Périple en soi...

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Lino, quarante-deux ans, employé à la SNCF, est un personnage arrogant, narcissique, et méprisant. Ni famille, ni ami, il ne se lie à personne car personne ne l'intéresse. Il est des gens, dans la vie, qui courent sans cesse après le temps. Lino en fait partie. Mais un malaise l'immobilise quelques heures à l'hôpital. Lino se penche alors sur sa vie et ouvre les yeux, accompagné d'une voix douce et familière qui le guidera par la suite. Un esprit peut-être…Puis, il quitte tout, du jour au lendemain, pour fuir ce quotidien qui l'étouffe et l'emprisonne. Chevauchant sa moto, il part à l'aventure sur le territoire français pour profiter d'une vie paisible en solitaire durant presque un an. De multiples rencontres vont le surprendre et l'émouvoir. La vie, la vraie, c'est se sentir e
Publié le : lundi 2 novembre 2009
Lecture(s) : 115
EAN13 : 9782304025323
Nombre de pages : 193
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2 Titre
Périple en soi...

3Titre
Marie-Pierre Soriano
Périple en soi...

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2009
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-02532-3 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304025323 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-02533-0 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304025330 (livre numérique)

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Vivre est la chose la plus rare au monde. La plupart
des gens ne font qu’exister…

Oscar Wilde 8 Petite biographie de l’auteur

I- LINO
La vie, c’est quoi ?

Qu’est-ce qui compte vraiment ? Comment
profiter de cette existence qui nous engloutit
jour après jour ?

Oui, c’est bien moi, Lino Séria, qui me pose
ces questions existentielles, aujourd’hui. Moi,
Lino, du haut de mon mètre quatre vingt, je
laisse en friche une chevelure poivre et sel re-
couvrant une tête submergée d’idées confuses.
Un esprit troublé par la vie et posé là sur un
corps autrefois athlétique mais victime, depuis,
de mes angoisses profondes. C’est ainsi que je
me vois, en ce jour, sur ce lit froid…

Je me doute bien que la plupart des gens
m’imagine comme un drogué du boulot, entou-
ré d’une sorte d’agitation ambiante dont je ne
pourrais me passer. Je commence à peine à
comprendre. Mais qu’y a-t-il de mal à s’investir
professionnellement tête baissée, et satisfaire
9 Périple en soi...
ainsi ses ambitions ? C’est cela que j’ai du mal à
saisir.
Dans ma profession, il en faut des nerfs soli-
des. Assurer des missions spécifiques liées à la
gestion de la circulation des trains à Toulouse,
ce n’est pas ce qu’on pourrait appeler une cure
de jouvence. J’occupe ce poste en 3 x8 depuis
bientôt quinze ans et le stress, les appréhen-
sions et la dynamique qu’il me procure me
plongent souvent dans l’antre d’un pessimisme
exacerbé. Je n’ai pas la joie de vivre incessante
de certains. Je ne l’ai plus.
Je fais donc parti de l’équipe de techniciens
qui doit organiser les opérations de sécurité re-
latives à la circulation des trains et à la protec-
tion du personnel qui travaille sur les voies. Et
je m’y atèle chaque jour. Et lorsque les incidents
se présentent, je dois agir rapidement et sans
défaillir un seul instant. Accidents de passages à
niveau, divagation de bestiaux, suicides, courses
poursuites de voitures sur les voies et j’en passe.
Je ne compte plus les incidents auxquels je dois
faire face ! Je pense même que je séduis ce
genre d’imprévus. Dès que quelque chose
d’inhabituel se présente sur les voies, Lino est
là. Certains me surnomment, en douce, « le chat
noir », c’est dire si j’attire à ce point les situa-
tions burlesques. A bien y réfléchir, je dois
avouer que ça me convient, finalement, car j’ai
ce besoin indéfinissable d’occuper mon temps
10 Lino
pleinement. Alors que ce soit avec des tâches
professionnelles stressantes ou une bonne suée
en sport, quelle différence ça fait ? Je comble le
vide, le rien, l’inutile, c’est ce qui m’importe.
Et puis, qui s’en soucie ? Certainement pas
mes collègues avec qui je n’ai aucune relation.
Lorsque je prends mon poste, qu’il soit midi,
vingt heures ou quatre heures du matin, je n’ai
pas l’humeur à quelques relations amicales que
ce soit. Certains discutent, se retrouvent autour
d’un café. Je préfère m’y mettre au quart de tour
et repartir tout aussi vite une fois terminé. Quel
intérêt y a-t-il à établir des relations complices
au sein du travail ? Personnellement, je n’y
trouve aucune grâce. La plupart sont trop en-
joués à mon goût. Une blague à deux sous par-
ci, des discussions sur les enfants par-là, les pro-
jets de vacances… etc… Tout ceci ne me sem-
ble pas très pertinent. Où se trouve leur impli-
cation professionnelle ? Des rigolos, voilà ce
qu’ils sont et ils ne méritent certainement pas
que j’investisse quelques bonjours de courtoisie
aux uns ou aux autres. J’esquive ces fréquenta-
tions avec plus d’aisance que je ne saurais les
susciter. Ils m’irritent. Je suis plus à l’aise dans
la solitude et le travail. C’est ainsi.

Il y a une semaine, jour pour jour, je me
trouvais à mon poste. L’heure de rentrer appro-
chait à grands pas et toujours pas de Thierry à
11 Périple en soi...
l’horizon. Thierry est un collègue d’une quaran-
taine d’années qui prend ma relève sur les coups
de midi moins dix. Mais ce jour là, personne.
Midi moins cinq, moins deux. J’étais seul. Je ne
pouvais quitter mon poste avant son arrivée. Ce
qui ne m’arrangeait pas car je devais prendre le
premier train pour Montauban et arriver à
l’heure à ma séance de musculation, program-
mée pour treize heures quinze. Thierry s’était
absenté un long mois suite au décès de sa
femme, morte dans un accident de voiture, et il
réintégrait son poste ce jour là. Ce mois de fé-
vrier m’avait d’ailleurs semblé interminable tant
les remplacements et les conditions de travail
étaient minimes. Peut-être n’avait-il pas toute sa
tête mais je ne peux excuser son retard. Le bou-
lot, c’est le boulot !
Midi vingt. Thierry arrive enfin. Je m’engage
vers la sortie, sans un mot, lui lançant un regard
agacé quand, m’agrippant par le bras il me fixe
de ses yeux noirs et profonds, l’air indigné. Je
passe mon chemin mimant avec vigueur la bê-
tise de sa réaction et là, me saisissant par
l’épaule, il me lance :

– Toi qui cours toute ta vie, j’ai envie de te
demander si tu as un rendez-vous avec la mort
que tu as peur de manquer ? Penses-y, toi qui
ne lorgnes que le bout de ton nez !

12 Lino
Sur ces paroles incompréhensibles et saugre-
nues, je quitte les lieux en me disant que forcé-
ment il disjoncte complètement. Une fois dans
le train ces mots se répètent sans cesse dans ma
tête comme un affront sur mon être tout entier.
Pourquoi m’a t-il dit ces mots avec tant de
conviction et d’aplomb ? Qu’a t-il souhaité que
je réponde à cela ?
J’ai conscience, du moins je pense, que je
cours toujours après quelque chose, avec pour
tout compagnon ce besoin inné de m’occuper.
Mais de là à m’envoyer en pleine face ces mots
terribles de « rendez-vous avec la mort » ?
Il doit y avoir une part de vérité que j’occulte
avec force. Je commence seulement à com-
prendre…
Mais je prends conscience aujourd’hui, cloué
sur mon lit aux urgences, que l’existence me
traîne comme un boulet, me permettant de sur-
vivre sans vie. C’est encore moi qui joue le
mieux ce rôle de boulet, qui s’est imposé, insi-
dieusement, avec le temps, sans famille, sans
proche. Le rôle principal dans une vie sans vie
faite de vent, de lacunes, de néant. Seulement, si
j’ai le rôle, je n’ai aucun public pour un quel-
conque engouement, ni reconnaissance pour
mes talents de tragédien. Comment peut-on
penser un seul instant, alors, que je puisse avoir,
moi aussi, un soupçon de lucidité ? Comment,
avachi dans ce lit morbide et puant, amaigri,
13 Périple en soi...
puis-je être capable de prendre conscience de
ma vie, de mes manques profonds ? Ce même
moi qui s’asphyxie un peu plus chaque jour
dans son travail avec des œillères pour toute vi-
sion du monde.
L’homme est ainsi fait que le poids des mots
peut, en un éclair, vous bouleverser et enflam-
mer cette remise en question totale qui vous
ronge de l’intérieur telle une vermine affamée.
Surtout lorsque votre corps s’exprime et ne
vous laisse pas d’autre choix que d’assumer une
santé devenue fragile et vous contraignant à
l’immobilité. Cette literie glaciale, aseptisée, ces
draps immaculés, ce box sinistre. Ces paravents
ternes, d’un blanc hideux ne laissant passer
qu’un filet de lumière sur mon corps à peine
restauré. Personne qui s’inquiète de mon sort
en ce moment même, aucun appel, rien que les
regards bienveillants des infirmières. Mais
qu’est-ce que je fais là ? ? ?
14 Petite biographie de l’auteur

II- CE LIT BLANC
Midi trente. Je me précipite sur le quai, mon
train part dans une minute. Un coup de sifflet
retentit, je m’élance, agrippe la portière et d’un
bond me retrouve à bord. Une profonde inspi-
ration chasse l’anxiété des cinq dernières minu-
tes. Je prends place sur un fauteuil d’un beige
familier et laminé par le temps, côté couloir. Je
ne peux me résoudre à flirter avec les paysages
filant à toute allure, même après des années de
trajet. Cette vitesse m’angoisse et paradoxale-
ment, je vis ma vie à la manière de ces paysages,
à la hâte.
Une fois installé, je me plonge in extremis
dans mon dernier livre « ils ont osé » de Pierre
Bellemare. Même sur une demi-heure de trajet,
je dois m’occuper l’esprit, surtout ne pas pen-
ser, ne pas me pencher sur ce qu’est ma vie et la
manière dont je la vis. De temps en temps, je
lève les yeux. Un regard livide capte mon atten-
tion. C’est celui de cette grand-mère, au visage
frêle, les cheveux blancs plaqués en chignon et
recouverts d’un petit chapeau de toile gris, que
je retrouve tous les mercredi à cette même
15 Périple en soi...
heure en devinant sa destination, le siège bondé
de petits cadeaux et confiseries en tout genre.
Devant moi, sur la droite, le même homme,
d’une trentaine d’années, costume sombre, cra-
vate sobre, ordinateur portable posé sur les ge-
noux, le teint hâlé, l’ambition dévorante dans
ses yeux noirs. Un commercial, très certaine-
ment. Je baisse à nouveau les yeux et des pen-
sées parasitent ma lecture. « Toi qui cours… »
Je relève les yeux de stupeur, comme pour
chasser cet intrus de ma conscience, puis les
baisse à nouveau.
« Penses-y, toi qui ne lorgnes que le bout de
ton nez ! »
Je me sens mal à l’aise, qu’est-ce qui
m’arrive ? Je ne vais pas me laisser envahir par
ces imbécillités tout de même. J’inspire profon-
dément et me recentre sur mon livre. Quelques
minutes passent, paisiblement. Le train arrive
en gare de Montauban. La vieille femme se re-
dresse, saisit le lourd sac de surprises destinées
sans aucun doute à ses petits enfants. Là, trébu-
chant sur la valise de son voisin, elle en ren-
verse le contenu à terre à quelques centimètres
de moi. Elle me regarde, l’air embarrassé et je
pense alors :

– Ben oui, ma p’tite dame, faut faire atten-
tion où on met les pieds ! Mais me garde bien
de tout commentaire.
16 Ce lit blanc
Puis son regard se fait plus insistant. Que
veut-elle au juste ? Le train est arrêté, je dois
faire au plus vite si je ne veux pas manquer ma
séance de sport. J’enjambe les cadeaux et sucre-
ries de la vieille et je file comme le vent. Une
jeune étudiante se précipite pour l’aider à tout
ramasser me visant, au passage, d’un regard
noir, fulminant quelques mots inaudibles à mon
égard. Mais qu’ont-ils tous aujourd’hui ?

Arrivé à l’extérieur de la gare, je file à l’arrêt
de bus pour espérer prendre celui de treize heu-
res dix. Trop tard, je l’aperçois au fond de la
rue. Je me retourne, vois un taxi et cours à sa
rencontre.
« Hep ! ! ! » C’est bon, il s’arrête.

Treize heures vingt, j’arrive enfin avec cinq
minutes de retard. J’ai horreur de ça. Stéphane,
mon coach, m’accueille pourtant avec un large
sourire. Je me dirige vers les vestiaires, haletant,
quand : « … rendez-vous avec la mort que tu as
peur de manquer… » me percute l’esprit de
plein fouet. Je m’assoie un instant pour repren-
dre mes esprits mais je sens bien que quelque
chose ne va pas. Je persiste à me mettre en te-
nue et rejoins la salle où Stéphane m’attend
pour l’échauffement. Là j’enchaîne des séries
d’abdominos. C’est important de se sentir bien
dans son corps.
17 Périple en soi...
Puis tout bascule. Une douleur sourde se fait
sentir dans mon ventre et me rappelle que je
n’ai pas mangé, avec toutes ces contrariétés.
Mais je soutiens l’effort et continue le mouve-
ment que Stéphane m’indique avant de partir
conseiller un autre adhérent. La douleur s’étend,
se propage jusqu’au sternum. Je dois stopper un
instant tout mouvement. Ma main posée au
creux de la poitrine, je commence à respirer dif-
ficilement. Je reste comme ça, cinq bonnes mi-
nutes, essayant du mieux que je peux de contrô-
ler ma respiration et luttant pour apaiser ces
maux. Stéphane remarque mon état et vient aux
nouvelles. Je ne peux quasiment plus parler, la
panique me gagne. La douleur est si intense que
le creux de ma poitrine se resserre comme un
étau. Je bascule en avant, replié sur moi-même,
je ne sais plus comment me mettre. Et plus la
douleur s’intensifie, plus l’angoisse gravit des
sommets. Et plus le stress de la situation me
gagne, plus la souffrance frôle l’insupportable.
Stéphane m’aide à m’asseoir par terre, dos au
mur et essaie de me rassurer avant de composer
le 15 sur son portable. Ma respiration est criti-
que, je suis en pleine crise. Mais une crise de
quoi ? Je n’ai jamais eu de problème de santé
jusqu’à maintenant. Je n’y comprends rien mais
une chose est sûre, j’ai la douloureuse sensation
que mon heure est arrivée. J’imagine alors la
18 Ce lit blanc
mort venir me prendre en ce mercredi de mars
2005.
Stéphane me passe le médecin du SAMU qui
désire me parler. Je prends le téléphone à pleine
main mais il m’est impossible d’articuler un mot
cohérent. Le médecin me dit alors de lui repas-
ser Stéphane. Il comprend à mon regard et
agrippe le téléphone.

– Les pompiers vont arriver, me dit-il,
comme pour m’apaiser.
Mais ça me terrifie davantage. Je souffre tant,
la respiration est mon seul espoir. Il faut que je
regagne une inspiration profonde et posée mais
je n’y parviens pas. Je fixe l’horloge de la salle
de gym et la petite aiguille me semble mettre
une éternité à progresser. Sept longues minutes
se sont écoulées et les pompiers arrivent enfin.
Pas de soins. Ils me questionnent un peu et
m’aident à me relever. Je marche difficilement,
replié sur moi-même mais je marche jusqu’au
camion. Le trajet jusqu’à l’hôpital est intermina-
ble. Il est pourtant situé à moins de cinq kilo-
mètres.
Sur place, une infirmière m’aide à m’asseoir
sur un fauteuil roulant. J’entends les pompiers
énoncer des blagues douteuses à la jolie récep-
tionniste qui en sourit, gênée mais heureuse de
cet intérêt que lui portent ces trois jeunes pom-
piers. La scène est pathétique. Je suis là, plié en
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