Pédalo

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"Je m'appelle Thomas. Maman adore les gâteaux, surtout les paris-brest et les babas. Quand elle ne mange pas, maman m'emmène prier sur la tombe de mon père.
Julie, sa meilleure amie, a longtemps cru que maman était trop grosse pour refaire sa vie. Julie s'est trompée. Karol est un conducteur de bus polonais et il aime maman. En Pologne, lors des mariages, les hommes dansent entre eux et personne ne dit rien.
Dans les bras de son nouveau mari, maman pousse de drôles de soupirs qui me réveillent en pleine nuit. Alors je me lève pour dessiner. Je dessine des fesses. Rondes comme la lune. Des fesses de conducteur polonais. Et ça me plaît bien."
Conte cruel, récit provocateur, Pédalo, sans jamais insister, dévoile le paysage interdit et inquiétant des désirs enfantins.

Publié le : mercredi 1 mars 2000
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246797357
Nombre de pages : 208
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LES GÂTEAUX
La tombe de mon père se trouve au bout de l'allée B. Quand on y va, avec maman, on n'y reste pas plus de dix minutes.
— Dis une prière...
— Laquelle ?
— Celle que tu veux.
C'est pas trop triste, les cimetières. On y trouve des fleurs, des oiseaux. De temps en temps, un chat sommeille sur une tombe. Si j'étais chat, je crois bien que c'est là que je passerais le plus clair de mon temps : couché sur le marbre lisse des tombes à écouter dormir les morts.
Je n'ai jamais connu mon père ailleurs qu'au cimetière. J'étais encore petit le jour où il est parti. Maman insiste bien là-dessus : « Ton père n'est pas mort, il est parti. » C'est pour ça qu'on ne va jamais le voir à la Toussaint. La Toussaint, c'est la grande fête annuelle des morts. Un jour, on inventera peut-être une fête pour ceux qui sont partis.
Maman n'est pas jolie. Elle n'a que trente-quatre ans. Il paraît que c'est peu. Sur elle, je trouve que ça fait beaucoup. Elle a des rides sur le cou que la mère d'Oscar n'a pas. Pourtant, la mère d'Oscar, elle aussi, a trente-quatre ans. Le mercredi, lorsqu'il pleut et qu'on ne sait pas quoi faire, maman se plante devant le miroir. « Oh, le vilain nez ! Oh, les yeux bouffis ! » Et le miroir se tait. Et je fais de même. Et maman se console en souriant :
— Quelle importance, si je ne suis pas un mannequin ? Quelle importance, hein, puisque tu m'aimes...
Elle dit ça un peu comme une plaisanterie, et parfois même elle le chante en tournant sur elle-même comme une toupie ou la princesse d'un bal. Et je la serre dans mes bras en jurant qu'elle est la seule maman que j'aurais voulue. Après, elle finit toujours par m'emmener dans un salon de thé, du côté de la place Clichy. J'ai droit à deux gâteaux. Elle aussi. Je choisis toujours les mêmes : une religieuse au chocolat et un mille-feuille. Pour maman, c'est souvent le paris-brest et le baba au rhum.
— Je suis une incorrigible gourmande, gémit-elle entre deux bouchées.
Il lui arrive de roter discrètement en payant l'addition.
Dans la rue, pleine de remords, elle se pince la taille. Elle se plaint que la crème au beurre lui pèse, que la chantilly était trop sucrée. Une heure plus tard, tout est oublié.
Quand je lui demande de quoi mon père est mort, elle se raidit un peu. Elle commence par rectifier. Pas mort. Parti. Elle laisse ensuite toujours passer le même temps de silence. Au bout de ce silence, puisque j'ai l'air toujours accroché à mon idée, elle finit par lâcher :
— Ton pauvre père était très fatigué...
Je veux savoir si la fatigue, c'est une maladie. Les yeux en l'air, elle soupire un peu. A croire qu'elle a besoin du secours des nuages pour s'en sortir. Quelques minutes s'écoulent encore avant qu'elle parle de nouveau.
— Quand les nerfs sont très fatigués, oui, ça peut devenir une maladie.
Cette réponse doit me convenir, puisque je cesse d'insister. Pourtant, cette mort reste une énigme. Les gens normaux, lorsqu'ils sont fatigués, ne finissent pas tous dans un cimetière.
L'AMIE DE MAMAN
Maman a une très bonne amie. Elle habite à deux rues de chez nous. Son nom, c'est Julie. Julie Tempion. Elles se connaissent depuis l'école. Julie aussi a été mariée. Mais son mari est parti. Parti pour de bon, lui au moins. Pas parti pour mourir. Parti pour aller vivre une vie sans Julie.
Julie a une fille de mon âge. On l'appelle Bonbon mais son vrai nom, c'est Anne-Marie. Anne-Marie, c'est moche. Bonbon aussi c'est moche, mais au moins c'est court.
Quelquefois, le dimanche, quand il fait beau, on part tous les quatre se promener. On prend un train à la gare Saint-Lazare (ou bien le RER), et puis on va marcher dans une grande forêt. Julie est un peu fâchée avec la marche, mais elle se force, parce qu'elle pense que son corps en a besoin. Julie parle toujours de son corps comme d'une personne étrangère qui vivrait en elle. Elle dit des choses surprenantes comme « Mon corps ne l'a pas supporté » ou « Si c'était pas pour le bien de mon corps... ». Dès qu'elle arrive au milieu des arbres, l'amie de maman se met à respirer très fort en écartant les bras. Ça sert à s'oxygéner. Bonbon ne peut jamais s'empêcher de rire en regardant faire sa mère, mais Julie n'a pas mauvais caractère. Elle supporte assez bien qu'on se moque d'elle. Elle nous menace gentiment : « Vous verrez bien, plus tard ! » Je me demande ce qu'on verra.
Julie n'est pas plus jolie que maman. Elle est seulement plus mince. Pour taquiner maman, elle lui recommande souvent de se mettre au régime. Elle lui reproche de se laisser aller, prétend que ce n'est pas comme ça qu'elle refera sa vie, et qu'une femme c'est fait pour vivre avec un homme, etc.
— Mais je l'ai déjà, mon homme ! proteste maman en me serrant contre son ventre.
Et Julie hausse les épaules en louchant. Parce que Julie louche. « Ce n'est pas de la loucherie ! s'énerve Bonbon. C'est une coquetterie qu'elle a dans l'œil. » Je la laisse dire.
De toute façon, les régimes et la solitude, c'est deux choses différentes. Avec maman, on connaît au moins deux femmes très grosses, dans le quartier, qui vivent avec quelqu'un et paraissent très heureuses. Et d'ailleurs, s'il suffisait d'être mince pour ne pas être seule, jamais le mari de Julie ne serait parti vivre sa vie sans elle. Maman me met en garde :
— Ne dis jamais une chose pareille à Bonbon ! Ça lui ferait de la peine.
— Peut-être, mais c'est vrai !
— Oui, c'est vrai, admet-elle finalement.
Et elle dépose un baiser sur mon front.
 
Quand on a trouvé un coin où s'installer (une clairière ou un banc avec une belle vue), Bonbon m'entraîne à l'écart de nos mères.
— Si on était grands, tu m'épouserais ?
— Jamais !
— Et pourquoi non ? Pourquoi jamais ?
— Parce que tu as de trop grandes gencives.
Elle n'ose plus parler, regarde loin devant elle comme si l'horizon était devenu son ami. Peut-être qu'elle va pleurer. Mais non. Elle dit seulement :
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