Passé imparfait

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Avec toute la grâce, l'humour et l'intelligence des meilleurs romanciers d'outre-Manche, le créateur de Downton Abbey nous propose un voyage passionnant dans la haute société anglaise.




Lorsque commence cette histoire, le narrateur est sans nouvelles de Damien Baxter depuis près de quarante ans. Inséparables durant leurs études à Cambridge, leur indéfectible amitié s'est muée en une haine féroce, suite à de mystérieux événements survenus lors de vacances au Portugal en 1970. Aussi, le jour où notre homme reçoit une invitation de Damien, la surprise est-elle de taille. Après des retrouvailles déconcertantes dans un magnifique manoir de la campagne anglaise où Damien vit seul, entouré de son personnel, ce dernier fait à son invité une révélation inattendue : il est atteint d'une maladie incurable et n'a pas d'héritier à qui léguer son immense fortune. À moins que... Quelques années auparavant, une femme lui a adressé une lettre anonyme dans laquelle elle prétendait qu'il était le père de son enfant. Une femme rencontrée entre 1968 et 1970. Damien propose alors à notre héros de partir à la recherche de ses anciennes conquêtes, cinq jeunes filles de bonne famille que les deux amis ont fréquentées dans le Londres des Swinging Sixties. C'est le début d'un voyage vers un passé plein de fantômes, de secrets et de révélations surprenantes.


Retraçant l'évolution de la haute société anglaise depuis la fin des années 1960, Julian Fellowes dresse le tableau d'une classe et d'un pays en pleine mutation. Il nous offre surtout un personnage inoubliable qui, au rythme de révélations qui le bouleverseront tout autant que le lecteur, va peu à peu prendre conscience que si les temps ont changé, lui aussi.







Publié le : jeudi 22 mai 2014
Lecture(s) : 71
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782355842467
Nombre de pages : 447
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Couverture

Julian Fellowes

PASSÉ IMPARFAIT

Traduit de l’anglais
par Jean Szlamowicz

Directeurs de collection : Arnaud Hofmarcher et Marie Misandeau
Coordination éditoriale : Marie Misandeau

Couverture : Rémi Pépin 2014
Photo couverture : © Maciej Toporowicz / Plainpicture-Glasshouse

© Julian Fellowes, 2008
Titre original : Past Imperfect
Éditeur original : Weidenfeld and Nicolson

© Sonatine Éditions, 2014, pour la traduction française
Sonatine Éditions
21, rue Weber
75116 Paris
www.sonatine-editions.fr

« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »

ISBN numérique : 978-2-35584-246-7

1

Londres est désormais pour moi une ville hantée et je suis le fantôme qui erre dans ses rues. Chaque rue, chaque place, chaque avenue semble me susurrer les souvenirs d’une autre époque de mon existence. Même un tout petit tour à Chelsea ou Kensington me ramène à des endroits où je fus jadis bienvenu et où aujourd’hui je serais un parfait étranger. Je me vois apparaître, soudain redevenu jeune, vêtu pour quelque surprise-partie depuis longtemps oubliée, accoutré de vêtements qui ressemblent au costume local d’une contrée des Balkans en pleine guerre. Ah ! ces pattes d’eph évasées, ces chemises à jabot avec col en V à lacets… Quel goût avions-nous ! Quand je contemple ce spectre, cette image de moi-même, plus jeune et plus mince, je vois les ombres des disparus, parents, tantes et grands-mères, grands-oncles et cousins, amis et petites amies, qui ont tous quitté ce monde, ou du moins ce qui me reste de ma vie. On dit que l’un des signes de la vieillesse, c’est quand le passé devient plus réel que le présent. Je sens déjà la poigne de ces décennies perdues s’abattre sur mon imagination et assombrir les souvenirs plus récents d’une lumière grisâtre et nébuleuse.

 

C’est pourquoi on comprendra aisément que j’aie été un tant soit peu intrigué, en même temps que décontenancé, à la découverte d’une lettre de Damian Baxter parmi les factures, mots de remerciement et invitations à participer à des œuvres caritatives qui s’empilent quotidiennement sur mon bureau. En tout cas, je n’aurais absolument pas pu prévoir une telle missive. Nous ne nous étions pas vus depuis environ quarante ans et nous n’étions pas restés en contact non plus. Cela pourra paraître étrange, je sais, mais nous avions évolué dans des univers différents et l’Angleterre a beau être, à bien des égards, un petit pays, il reste assez grand pour que nous ne nous soyons jamais croisés durant tout ce temps. Mais il y avait une autre raison pour expliquer ma surprise et elle était beaucoup plus simple.

 

Je détestais Damian Baxter.

 

Un regard m’avait pourtant suffi pour deviner de qui venait la lettre. L’écriture sur l’enveloppe m’était familière, mais elle avait quelque chose de changé, comme le visage d’un enfant bien-aimé après le cruel passage des ans. Avant ce matin-là, si j’avais pensé une seule seconde à Damian, je n’aurais jamais pu imaginer quoi que ce soit qui puisse le pousser à m’écrire et inversement. Je m’empresse d’ajouter que je ne fus pas le moins du monde contrarié par cette lettre. Il est toujours agréable d’avoir des nouvelles d’un vieil ami, mais, à mon âge, il est encore plus intéressant de recevoir des nouvelles d’un vieil ennemi. Contrairement à un ami, un ennemi sera susceptible de vous apprendre des choses que vous ne saviez pas sur votre propre passé. Et si Damian n’était pas tout à fait un ennemi, pas dans un sens véritablement nocif, il était un ancien ami, ce qui est – cela va sans dire – bien pire. Nous nous étions quittés sur une querelle, dans des circonstances où une colère violente s’était déchaînée, alimentée de manière parfaitement consciente par la chaleur enfiévrée des moments où l’on coupe tous les ponts. Nous étions partis chacun de notre côté, sans nous retourner pour corriger le mal qui avait été fait.

 

La lettre était des plus sincère, je dois l’admettre. Traditionnellement, les Anglais préfèrent ne pas affronter directement une situation qui pourrait se révéler délicate du fait d’événements passés. En général, ils minimisent la portée d’épisodes désagréables et se contentent d’y faire une vague allusion permettant de s’en débarrasser : « Te souviens-tu de cette affreuse soirée chez Jocelyn ? Je me demande comment nous avons survécu à tout cela. » S’il est vraiment impossible de dédramatiser l’événement et de le rendre inoffensif de cette manière, on peut toujours faire comme s’il ne s’était jamais produit. Un préambule comme : « Il y a trop longtemps que nous ne nous sommes pas vus » doit ainsi bien souvent se traduire par « Je n’ai pas envie de faire durer ce conflit davantage. C’était il y a longtemps. Acceptes-tu de passer l’éponge ? » Si le destinataire partage les mêmes sentiments, la réponse se fera dans les termes d’un déni similaire : « C’est vrai, il faut qu’on se voie. Que deviens-tu depuis que tu es parti de la banque Lazard ? » Cela suffit amplement pour signifier la fin de la brouille et la reprise de relations normales.

 

Mais, en l’occurrence, Damian avait renoncé à ce genre de procédé. De fait, sa sincérité se montrait pour ainsi dire méditerranéenne. Il m’écrivait, d’une main anguleuse et encore assez agressive : « J’imagine qu’après tout ce qui s’est passé entre nous tu ne t’attendais pas à avoir de mes nouvelles un jour. Je considérerais malgré tout une visite de ta part comme une grande faveur. Je ne vois pas pourquoi tu viendrais me voir étant donné ce qui s’est passé la dernière fois, mais, au risque de verser dans le mélodrame, il ne me reste plus longtemps à vivre et cela pourrait passer pour une faveur accordée à un mourant. » Au moins ne pouvais-je pas l’accuser d’employer des faux-fuyants. Pendant un moment, j’ai fait comme si je pesais ma décision, mais je savais déjà que j’accepterais, qu’il me fallait soulager ma curiosité et que je retournerais de plein gré sur les terres de ma jeunesse évanouie. En effet, comme je n’avais plus eu de contact avec Damian depuis l’été 1970, son soudain surgissement me rappela avec acuité à quel point le monde dans lequel je vivais avait changé, ce qui était bien sûr vrai pour tout un chacun.

 

Malgré le danger que cela représente, j’ai cessé de me battre contre le triste sentiment que le décor de mes années d’enfance était bien plus doux que celui d’aujourd’hui. Les jeunes d’aujourd’hui, selon un point de vue aussi légitime que compréhensible, défendent leur propre époque et rejettent en général nos réminiscences d’un âge d’or où le client avait toujours raison, où les membres de l’Automobile Association saluaient le macaron sur votre voiture et où les policiers portaient la main à leur casque pour vous dire bonjour. Ils remercient le ciel pour la fin de cette période où régnait la déférence. Mais la déférence est le signe d’un monde ordonné, stable et qui peut, au moins rétrospectivement, procurer une certaine chaleur, voire paraître bienveillant. J’ai l’impression que ce qui me manque par-dessus tout, c’est la bienveillance de cette Angleterre d’il y a un demi-siècle. Mais, là encore, est-ce cette bienveillance que je regrette ou ma propre jeunesse ?

 

– Je ne comprends pas bien qui est ce Damian Baxter. Il a tant d’importance que ça ? Tu ne m’en as jamais parlé, me demanda Bridget ce soir-là, à table, en dégustant un poisson aussi cher que mal cuit de notre traiteur italien toujours aussi obséquieux sur Old Brompton Road.

Quand Damian m’envoya sa lettre, il n’y a pas si longtemps, en fait, je vivais encore au rez-de-chaussée d’un grand appartement de Wetherby Gardens, confortable et très pratique pour différentes raisons, et parfaitement situé eu égard à la culture du plat à emporter qui s’est emparé de notre société ces dernières années. D’une certaine manière, c’était une adresse très chic, et je n’aurais certainement jamais pu me permettre d’acheter une telle résidence si je n’en avais pas hérité de mes parents des années auparavant, quand ils s’étaient finalement retirés de Londres. Mon père avait bien tenté d’émettre des objections mais ma mère avait insisté avec une certaine sécheresse, affirmant qu’il me fallait « un endroit pour commencer » et il avait cédé. J’ai donc profité de leur générosité et j’avais imaginé non seulement « commencer » à cet endroit, mais y finir. En vérité, je n’avais guère changé la décoration depuis l’époque où ma mère y habitait et l’appartement était encore rempli de ses affaires. La charmante petite table ronde dans le renfoncement de la fenêtre à laquelle nous dînions lui appartenait et l’appartement dans son ensemble pouvait dégager une atmosphère très féminine avec ses ravissants meubles Régence et le tableau d’un ancêtre au-dessus de la cheminée représentant un petit garçon avec des bouclettes – à cela près que ma virilité personnelle s’affirmait par mon absolue et incontestable absence d’intérêt pour toute cette décoration.

 

Au moment où est arrivée la lettre, Bridget FitzGerald était ma… – j’allais dire ma « petite amie », mais je ne suis pas certain que l’on puisse avoir une « petite amie » quand on a plus de 50 ans. D’un autre côté, si l’on est trop vieux pour une « petite amie », on ne l’est encore pas assez pour une « dame de compagnie ». Quelle peut donc bien être la terminologie correcte ? Les habitudes linguistiques modernes nous ont volé tant de mots pour les utiliser de manière inappropriée que, si l’on cherche un terme précis, on se retrouve souvent face à un placard vide. Il en va ainsi du mot « partenaire » qui, comme chacun sait, est à la fois banal et dangereux. J’ai récemment présenté le codirecteur d’une petite entreprise que je possède comme mon « partenaire » et j’ai mis quelques instants à comprendre la nature des regards que me lançaient différentes personnes qui croyaient jusqu’alors tout savoir de moi. Mais, d’un autre côté, l’expression « ma moitié » semble tout droit sortie d’une vieille sitcom ayant pour héroïne la secrétaire d’un club de golf. Quant à « ma concubine », nous n’en sommes pas encore là, même si, je dois l’avouer, nous n’en sommes pas loin. Bref, Bridget et moi étions ensemble. Notre couple n’était pas tout à fait assorti. J’appartenais à la catégorie des « romanciers peu connus » tandis qu’elle était une brillante femme d’affaires irlandaise spécialisée dans les questions immobilières, qui n’avait pas trouvé chaussure à son pied et s’était retrouvée avec moi.

 

Ma mère n’aurait certes pas approuvé, mais ma mère était décédée et donc, théoriquement, peu concernée par la question, même si je ne suis pas convaincu que nous puissions nous défaire du regard critique de nos parents, qu’ils soient morts ou pas. On pouvait aussi imaginer que ma mère soit devenue plus tolérante dans l’au-delà mais j’ai des doutes sur le sujet. Peut-être aurais-je dû écouter ses conseils posthumes car je ne peux pas dire que Bridget et moi ayons eu grand-chose en commun. Cela dit, elle était intelligente et attirante – je n’en méritais pas tant –, sans parler de ma solitude et de ma lassitude envers tous ces gens qui me proposaient de passer déjeuner tous les dimanches midi. En tout cas et quelle qu’en soit la raison, nous nous étions trouvés et même si nous ne vivions pas ensemble à proprement parler, puisqu’elle avait gardé son appartement, nous cheminions de concert depuis deux ans en toute sérénité. Ce n’était pas exactement de l’amour, mais c’était déjà quelque chose.

En ce qui concerne la lettre de Damian, j’avais été amusé par le ton jaloux qu’avait pris Bridget en faisant référence à un passé dont, par définition, elle ne pouvait pas savoir grand-chose. La remarque « Tu ne m’en as jamais parlé » ne peut signifier que : « Si ce type était important, tu m’en aurais parlé. » Ou, pire, tu aurais m’en parler. Cela participe de cette idée communément admise selon laquelle avoir une relation avec quelqu’un implique que vous ayez le droit de tout savoir sur cette personne, jusqu’au moindre détail, ce qui, bien sûr, ne saurait être vrai. « Nous n’avons aucun secret l’un pour l’autre », affirment avec entrain de jeunes acteurs dans les films alors que, comme nous le savons tous, nos vies sont remplies de secrets, dont un bon nombre nous restent cachés. De toute évidence, dans ce cas précis, ce qui inquiétait Bridget était l’idée que, si Damian était à ce point important pour moi et que je ne l’aie pas mentionné, combien d’autres éléments essentiels avais-je pu lui cacher ? Pour ma défense, je dois faire remarquer que son passé m’apparaissait comme un coffre scellé autant que le mien pouvait l’être à ses yeux, ou que celui de n’importe qui. Nous laissons parfois quelqu’un jeter un coup d’œil mais en général uniquement en surface. Les recoins les plus sombres de nos souvenirs sont laissés à notre seule appréciation.

 

– C’était un ami à moi du temps où j’étais à Cambridge. Nous nous sommes rencontrés en deuxième année, au moment où je participais à la « Saison », la période des bals et des événements mondains, à la fin des années 1960. Je lui ai présenté certaines jeunes filles. Il a été adopté par tout le monde et nous nous sommes fréquentés ainsi pendant un moment à Londres.

– Vous faisiez les délices des Débutantes… commenta-t-elle sur un ton mêlant humour et moquerie.

– Je suis heureux de voir que ma jeunesse te fait toujours autant sourire.

– Et puis après, que s’est-il passé ?

– Rien du tout. Chacun a fait sa vie de son côté après cette période et il n’y a rien à raconter. Nous avons juste suivi des directions différentes.

Bien évidemment, je proférais un mensonge.

Elle me regarda, comprenant qu’il y avait autre chose que ce que je dévoilais.

– Si tu y vas, j’imagine que tu voudras y aller seul.

– Oui, j’irai tout seul.

Je ne lui proposai pas davantage d’explication, mais, pour être juste à son égard, elle ne m’en demanda pas non plus.

 

Il m’est arrivé de penser que Damian Baxter était une pure création de ma part, même si cela ne fait que révéler mon inexpérience. Comme chacun sait, le plus grand magicien au monde ne peut faire sortir un lapin de son chapeau que s’il y a déjà un lapin dans le chapeau, même s’il est bien caché, et Damian n’aurait jamais pu connaître le succès dont je me considérais comme responsable s’il n’avait d’abord possédé ces qualités qui ont rendu son triomphe possible et, même, inévitable. Cependant, je ne crois pas qu’il aurait pu briller sous le feu des projecteurs mondains quand il était jeune, en tout cas pas à cette époque-là, sans une certaine aide. Et il se trouve que je fus celui qui lui procura cette assistance. Peut-être est-ce pour cette raison que sa trahison fut si cuisante pour moi. Je fis bonne figure, ou j’essayai en tout cas, mais cela n’enlevait rien à la douleur. Trilby avait trahi Svengali, Galatée avait détruit les rêves de Pygmalion.

 

La lettre précisait : « Tu peux venir à n’importe quelle heure, n’importe quel jour. Je ne sors plus et ne reçois guère, si bien que je suis à ton entière disposition. Je suis tout près de Guilford. Si tu es en voiture, cela te prendra une heure et demie, mais le trajet est plus rapide par le train. Dis-moi ce que tu préfères et je te donnerai les indications ou ferai en sorte qu’on t’attende à la gare. » En définitive, après ma fausse tergiversation, je lui répondis que le mieux serait un dîner, en lui précisant le jour choisi et le train que j’entendais prendre. Il me confirma la date ainsi que l’invitation à rester passer la nuit. En effet, je préfère « dormir où je dîne », à l’instar du personnage comique de Jorrocks1, et j’acceptai donc cet arrangement. C’est ainsi que j’arrivai à la gare de Guilford par un agréable après-midi d’été de juin.

 

Je cherchais vaguement du regard quelque individu originaire d’Europe de l’Est avec un panneau où mon nom mal orthographié serait écrit au feutre, mais, à la place de cela, je fus abordé par un véritable chauffeur en uniforme – ou plutôt par quelqu’un qui ressemblait à un acteur jouant le rôle du chauffeur dans un épisode d’Hercule Poirot – qui ne remit sa casquette qu’après s’être présenté d’une voix pondérée avec beaucoup d’humilité, puis me mena jusqu’à une Bentley toute neuve, garée illégalement sur l’espace réservé aux handicapés. Je dis « illégalement » parce que, malgré la présence du badge bien visible à travers le pare-brise, j’imagine qu’on ne distribue pas ces badges pour qu’ils servent à aller chercher des amis à la gare et leur éviter de trop se mouiller ou d’avoir à marcher avec leurs bagages. Mais bon, après tout, tout le monde a droit à de petits avantages.

 

Je savais que Damian avait bien réussi dans la vie, même si je ne me souvenais pas de la manière dont l’information m’était parvenue puisque nous ne partagions aucun ami commun et évoluions dans des cercles totalement différents. J’avais dû voir son nom dans une liste des personnalités du Sunday Times ou peut-être dans un article de la rubrique économique. Mais je ne crois pas que je me sois véritablement rendu compte de l’ampleur de sa réussite. En parcourant à vive allure les petites routes du Surrey, il devint rapidement évident, à voir les haies bien entretenues et les murets impeccables, les pelouses aussi lisses que des tables de billard et les allées au gravier d’un blanc lumineux et sans mauvaises herbes, que je pénétrais dans le royaume des riches. Ici, pas de poteaux de barrière branlants, d’écuries désaffectées ou de fuites dans le toit. Il ne s’agissait pas ici de legs du passé et de lustre d’antan. Ce que j’avais sous les yeux n’était pas les restes d’une prospérité passée, mais la présence vivante d’une fortune toute fraîche.

 

J’ai quelque expérience de cet univers-là. Quand on est comme moi un écrivain connaissant un relatif succès, on est amené à fréquenter « des gens de toute provenance » comme disait ma grand-mère, mais je ne pourrais prétendre qu’il s’agissait véritablement là de mon milieu. La plupart des prétendus riches que je connais sont détenteurs de vestiges de fortunes anciennes et non nouvelles. Ce sont des riches qui l’étaient autrefois bien davantage. Les maisons devant lesquelles je passais là appartenaient aux riches de maintenant, ce qui n’a rien à voir. J’avoue ressentir quelque chose de très stimulant face à l’évidence palpable de cette puissance financière. Il est très curieux de constater qu’aujourd’hui encore il existe en Grande-Bretagne une forme de snobisme envers l’argent fraîchement acquis. J’imagine que la droite traditionnelle est censée tordre le nez face à ces gens-là mais, paradoxalement, ce sont souvent les intellectuels de gauche qui montrent tout leur mépris pour ceux qui se sont faits tout seuls. Je n’oserais essayer de comprendre comment une telle attitude peut être compatible avec la croyance à l’égalité des chances. Peut-être ne tentent-ils pas de faire la synthèse des deux points de vue et se contentent-ils de vivre selon des impulsions contradictoires, mais je suppose que c’est ce que nous faisons tous, à un degré plus ou moins important. Si j’ai pu me rendre coupable d’un avis aussi stéréotypé dans mes jeunes années, cela n’est plus du tout le cas. Aujourd’hui, j’admire sans aucune vergogne les hommes et les femmes qui ont fait leur pelote, de la même manière que j’admire tous ceux qui sont capables de considérer la carte de l’avenir qui est tracée pour eux et qui n’ont pas peur de la déchirer pour en dessiner eux-mêmes une meilleure. Les self-made-men ont davantage de chance de trouver une vie qui leur convienne vraiment. À cet égard, je leur rends hommage, à eux et à leur monde aux multiples splendeurs. Bien sûr, à titre strictement personnel, il m’était particulièrement désagréable que Damian Baxter pût appartenir à cette catégorie de personnes.

 

La demeure qu’il avait choisie comme cadre de sa magnificence n’était pas le palais d’un noble déchu mais plutôt l’un de ces antres labyrinthiques, prétentieusement moralisateurs, façon Arts and Crafts, qui ressemblent à des décors de Disney et ne sont pas plus convaincants aujourd’hui comme emblèmes de la vieille Angleterre qu’ils ne l’étaient au début du XXe siècle quand Lutyens2 les a fait construire. La demeure était entourée de jardins en terrasses, aux allées superbement soignées et aux haies parfaitement taillées, mais il ne semblait pas y avoir de terres attenantes. Damian ne paraissait pas avoir repris la vieille tradition consistant à imiter les hobereaux. Il ne s’agissait pas d’un manoir niché au sein de grandes étendues de terres agricoles. C’était simplement le symbole de la Réussite avec un « R » majuscule.

 

Cela étant dit, l’ensemble avait beau ne pas se situer dans une lignée aristocratique traditionnelle, il en émanait une atmosphère conforme aux années 1930, comme si la demeure avait été construite avec la fortune mal acquise d’un profiteur de la guerre 1914-1918. L’ambiance digne d’Agatha Christie instaurée par l’apparition du chauffeur s’était prolongée avec celle d’un maître d’hôtel qui s’inclina à mon arrivée et même d’une femme de chambre, entraperçue alors que je gravissais l’escalier en chêne clair, vêtue d’une robe noire et d’un tablier blanc à volants, encore qu’elle parût moins austère, comme si j’avais soudain été transporté dans une comédie musicale composée par Gershwin. Le caractère étrange et irréel de la situation se renforça encore quand je fus conduit jusqu’à ma chambre sans même avoir rencontré mon hôte. Un tel cérémonial vous donne toujours un peu le frisson qui va avec l’impression de jouer un rôle dans un roman policier. Voir un domestique sombrement vêtu se poster à la porte pour vous murmurer : « Si Monsieur veut bien avoir l’amabilité de descendre au salon quand il sera prêt » semble plus convenir à la lecture d’un testament qu’à une visite de courtoisie. La chambre n’était pas mal du tout. Les murs étaient tendus de damas bleu pâle, comme le grand lit à baldaquin. Le mobilier était composé de pièces reflétant l’inaltérable solidité anglaise et on remarquait même entre les fenêtres quelques charmantes chinoiseries peintes sur verre. Certes, tout cela donnait l’indéniable impression d’être dans un hôtel de luxe plutôt que dans une véritable maison de campagne, et la salle de bains impressionnante ne faisait que confirmer ce sentiment avec une douche italienne, une baignoire gigantesque, dont les robinets rutilants surmontaient des tuyaux massifs émergeant directement du sol, sans parler des immenses serviettes, toutes neuves et moelleuses. Comme on le sait, ce genre de détail n’est guère courant chez des particuliers à la campagne, même aujourd’hui. Je pris le temps de me rafraîchir avant de descendre.

 

Comme on pouvait s’y attendre, le salon avait l’ampleur d’une énorme caverne. Il était surmonté d’un plafond en voûte et doté de tapis trop épais changés récemment. Ce n’était pas ceux à longs poils d’un riche patron de boîte de nuit, ni ceux plats et précieux des gens distingués, mais des tapis doux, et, surtout, tout neufs. Rien dans cette pièce n’avait été acquis par les générations précédentes. Il semblait d’ailleurs que l’acheteur fût une seule et même personne. Rien à voir avec les décors hétéroclites que l’on trouve dans les maisons de campagne, où se télescopent dans une seule pièce les contenus cumulés de quarante collections réunies par des amateurs différents sur deux ou trois siècles. L’ensemble était très réussi. C’était même remarquable. Les meubles dataient principalement du début du XVIIIe siècle. Quant aux tableaux, plus tardifs, ils étaient tous de qualité, dotés de cadres d’une propreté irréprochable et en très bon état. Cela procurait le même sentiment que dans ma chambre, et je me demandais si Damian avait eu recours aux services d’un décorateur pour aménager sa vie. Dans tous les cas, on ne sentait pas une personnalité se dégager de cette pièce, ni la sienne ni celle de quelqu’un d’autre. Je fis le tour des tableaux, sans vraiment savoir si je devais rester debout ou bien m’asseoir. Malgré la splendeur ambiante, on sentait une sorte d’abandon, et les boulets de charbon dans le feu ne parvenaient pas à dissiper une atmosphère légèrement humide, comme si la pièce avait été nettoyée mais qu’on ne l’avait pas utilisée depuis longtemps. Et il n’y avait pas de fleurs, ce qui est un signe révélateur : il n’y avait rien de vivant en réalité, et la perfection de l’endroit possédait quelque chose de desséché, de stérile. Je ne pouvais imaginer qu’une femme ait pu contribuer à la vie de ce lieu et encore moins qu’un enfant y ait joué un rôle quelconque.

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