la maison où je vivais préparait mes repas, subvenait à mes besoins, et mes professeurs, des femmes noires pour l’essentiel, venaient à domicile faire mon éducation. Je ne voyais presque jamais Turner ni sa famille, même si pendant une période, à la puberté, je me trouvai un poste d’où observer en secret sa femme, Jane Fonda, faire ses exercices d’aérobic sanglée dans un justaucorps à côté de la piscine. Ses côtes saillaient sous le lycra et je ne me sentais pas qu’un peu excité, sans pour autant avoir le béguin pour elle.

Il faut reconnaître à Turner que lui-même se sentait mal à l’aise dans le rôle du gentil Blanc fortuné qui prend le pauvre petit Noir sous son aile. La télé était polluée d’exemples de ce schéma, et il n’était nul besoin d’être un génie pour en comprendre le caractère discutable. Toutefois, ma situation était légèrement différente en raison de l’immense richesse que je devais à l’affairiste sagacité de ma mère.

J’étais censé être libre de prendre les décisions relatives à ma vie. Le personnel était dirigé par une femme sculpturale originaire de Sainte-Lucie. Ayant décidé que j’étais bien gentil mais un peu long à la détente, Claudia me fit comprendre, en plus d’une occasion, avec son regard perçant sous son énorme afro, qu’on lui avait bien stipulé que c’était moi qui réglais les factures, de ma poche, et pas Ted Turner, qu’elle travaillait pour moi, pas pour lui, qu’elle avait pour tâche de me satisfaire moi, pas lui. Elle appréciait la vérité de la situation ; je le voyais à une certaine inclinaison de l’afro. Les deux femmes qui s’occupaient avec elle de la partie de la maison dans laquelle je vivais l’appréciaient aussi. J’avais pour professeurs une troupe de jeunes femmes de Spelman College*, qui voyaient en moi soit un enfant parfaitement adorable soit un répugnant paria, une pathétique abomination sociale qui pouvait bien jouir de quelque considération mais ne méritait pas vraiment qu’on s’en occupe. Sauf une certaine Betty, socialiste acharnée, qui m’aimait bien, prenait plaisir à me donner des leçons, surtout avec l’argent que j’avais à claquer, du vrai argent, disait-elle, avec une franchise qui m’inspirait confiance. Un jour viendrait peut-être où j’utiliserais ma richesse pour de bon, imaginait-elle. Elle avait toutefois du mal à accepter que je réside chez Turner. J’avais onze ans quand je lui dis que je payais un loyer et n’étais donc pas le moins du monde à la charge de Turner. Dans la pratique, je payais un loyer, mais l’argent était redirigé vers moi par une quelconque manipulation boursière. Je comprenais le concept, à défaut du détail des opérations. Betty aimait en moi ce côté un peu précoce. Elle fut mon premier amour, même si je ne pus jamais l’imaginer faisant de la gym sur de la musique disco, comme j’imaginais Jane Fonda. Betty disait d’elle-même qu’elle avait de “gros os”, et à mes yeux elle était plutôt rondelette, mais je la trouvais superbe.

Elle m’apprit tout sur Marx, Lénine, Castro, les maux affectant la démocratie américaine, la chute de l’Empire romain, et de l’Empire britannique, à la faveur de l’effarement prévisible causé par l’absence d’affection des peuples colonisés envers le colonisateur. Elle m’enseigna que l’Amérique prêchait la liberté mais ne tolérait pas la différence. D’ordinaire, elle me racontait tout ça en se gavant de gros sandwiches de chez Hardee’s dégoulinants de graisse, et de poulet de chez Popeye’s plus dégoulinant encore. Tout en s’essuyant régulièrement la bouche elle répétait avec un soupir “C’est pour ça que j’ai de gros os”, avant d’éclater de son gros rire, aussi sonore qu’attachant.

“Les multinationales et l’industrie de la défense, ces salopards cupides, la voilà, la vraie puissance de ce pays, déclarait-elle. Les médias, le pétrole, et eux ce sont les agents, ceux qui facilitent les transactions. Les politiques, c’est rien que des pions, pour nous faire croire qu’on a le choix et un semblant de pouvoir.”

Je me frottais l’épaule sous l’étoffe rêche de ma tenue de karaté. Un garçon plus grand que moi m’avait rossé la veille et j’attendais l’arrivée, comme d’habitude un jour trop tard, de mon maître en arts martiaux.

“Ted est dans les médias, lui fis-je remarquer.

— C’est bien ce que je voulais dire.” Son regard balaya la pièce comme pour s’assurer que personne n’écoutait. “C’est justement le genre de pestilence, de poison, de parasite pernicieux dont je parle.” Elle cédait souvent, sans raison visible, à cette étrange insistance allitérative, que je trouvais pittoresque.

“Moi je l’aime bien.

— Tu n’es qu’un enfant.

— Il t’aime bien.”

Elle s’arrêta net. “Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

— C’est lui qui l’a dit.

— Quand ?

— Je ne sais plus.

— Qu’est-ce qu’il a dit exactement ?

— Il a dit « Tu sais, Pou-ah, elle me plaît, cette prof avec ses gros os. »” J’imitai l’accent du Sud de mon mieux, sans grand succès. Je fus déconcerté de voir Betty si heureuse. “Et toi aussi, tu l’aimes ? demandai-je.

— Sûrement pas, Pas. Cet homme, c’est le diable. Fais attention avec ce Blanc. Avec tous les Blancs, en règle générale.

— Pourquoi tu dis que c’est le diable ?

— Petit frère, tu n’imagines pas, mon pauvre. Les billets sont verts, on est noirs et le diable est blanc. C’est tout ce qu’on sait et tout ce qu’il faut savoir. Fais-moi confiance, moi, ta grande sœur aux gros os.

— C’est juste que je ne vois pas pourquoi d’être blanc en fait le diable. Ma mère l’aimait bien. Elle était plus futée que toi. Moi, il me plaît. Et tu lui plais.