Permis de nuire

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Là ! Vous la voyez, sour lé banc dé bois ? On dirait qué ça nous rrégarde. La vieille est là, le regard fixé sur la riche demeure des Chenevières. Les deux domestiques espagnoles n'y tiennent plus, c'est le mauvais oeil c'est sûr. A force d'entendre leurs jérémiades, Madame en perdra la tête - au sens propre. Au domicile du Président Chenevières, un monstre d’orgueil et de crapulerie, les corps assassinés s'entassent... Et la vieille, toujours, regarde. Elle regarde cette vieille bourgeoisie qui baigne dans les immondices de sa propre corruption. / Philippe Cougrand a déjà écrit des romans, du théâtre, des nouvelles, ainsi que des scénarios. Son dernier scénario,"Mauvais genres", sorti en août 2001, est l'adaptation pour le cinéma du roman de Brigitte Aubert: "Transfixions".
Publié le : mercredi 15 juin 2011
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EAN13 : 9782748104448
Nombre de pages : 303
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LacomØdiedesnuisiblesPhilippe Cougrand
LacomØdiedesnuisibles
ROMAN' manuscrit.com, 2002
ISBN: 2-7481-0445-5 (pourlefichiernumØrique)
ISBN: 2-0444-7 (pour le livreimprimØ)Avertissement de l Øditeur
DØcouvertparnotrerØseaudeGrands Lecteurs(libraires,revues,critiques
littØraires etde chercheurs),ce manuscritestimprimØ telunlivre.
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Casentaitd abordl’ail,lebeurrechaud,latomate
et le vin blanc.
Par-dessus les effluves culinaires, s insinuaient
les fragrances mŒlØes infiniment moins subtiles et
fortdØrangeantespourl odoratdeRositadelachair
avariØe et, pour tout dire, de la merde.
RositarØpugnaitàpousserlaportedel officedont
ellesavaitquecettechiennedegarcedeMaria-Luisa
l’expulseraitaussit tetsansprendredegants. Pour-
tant, ça la dØmangeait d aller dØbiner sous son nez
la matronissime et cettetambouille infecte qu’il fal-
lait ingurgiter les jours oø Monsieur avait dØcidØ de
manger des tripes.
Maria-Luisa Øtait l impØratrice de la tripaille, du
ventre de veau, de la fraise, de la tricandille et du
tripoux, dufoie,delacervelle,desrognons,del es-
tomac, des pieds, des ris, de la langue et de toutes
lesgerbantessaloperiesenfermØesdansuncorpsco-
mestible. Elle accommodait les abats comme per-
sonne avant elle, peaufinant depuis trente ans des
recettes sans cesse revues et bonifiØes, aux dires du
PrØsident qui se promettait, depuis au moins autant
d’annØes, de les rØunir en volume. A chaque Noºl,
Maria-Luisa, devant les livres de cuisine qui s’en-
tassent aux Galeries Lafayette,rŒvaitde celui qui, un
jour, porterait son nom. Il aurait suffi que le PrØ-
sidentvoulßtbienprendresursontempsetque,fort
7La comØdie des nuisibles
de ses actions boursiŁres, il suggØr t à Larousse ou
Hachetted’inscrirelemanueldansleursprogrammes
Øditoriaux. Ca faisait doucement rigoler Rosita, car
lespromessesnontenuesparlePrØsidentenquatre-
vingt-un ans eussent rempli le catalogue des Trois-
Suisses.
LorsqueRositaentraenfinpourseservirunverre
d eau, Maria-Luisa chantonnait un air de la Sierra
de Guadarrama : son Ønorme ventre saillait sous le
tablier blanc dØjà maculØ de graisse. Rosita Øtait
andalouse la meilleure des raisons pour dØtester la
cuisiniŁre.
«Qu est-cequØtouveux, carrogna?» demandaMa-
ria-Luisa, en lui jetant un regard mauvais.
LacuisiniŁrevidadanslamarmiteunlourdpaquet
de boyaux frisottØsquiluisaient d humiditØ cadavØ-
resque. CarappelaàRositaunnoyØqu elleavaitja-
disvuretirerdelaSeine. L’huilecrØpita. Uneodeur
dechairsgrØsillantessubmergeal office,aveccetin-
ØvitablerelentfØcalquisoulevasoncoeurjusqu un
rot sonore oø clapota son cafØ au lait matinal.
« Si tou laves pas mio tes putas dØ trripas quØ ton
coul, c’est dØ l’ordourre quØ lØ PrØsident va bouffØ por
la tarde ! »
Et ce fut tout.
Elles s ignorŁrent. Chacune avait eu sa rØplique
et,danslethØ treclosetgrand-guignolesquedel of-
fice, l une et l autre savaient qu un mot de plus eßt
ØtØ un mot de trop transformant la cuisine en ring
pugilistique. Maria-Luisa avait la corpulence pour
elle, Rosita le privilŁge de l ge, car la premiŁre eßt
pu Œtre la mŁre de la seconde.
Rosita prit une bouteille de Volvic dans la res-
serre et sortit, tandis que Maria-Luisa touillait dans
samarmiteetmouillaitlestripesaveclasauceauvin
blanc qui mijotait depuis l aube.
Rosita pensa qu’un jour, il faudrait bien faire
bouffer ses propres tripes à cette inf me grosse
8Philippe Cougrand
bâtarde tolØdane, afin de luiapprendre le respect dß
à la descendante des Rois de Grenade. Aussit t elle
sesigna: sonconfesseuruncatalan luirØpØtaittous
les samedis que ces pensØes mØcrØantes et indignes
l’Øloignaient du paradis. Elle n avait jamais osØ de-
manderauPŁreVargassilagrossetruiecastillaneen
admettantqu ellegrimp tauparadisendØpitde ses
cent-vingt kilos continuerait, l -haut, d emmerder
lemondeavecsestripesàlamodeetautressaletØs.
Elle traversa les deux salles à manger, le grand
salond apparat,ets enrevintdansle petitsalon, au
milieu duquel elle avait laissØ son aspirateur. Elle
vida la moitiØ du Volvic en regrettant de n’avoir pas
un peu de Riojà pour relever l eau, puis elle s en fut
à la fenŒtre etarrangea l embrasse du rideau.
Alors, elle la vit en bas et sursauta.
Elle sursauta d’autant plus que la PrØsidente ve-
nait d entrer dans le salon et l interpellait en lui de-
mandant à quoi elle rŒvait.
« C est encorre rrØvØnou ! fit Rosita.
- Encore ? » dit la PrØsidente en s approchant à son
tour de la fenŒtre, pin ant le nez à cause de l odeur de
tripe que Rosita avait ramenØe dela cuisine.
La PrØsidente, plusencorequesa bonne, avait en
horreurlestripesetabatsdontsonØpouxØtaitfriand.
«Là! Vouslavoyez,sourlØbancdØbois? Ondirait
quØ a nous rrØgarde.
-VousŒtesidiote,Rosita! Commentnousverrait-elle
à travers les rideaux ?
-YØsaispas,Madame…MaisyØsouissourrequ elle
nous voit, comØ yØ vous vois… »
La PrØsidente s’Øcarta de la fenŒtre et leva les
yeux au ciel. Elle aimait bien ce vague battement
de paupiŁres sur des yeux semi-rØvulsØs. Elle avait
rØpØtØ la mimique des annØes durant pour impres-
sionner son monde. Elle croyait se donner l expres-
sion extatique et transverbØrØe de la Sainte-ThØrŁse
9La comØdie des nuisibles
du Bernin. Sa sØrØnitØ de pure composition annihi-
laitenprincipelesvellØitØsdecontroversedelapart
d interlocuteurs moins portØs qu elle à l inspiration
baroque. C Øtaitsouventutile,quecefßtpourclouer
leurbecauxf cheuxoupoursedØroberàsespropres
ignorances.
Enfait,sonregardØtaittoutcequ elleavaitdeba-
roque. Rien,dansunephysionomieplut trevŒcheet
dessØchØe,n eßtØtØpropiceàstimulerl imagination
du Cavaliere romain.
Redescendue parmi les mortels, aprŁs sa brŁve
ØlØvation mystico-sensorielle, elle dØsigna à Rosita
l aspirateur abandonnØ au milieu de l Aubusson,
mais ne put chasser de son esprit avec la mŒme
vigueur le fait que la vieille Øtait de retour. C Øtait
unedr ledevieilleennoir,aveclegenredechapeau
et de voilette opaque qu on ne voyait mŒme plus à
la campagne dans lesdeuilsles plus stricts.
« En tout cas, Madame, y irrai fairre oune ave à
l Øgliseespagnole…˙ alØmauvaisoeil,ounevieillasse
commØ a ! affirma Rosita en se signant avec une
vØhØmence ibØrique.
-Vousaussi,mafille,votreoeildevientbienmauvais,
insinua la PrØsidente en passant, l air de rien, son index
surlacommodeBoulle-NapolØonIII,puisensoufflantle
flocon de poussiŁre qu il y avait ramassØ.
- Si la Senora elle crroit quØ c’est facile, dØpouis
qu elle a rrenvoyØ la Pilar ! maugrØa Rosita peu im-
pressionnØe. QuØ la Maria-Luisa, elle vot rien fairre
en dØhorrs dØ sa merrda de couisine ! Quince piŁces,
toute sole ! Vous crroyez quoi ? QuØ la Rosita, c est
oune dØesse inndienne, avec plein dØ bras parrtout, por
l aspirator, le chiffonn y lØ vitrØs… »
Rosita avait rebranchØ l’aspirateur et ses sempi-
ternellesr leriesseperdirentdanslevrombissement
de l’appareil.
La PrØsidente l avaient embauchØe dix ans plus
t t etconnaissait par sesamiesquilui enviaientson
10Philippe Cougrand
intØrieur, la difficultØ de stabiliser un personnel de
maisonfiableethispanique. Ellenes offusquaitplus
depuis longtemps des Øtats d me et des Øpanche-
ments de Rosita. Elle subissait ses Espagnoles Ma-
ria-LuisadepuisunquartdesiŁclecommeelleendu-
rait ses migraines, sa phlØbite ou l haleine ravagØe
d’Aldo, le setter irlandais hors d ge, recueilli à la
mort de sa soeur cadette : c est à dire, avec un sens
profondØment chrØtiende l’acceptation.
La PrØsidente Øtait revenue à la fenŒtre et obser-
vaitdenouveaulavieille. Voil unmoisquecelle-ci
arrivait à la mŒme heure matinale et s installait sur
ce banc des jardins du Ranelagh, face à l h tel des
CheneviŁres. IndiffØrente aux gens qui passaient, à
lacirculationdel AllØePil tredeRozier,ellerestait
là une quarantaine de minutes, immobile, appuyØe
sursacanne,unbelobjetancien,latŒtelevØeversles
fenŒtres des salons. Puis elle repartait en boitillant,
voßtØe,etdisparaissaitdanslaRueAlbØricMagnard.
Pilar, Rosita et Maria-Luisa avaient remarquØ le
manŁgebienavantlaPrØsidente. Decejour,ç avait
ØtØà quisurprendraitl arrivØe de la vieillequiavait
assezgrandairpourappartenirauquartier,maisqui,
à l Øvidence, n enØtaitpas,sinononl auraitsu!
Pilar s en Øtait allØe la premiŁre. Au bout de dix
joursd observation,elleavaiteuunepoussØed hys-
tØrie. Elle s Øtait roulØe sur l admirable Savonne-
rie du grand salon, en suppliant Madame de chas-
serlavieille. LebraveAldo,l instinctembrumØpar
dix-huit annØes de sucreries qui lui avaient Øpaissi
l’hØmoglobine, s’Øtait imaginØ qu elle voulait jouer
ce n’Øtait vraiment pas le genre de Pilar. Il lui avait
copieusement lØchØ la figure en pissotant de joie.
SuffoquØe par les remugles de l haleine canine, Pi-
lar avait rossØ Aldo. C Øtait une attitude inadmis-
sible pour la PrØsidente qui tenait au chien de feue
sasoeur,comme àunpupilleconfiØpar ladestinØe.
11La comØdie des nuisibles
On avait mis Pilar à la porte, malgrØ sept annØes
de dØpoussiØrage ØmØrite, etlesChaberaux de Nan-
touillet qui n avaient pas de chien et n auraient ja-
maisavalØquelquechosequiressembl tàdestripes,
s Øtaient empressØs d aussit t la rØcupØrer, moyen-
nant une substantielle augmentation et une chambre
au sixiŁme desservie par l ascenseur.
Bien que la PrØsidente regrett t Pilar qui la nar-
guaitdØsormais,àchaquefoisqu elleserendaitAve-
nuePaulDoumerauthØhebdomadaired EglØeCha-
beraux de Nantouillet, frapper fort pour atteindre
lesimaginationsparl exemple,restaitceluidesprØ-
ceptesdeSainte-ThØrŁse,qu ellepratiquaitlemieux.
Si, durant les dix jours qui avaient suivi la liqui-
dation de Pilar, Maria-Luisa et Rosita s Øtaient te-
nues coites, la vieille leur mettait à nouveau la cer-
velle en Øbullition. Lorsqu elles ne se disputaient
pas,ellesavaienttoujoursàlabouchedesmotsaussi
dØsuetsque sortilŁges, sorciŁreset mauvaisoeil. La
PrØsidente y voyait les sØquelles d une archa que
Øducation catholique, à la limite du paganisme pØ-
ninsulaire ante-chrØtien. DØsormais, Rosita passait
plus de temps à Øpier la rue, qu un plumeau à la
main ; quant à Maria-Luisa, elle se calfeutrait dans
sa cuisine en mitonnant ses horreurs pour le PrØ-
sident, sous la protection de cierges qu elle brßlait
àlaMadoneenplastiquefluorescentramenØedeFa-
tima trois ans plus t t.
La PrØsidente quitta le salon pour son cabinet
d Øcriture, une petite piŁce aux lambris Louis XVI
rØcupØrØs lors de la dØmolition du Palais Rose.
C’Øtaitleseulendroitdutropvasteappartementoø
elle se sentait chez elle. Depuis que son Øpoux et
elle ne recevaient plus, que les enfants ne se dØpla-
aient plus et que les piŁces d apparat demeuraient
closes,leurmobiliersousdeshoussesblanches,elle
Øprouvait dans son cabinet l’inaltØrable sentiment
d une sØcuritØ absolue. Il Øtait à son image ; tout,
12Philippe Cougrand
ici,semblaitàsatailleetàportØedesamain,depuis
les livres qu elle aimait dØnicher et parcourir, aux
objets prØcieux que son insatiable curiositØ et un
chinage effrØnØ avaient enlevØ aux boutiques des
antiquaires du monde entier.
La PrØsidente aimait la douceur du bois de rose,
l’odeur des vieilles reliures oø l or se fane, le tou-
cher froid du marbre des bustes qui, comme au-
tant de tŒtes coupØes d un blanc lisse et laiteux, re-
couvraient tout un mur. Canova, Thorwalsen, Da-
vid d Angers et Carpeaux se disputaient le fond de
l’alc ve,encompagniedesculpteursmoinsconnus.
Elle possØdait aussi un amour de petit guerrier grec
parBourdelle,etn ØtaitpaspeufiŁred unelanguis-
santehØta redeCamilleClaudel,dØcouverteauVil-
lageSuissebienavantqu unfilmn eßtremislajeune
fole lamode.
Elles assitàsonbureau dosd ne ,unepetitemer-
veille en acajou fabriquØe pour Marie-Antoinette et
qui avait figurØ sur les inventaires royaux de Saint-
Cloud. Le maroquin d Øpoque Øtait constellØe des
taches d encre qu y avaient semØes la pauvre reine
etl ØnervementdelaPrØsidentelorsqu elleØcrivait.
PossØdØe par une sorte de vØnØration romantique à
l’Øgard de Marie-Antoinette, elle avait ench ssØ sur
le trumeau de la cheminØe, un tableau en mØdaillon
par VigØe-Lebrun demeurØ inachevØ pour cause de
RØvolution.
Elle se lan a dans une Øp tre à Caroline Raffa
di Salicetti, l une de ses plus vieilles amies qui
avait ØpousØ, aprŁs-guerre, un authentique prince
sicilien au blason aragonais successivement redorØ
parlefascisme,lesamØricainsetlamafia. Lesdeux
femmes s’Øcrivaient au moins une fois la semaine.
Entre Palerme ou Venise, Rome, la Scandinavie
et Paris, dØferlait un flux continu d horreurs insi-
nuantes et de calomnies, car la princesse voyageait
beaucoup, malgrØ une syphilis carabinØe que lui
13La comØdie des nuisibles
avait jadis refilØe Luigi-Vittorio, son Øpoux mais
aussi la plus vieille folle ØhontØe qu eßt connue
Madeleine CheneviŁres. La pauvre Caroline en
crevaitaufondd’unfauteuilroulant.
Une fois de plus, la PrØsidente dØveloppa sur le
papierlalitaniedesesgriefscontresonpropremari.
Madeleine CheneviŁres possØdait à fond l art de la
rhØtorique,del insinuationetdel ordurequ elledis-
tillaitavecuneØlØgancejØsuitique. C eßtØtØmono-
tone à la fin, mais ce n Øtait jamais la mŒme chose,
car sa mØmoire savait ramener à flot des dØtails ou-
bliØs, les remodeler, les rØinventer…
Uneseulefois,laPrØsidenteselevaet,parcurio-
sitØ, vint à la fenŒtre. La vieille se tenait toujours
à l orØe des jardins du Ranelagh, comme une pou-
pØe d ØbŁne taillØe à mŒme le banc. La PrØsidente
songea soudain au vieux gardien de cire du MusØe
GrØvin, auquel son oncle Alfred avait autrefois en-
voyØ la petite fille qu elle Øtait encore lui demander
l heure. L’oncleavaitbienridesamØpriseconfiante
et lui avait donnØ un gage.
Le gage avait provoquØ une nausØe ; il y avait la
rancitude de cette chose Ønorme et violacØe qu elle
avait dß mettre dans sa bouche et caresser avec la
langue, tandis qu oncle Alfred haletait ; il y avait
aussi cette liqueur chaude et douce tre inattendue
pour tout dire qui avait puissamment jailli dans sa
gorgeetqu elleavaitaussit tvomiesurlacarpette.
Ca,c ØtaitlapremiŁre foisetelleavaitonze ans.
Par la suite, elle avait pris goßt aux gages de
l oncle Alfred. Quand sa mØmoire le ramenait dans
sesretstoujoursprØcis,ellerØpondaitparunsourire,
au sourire Øvanoui du jeune homme tombØ quelque
part du c tØ de Dunkerque, en Juin Quarante, et
qu on n avait jamais retrouvØ.
Elle n’avait plus aimØ personne.
Elle pensait rarement à l oncle Alfred. Elle dØ-
testa la vieille du banc de lui avoir rappelØ le jeune
14Philippe Cougrand
frŁredesonpŁre,sibeau,tropØprisdespetitesfilles,
de leur bouche candide et sucrØe, et du bouton de
rose qu il aimait sentir s Øpanouir sous ses doigts
prØcisetlØcherlonguementdanslasolitudedesgre-
niersfamiliaux,sousl oeilimpavided a euxenglou-
tis par la poussiŁre.
Un peu confuse, le ventre titillØ par une chaleur
impudique, elle revint à son Øcritoire.
Sonesprits aga aitdelaprØsencetenaceetinex-
plicable de la vieille. Elle en toucha quelques mots
à Caroline. Sur ce, elle entendit le PrØsident s’agi-
terdanssonbureau,justeau-dessus. Toutelahargne
qu elleØprouvaitpourleshommes,ettoutlefielque
celui-ci dØversait dans son coeur depuis qu il occu-
paitindßmentlaplacedel oncleAlfred,explosŁrent
sur le beau papier vergØ à en-tŒte :
La PrØsidente…
MadamelaPrØsidenten avaitendØfinitivejamais
rien prØsidØ, à l exception d un vague ComitØ d En-
traide aux Victimes de la RØvolution Roumaine,cefa-
meuxhiveroøle ConducatoravaitØtØfusillØavecsa
virago, et oø les tØlØs exhibaient des monceaux de
cadavres sortis d on ne savait oø.
Las ! L’essentiel des fonds rØcoltØs des sommes
consØquentes, compte tenu de la notoriØtØ des
membres du comitØ s Øtait perdu en frais structu-
rels. Les brochures quadrichromes, les attachØes
de presse, les d ners chez Taillevent, Lucas-Carton
ou à La Tour-d Argent, organisØs par Madeleine
CheneviŁres pour sensibiliser le monde industriel
aux bØnØfices d une reprise Øconomique post-rØvo-
lutionnaire, avaient lourdement grevØ le budget des
dames du Ranelagh. Elle avait toujours soup onnØ
Mathilde Gaillardon, une jalouse bossue à laquelle
elleavait inextremissoufflØlaprØsidenceducomitØ,
d’avoir portØ à la connaissance de cet immonde
Canard Encha nØ,lagabegiefinanciŁredanslaquelle
sombrait l’aide aux Roumains.
15La comØdie des nuisibles
Cette annØe-l , la position du PrØsident Chene-
viŁres le pla ait au mieux pour que l Etat distribu t
des subventions au ComitØ : deux de ses plus vieux
condisciples à l X et à l Ena siØgeaient, l un, au
conseil des ministres ; l autre, parmi les conseillers
officieux du PrØsident de la RØpublique.
QuantauPrØsidentCheneviŁreslui-mŒme,ildiri-
geaitd unepoignedeferla ConfØdØrationGØnØraledu
Patronat Fran ais , un organisme qui, sur son impul-
sion, avait bien volontierscontribuØ au financement
du ComitØ.
Le Canard Encha nØ avait portØ le premier coup.
Le Monde et LibØration avaient suivi. L’EvØnement
et L Express en avaient fait un dossier, mais si plein
de considØrations putrides, que le PrØsident avait
dß, dans la prØcipitation, rØsigner ses fonctions à la
confØdØration.
Le comitØ avait ØtØ dissout. Le ministre, dØmis-
sionnØ aprŁs sa mise en examen, se dØbattait depuis
dans une interminable instruction judiciaire que ses
amis de la Chancellerie s effor aient de ralentir en-
core. Le conseiller s Øtait opportunØment suicidØ
dansunrendez-vousde chassede la prØsidence.
DepuiscetteØpoque, le PrØsident etla PrØsidente
separlaientpeu,surtout,parbonnesetcuisiniŁrein-
terposØes. Pourle consoler d unecarriŁre brisØe sur
letard,sesamisdel AcadØmiedesSciencesmorales
l ,ilsyavaientØtØunpeufort! etpolitiques,avaient
Ølu Albert CheneviŁres au fauteuil prestigieux d un
ancien PrØsident du Conseil de la QuatriŁme, vic-
time d un infarctus en plein ballet bleu dans la cØ-
lŁbre maison de la Rue de la Pompe.
162
Aujourd hui,l’AcadØmiedesSciencesmoraleset
politiquesallaitrecevoirle PrØsidentCheneviŁres.
Dans son grand bureau lambrissØ, auquel un
mobilier Empire donnait un lustre imposant, Albert
CheneviŁres enfilait tout seul l habit vert que la
Maison Cardin avait coupØ et brodØ sur mesure.
L’opØrationØtaitdØlicateetileßtvolontierssollicitØ
une aide, mais pour rien au monde, il ne se serait
adressØ à sa femme ou à l’inepte Rosita. Quant aux
doigts graisseux de Maria-Luisa sur son plastron
blanc, il en frØmissait d horreur.
Il Øtait rentrØ la veille au soir d un sØjour de trois
semaines dans leur rØsidence de la vallØe de Che-
vreuse, oø il avait rØdigØ son discours de rØception
à l AcadØmie. En grand libØral, il y donnait une
magistrale le on de sociologie et d Øconomie po-
litique à des gouvernants en panne d idØes, sur le
point d Œtre dØbordØs par la rue, les grŁves et la
chienlit syndicalo-universitaire. Il y pr nait un re-
tour en force à la sociØtØ patriarcale d autrefois, oø
seulslesmeilleursentendonslesplusfortsjouiraient
du rŁgne, de la puissance et de la gloire, les autres
Øtant dØlocalisØs vers des campagnes agonisantes
dont ils constitueraient le terreau de la renaissance.
Tout ce beau programme s accomplirait au mieux
sous l Øgide d’un catholicisme ØpurØ de ses prŒtres
libre-penseurs quand ce n Øtaient pas des ØvŒques
17La comØdie des nuisibles
gauchistes ! et des catins enjuivØes l , il se deman-
dait s il devait maintenir le mot qui Øtaient encore
descenduesdansla rue,la semaine passØe, dØfendre
le crime innommable de l avortement.
L’un de ses amis, Paul Nancras, de l AcadØmie
Fran aise, charmant mais d un socialisme obsolŁte,
auquel il avait lu la synthŁse de son discours, avait
suggØrØ que toutbondictionnaire appelleraitsa mØ-
thodeniplus,nimoinsdufascisme. Oupis. CePaul
Nancras avait mŒme eu le culot de lui rappeler un
Øpisode connu d’eux seuls, oø le PrØsident avait ØtØ
fort soulagØqu onlui indiqu ttelleavorteuse dere-
nomquisauveraitlamiseàSolange,safille,enceinte
desoeuvresd uncompagnonmaladroitdel Ecoledu
Louvre,non-mariableeuØgardàsacouleurdepeau.
Le PrØsident lui avait raccrochØ au nez et avait
biffØlenomdel acadØmiciendetoussesrØpertoires.
LeuramitiØtrentenaireØtaitmaintenanten berne. A
bien y repenser, la veille dans son lit, tandis qu il
relisait encore son discours, le PrØsident avait ri de
cepauvreØcrivaillonquisepermettaitdeletraiterde
fasciste.
Bon pŁre, bon chrØtien, donnant une juste obole
auxmalheureux,ledimancheàlasortiedesmesses,
ayantsubventionnØsanscompterl OpusDei,lesChe-
valiers de la Foi et les Missions EtrangŁres,dutemps
qu il prØsidait la confØdØration, il ne voyait pas en
quoi le qualificatif le concernait.
Fasciste, Albert CheneviŁres ? Et pourquoi pas
nazi !
Lui ? MØdaillØ de la RØsistance, mØdaillØ
militaire, commandeur de la LØgion d hon-
neur, grand-croix de l Ordre monØgasque de
Saint-Charles, chevalier du Saint-SØpulcre gr ce
à l intercession de Pie XII qui l avait, quelques
annØes plus tard, nommØ commandeur de l Ordre
pontifical de Saint-GrØgoire-le-Grand en rØcom-
pensedesjudicieuxplacementsverslesquelsilavait
18Philippe Cougrand
orientØ le Saint-SiŁge. Sans compter une avalanche
de dignitØs africaines et amØricano-latines ! Tous
ces ordres Øtaient ØpinglØs sur un mannequin de
couturiŁrequitr naitaumilieudeson vastebureau,
revŒtu de la robe des Chevaliers de Malte, la seule
distinction à laquelle il eßt postulØ et que lui avait
sŁchement refusØe le Grand-Ma tre soi-mŒme, le
PrinceC.LarebuffadeavaitglissØsurlui,carmŒme
l’ingratitudedugrosJeanXXIIIetdecedØmagogue
de Paul VI lesquels lui avaient interdit de para tre
à la Cour pontificale, au prØtexte que son argent
avaient une odeur que Leurs SaintetØs ne prisaient
guŁre ne l avait pu dØtourner de l essence mŒme du
Christianisme.
Alors,vraiment,quelcon,cePaulNancras!
Fasciste ?
Parce qu’il mettait au-dessus de tout les valeurs
familiales fondatrices de l Occident ?
Parce qu il Øtait contre le meurtre chirurgical au-
quels adonnaientcespØtassessansfoiniloiprØten-
dument libØrØes ?
Parce qu il prØconisait le meurtre lØgal à l en-
contre des perturbateurs de l ordre social et des as-
sassins de tout poil ?
Parcequ ilcroyaitjustementenl Ordre,enl Au-
toritØetenuneSociØtØhiØrarchisØequidonneàcha-
cun la place qu il mØrite ? En une sociØtØ oø les
hordes dØcha nØes de la main d’oeuvre ØtrangŁre et
de sa prolifØrante progØniture doivent apprendre à
rester laleur?
Parce qu il dØfendait la vraie Culture des Ølites
universelles et le Patrimoine ?
Parce qu il professait que la police avait un r le
rØpressif à jouer dans ces banlieues qu un Islam
d’importation mettait à feu et à sang ?
Parce qu il mØprisait les Øducateurs, ces
jean-foutre ?
19La comØdie des nuisibles
Parce qu il voyait, dans la guillotine, le doigt de
Dieuet,danslamatraquedesCRS,laseulemainde
justice qui valßt ?
Au temps oø ils se parlaient encore, il arrivait à
MadeleineCheneviŁres,lorsquel excØdaientlesdis-
cours verbeux du PrØsident sur la dØliquescence so-
ciale et les moyens d’y remØdier, de rappeler fort
gentiment à son Øpoux avec l ironie perfide et grin-
ante qu elle cultivait, comme d autres leurs orchi-
dØeslecheminparcourudepuislamØtairienormande
oøilØtaitnØ,etdesuggØrerquecettecirconstancelui
eßt dß Ølargir l’esprit. « Justement ! » rØpliquait-il
alors d une hauteur incommensurable : « Mon par-
cours est à la portØe de tout le monde… » C Øtait
conclureunpeuviteetoublierqu ilØtaitentrØàPo-
lytechniquegr ceauxboursesd uneRØpubliquequi
croyait encore en l ØlØvation de l homme. C Øtait
oublier, surtout, ce qu il devait aux tripatouillages
de son futur beau-pŁre, Fran ois Lozes de Vernas-
son, alorssous-secrØtaire auxAffairesØconomiques
dans le gouvernement du PrØsident Laval.
Vernasson, lui-mŒme ancien de l X, avait remar-
quØ,lorsdeladØb cle,cejeuneetbrillantpolytech-
niciensortidel Øcoleen1939justeàtempspoures-
suyerdanslesArdenneslapiredØfaitedestempsmo-
dernesetrejoindrelesplanquØsduGrandEtat-major
endØroute. Vernassonl avaitaccueillià Vichy dans
son cabinet, un carrefour stratØgique qui avait per-
mis au jeune CheneviŁres d accumuler savoir-faire
et sommes rondelettes. Aussi, à partir de juin 1944,
Øtait-il allØ faire oublier son magot dans le maquis.
Puis il s Øtait engagØ dans la II DB,enOctobrede
la mŒme annØe pour toute la durØe de la campagne
d Allemagne.
Il avait appartenu à la premiŁre promotion de
l Ena et avait intØgrØ l’Inspection des Finances.
Gr ce à son entregent politique et aux recomman-
dations de ses amis rØsistants, il avait ØtØ nommØ,
20Philippe Cougrand
quatreansplustard,directeurd’administrationdans
l’un des ministŁres les plus influents de l Øpoque :
les Anciens Combattants et Victimes de Guerre.
Par la suite, passØ dans les affaires, il s’y Øtait
acquis une rØputation flatteuse, malgrØ des rumeurs
de spØculation sur les bons du TrØsor et les fonds
d Indochine.
Entretemps,en1948,avecpourtØmoinunancien
ministredeDaladier,ilavaitØpousØMadeleine,Eli-
sabeth, Apolline Lozes de Vernasson union spØcia-
lement bØnie par un tØlØgramme chaleureux de Sa
SaintetØ Pie XII. De Madeleine, il avait eu Martin
en 1950, puis Solange en 1953 et enfin Philippe qui
n’avaitvØcuquetroisjours. Ils ØtaitadonnØdeloin
auxjoiesdelafamille,toutenØtendantlepatrimoine
de l ex-sous-secrØtaire d Etat qui se laissait oublier
surlarivesuisseduLØman.
En 1965, annØe de la mort de son beau-pŁre, Al-
bert CheneviŁres Øtait le meilleur financier-conseil
delaplacedeParis. Toutenaccumulantlesjetonsde
prØsence,ilavaitarrondisafortunedanslesglauques
aventuresdugaullo-pompidolismeimmobilier,avec
une maestria qui lui avait valu de traverser tous les
orages et de bien ricaner, lorsque les scandales de
l EmpruntGaubertetdela GarantiefonciŁreavaiten-
glouti quelques confrŁres en saloperie.
A quatre-vingt-un ans, Membre de l Institut, il
avait ratØ de peu une sØnatorerie dans le Var il avait
une rØsidence à Saint-Mandrier car les DØmocrates-
ChrØtiensluiavaientrefusØl’investitureàcausedes
relentsdecorruptionqu iltra naitaprŁsluietqu une
presse dØmuselØe se serait complue à Øtaler. La po-
litique Øtait d ailleurs une page tournØe, puisque le
nouveauPrØsidentdelaRØpubliqueneluipardonne-
raitpassaprisedeposition,aumomentdel Ølection,
en faveur de ce cher Edouard en lequel il avait vu
s’incarnerlesvaleurssßresdelasociØtØbourgeoise.
21La comØdie des nuisibles
Au terme de ce parcours, il avait trŁs naturel-
lement oubliØ la mØtairie de son pŁre, un brave
hommedisparuavecsamŁredanslebombardement
de Saint-Lo. Ainsi, Albert CheneviŁres ne se rap-
pelait-il pas avoir jamais vØcu ailleurs que dans les
salons dorØs des palais nationaux, les boudoirs des
duchessesduSeptiŁmeetlesallØesdugrandmonde.
Il croyait de toute bonne foi Œtre nØ dans le quinze
piŁcessur deuxØtagesdel AllØePil trede Rozier.
Quand,àl ØpoqueduscandaledØclenchØparl in-
curie de sa femme et de ses amies, les journaux de
la presse socialo-communiste avaient glosØ sur des
origines paysannes, pourtant honorables, il les avait
tra nØsdansle plusfameuxetridiculedesprocŁsde
la CinquiŁme RØpublique pour atteinte à la vie pri-
vØe. Il avait perdu sur toute la ligne, malgrØ le sou-
tienactifd amisbienimplantØsàlaChancelleriequi
avaientautrefois ØmargØ à seslargesses.
Le PrØsidentCheneviŁresvenaitde nouer impec-
cablementsacravateblanche. L ØpØeofferteparses
relations l attendait en travers du fauteuil, prŁs du
bicorne et de la cape, mais il n’en prisait guŁre la
poignØe en or et cristal de roche, trop moderne de
conception. Son fils, chargØ de la souscription, en
avait passØ commande à un jeune sculpteur, mais
Martin avait un goßt dØplorable en matiŁre d art,
bien qu il en eßt fait son mØtier et y gagn t mani-
festement de l argent.
Au moment d Øpingler la dØcoration qui relŁve-
rait le mieux son habit, il hØsita et choisit sur le
mannequin d exposition, tout bariolØ de rubans et
d Øtoiles ØmaillØes, le grand cordon et la plaque du
Saint-CharlesmonØgasque,ainsiquelacroixdeche-
valier du Saint-SØpulcre.
Depuis que son parti le snobait, il se refusait à
porter sa LØgion d honneur. Aujourd hui, c Øtait à
regret qu il renon ait à sa commanderie pontificale,
mais il lui fallait garder le col libre pour recevoir,
22Philippe Cougrand
en fin de matinØe, la cravate de commandeur du
MØrite national que son ami, le Professeur Mario-
noz avait tenu à lui dØcerner personnellement. Cet
hØpatologue de renom devait moins à ses compØ-
tences personnelles, qu un savant dosage des fac-
tions par Matignon, d Œtre entrØ au gouvernement
voil quelquesmois,avecletitredeSecrØtaired Etat
à la CrØation industrielle.
AusoirdelavieduPrØsidentCheneviŁres,c Øtait
unhommage explicite. Pourtant,venuede cepoliti-
cien quarantenaire qu il avait contribuØ à mettre en
selle en finan ant son Ølection, via les Laboratoires
Fabert de Montauban dont il Øtait actionnaire, l’in-
tention l attendrissait.
Certes, il y avait aussi les trois petits essais sur
le nØo-monØtarisme, commis à temps perdu par des
nŁgres salariØs à partir de quelques bonnes idØes
qu il avait fournies, mais le PrØsident CheneviŁres
Øtait le premier à reconna tre que ses opuscules ne
rØvolutionnaient guŁre la thØorie. C Øtait pourtant
l’oeuvrequ onavaitmiseenavantpourluioctroyer
leMØritenationalautitredecedØpartementministØ-
riel. Le PrØsident pensait que le petit Marionoz mi-
nistre pour la seconde fois mØritait qu on le pouss t
plus haut, et lui croyait assez d envergure pour de-
venir une figure de la RØpublique de demain.
LePrØsidentachevadesevŒtir,regrettantunefois
deplusqueGilbert,sonvaletdechambre,fßtpartià
Saint-Mandrier prØparer la villa oø il comptait des-
cendre dans deux jours. Il passa un instant dans la
salle de bain inonder l habit vert d’ Habit-Rouge et
mettre unpeude collyre dansdesyeuxfatiguØsqui,
sinon,devenaientchassieux. EnfinparØpourlaker-
messe il se rØpØtait le mot en riant tout seul il posa
lacapesursesØpaulesetdonnauncoupdecoudeau
mannequin, comme à un autre lui-mŒme.
23La comØdie des nuisibles
Ileut,enrevanche,unregardrespectueuxetsans
doute ? reconnaissant pour le crucifix grandeur na-
ture, oø un Christ baroque, polychrome et ibØrique
de MontanØs, pleurait des perles de sang. Le credo
Øtait ostentatoire, mais nul, parmi ceux qui pØnØ-
traient ce saint des saints qu Øtait le bureau du PrØ-
sident,nepouvaitplusignorersesconvictionscatho-
liques, apostoliques et romaines.
Il emprunta l escalier, un peu empŒtrØ dans sa
dØmarche par l ØpØe qui donnait dans ses vieilles
jambes rongØes d ulcŁres variqueux. La dØlicieuse
odeur des tripes au vin blanc cuisinØes par Maria-
Luisa dØbordait largement de l office et venait cha-
touiller ses capteurs sensoriels. Il s en promit une
bonneventrØeàsonretourdescØrØmoniesdelama-
tinØe.
« Oø est Madame ? demanda-t il à Rosita qui en ter-
minait avec l aspirateur.
-La sale vieillasse est encorre vØnou ! »
InterloquØ, le PrØsident mit quelques secondes à
comprendre que Rosita s agitait pour l’inconnue du
banc. Au fond, il ne lui aurait pas dØplu que la vØ-
ritØ fßt la premiŁre qui lui Øtait venue à l esprit. Il
poursuivit son chemin en se rØpØtant, avec l accent
de Rosita : « La vieillasse… La vieillasse… »
Comme il passait devant le cabinet d Øcriture de
sa femme, oø il devinait que celle-ci le calomniait
encore dans ses griffonnages hystØriques auprŁs de
lasyphilitique,ilavisaavecdØgoßtunAldorepuqui
sommeillaitenronflantcontrelaporte,unepattesur
le museau. Personne ne regardait. Il lui dØcocha un
coup de pied dans les c tes et crut entendre craquer
un os.
La bestiole gronda sobrement en se mettant de-
bout et montra ses crocs usØs et jaunis en bavant,
puisØmitunjappementplaintifetlØcha l endroitoø
le coup avait portØ.
24Philippe Cougrand
« Viens-y voir, saloperie de carne ! » susurra le PrØ-
sident,lamainsurlagardedesonØpØedeparade,avecla-
quelleileßtvolontiersembrochØcem tinpuantqui,de-
puistroplongtemps,bouffaitsystØmatiquementsespan-
toufles de Saville Road.
Aldocompritl intentionetseletintpourdit,aprŁs
un aboiement pour la gloire.
La PrØsidente, attirØe par le tapage, apparut sur
le seuil du cabinet. Elle Øtait ravie d apercevoir son
Øpoux dans le harnachement grotesque des momies
de l Institut, à seule fin de lui montrer qu elle n’en
avait rien de plus à dire. Tous deux se toisŁrent par
miroir interposØ, puis le PrØsident, coiffant son bi-
corne avec une ØlØgance infaillible, se retourna vers
elle et l cha, en mŒme temps qu’un pet fØtide dans
un nuage de Guerlain :
« Vieillasse ! »
Etilsortit,lalaissantinterdite,lanarineoffusquØe
par un mØlange de macØrations intimes et d Habit-
Rougeunparfumqu elledØtestaitportØpard autres,
parce qu il avait ØtØ celui de l oncle Alfred. Elle
chercha dansle refletdu miroir à quice goujatpou-
vaitbienparleràmoinsqu ilnesefßtagidedonsde
ventriloque que Rosita leur eßt cachØs mais une pe-
titevoixluisusurraquelavieillasse,c Øtaitelle. Elle
hocha la tŒte avec superbe et s en retourna labourer
de sa hargne le vØlin timbrØ. Aldo en profita pour
se glisser dans le cabinet et se lover sous la bergŁre
Louis XVI, le nez dans le cul.
Sur le trottoir ilØtait exactement9 h 30 etle PrØ-
sident Øtait la ponctualitØ mŒme Albert CheneviŁres
s’impatientaquesaBentleynefßtpasdØj l . C Øtait
un modŁle de 1969, dont il n’avait jamais pu se dØ-
faire : tout Parisconnaissaitla Bentley du PrØsident
CheneviŁres. Sa concierge et celle de l’immeuble
d’ -c tØ s’Øtaient prØcipitØes sur le trottoir pour le
contempler dans son grand apparat. Il prit la pose,
tandis qu elles tournaient autour de lui, s exhibant
25La comØdie des nuisibles
parvanitØdevantcespetitesgensØbahiesdetantd or
etde broderies,etderubans,etde crachatsglorieux
tout en vermeil ØmaillØ.
AumomentoøPaul,lechauffeur,avecquatremi-
nutes de retard, garait la Bentley le long du trottoir,
et qu en descendait Maxime Laborit, son secrØtaire
particulier son nŁgre favori il eut une pensØe qu il
chassavite. Ilvoyaitunevieillefemme,usØe,flØtrie,
courbØeet,aulieudel opulencedel AllØePil trede
Rozier, une ferme qui sentait la pomme aigrelette et
le crottin des percherons. Voilà si longtemps qu il
n avaitsongØ à sa mŁre, que cette pensØe incongrue
ledissuadadedisputerPaulàproposd un retardin-
contestable.
Alors, il vit l inconnue tout en noir sur le banc
d en-face. DerriŁre sa voilette, il n aurait su dire si
des yeux le regardaient. Il s enfourna dans la voi-
ture, et Paul qui s appelait Jean-Michel de son vrai
prØnom referma doucement la portiŁre. Sans Øcou-
ter Maxime Laborit qui le fØlicitait de son discours,
il regarda l allØe par la vitre arriŁre. La vieille Øtait
toujourslàetlespipelettesbavassaientsurletrottoir.
Puis, rien. La voiture avait tournØ.
263
La PrØsidente avait regardØ l automobile dispa-
ratîreaucoindelarue.
Lerideauretomba. Elleseditqu ilsraconteraient,
à la rØception, que la PrØsidente Øtait souffrante…
Tu parles ! Plutôt crever qu’assister à l apothØose
de ce salaud infâme qui lui avait bouffØ sa vie, ses
espØrances et ses illusions.
Enfant,elleØtaitdouØepourlaclarinette. Elleeßt
faitunecarriŁrehonorableprestigieuse? siFran ois
Lozes de Vernasson ne l avait vendue à ce roturier
deCheneviŁres,afindeblanchirsaconduiteàVichy.
Quoiqu à dire le vrai, Vernasson n avait ØtØ raboutØ
à Lozes qu en 1868 par un officier d Øtat-civil dont
la complaisance à l Øgard du prØfet Adalbert Lozes
tenaitàlarØceptiondecedernier,àCompiŁgne,par
l Empereur.
Sil oncleAlfredavaitsurvØcuàlapochedeDun-
kerque, il aurait su convaincre son frŁre Fran oisde
laisser la petite tenter le Conservatoire. Au lieu de
ça,elleavaitgâchØsonexistenceaveccebouffeurde
tripesquiavaitlabourØàgrandscoupsdequeuetout
ce que le Who s who comptait de roulures et toutes
les catins de tous les bordels mondains de Paris et
d’ailleurs !
Et maintenant, ce sale queutard allait rejoindre
leur fils.
27La comØdie des nuisibles
Ah ! il tenait bien de son pŁre, le petit Mar-
tin, ce vieillissant jeune homme de quarante-cinq
ans, sur les pas duquel elle avait lancØ, durant des
annØes, les bataillons inquisitoriaux des trois plus
grandesagences de dØtectivesde la capitale. A prØ-
sent qu elle connaissait bien son fils, elle vomissait
cetavaleurdebitteschairdesachair,peut-Œtre,mais
dØgØnØrØ qui s affichait avec de gros ØnergumŁnes
moustachus,bardØsdemusclesetdecuird unevul-
garitØ, ô mon Dieu ! et qui, lorsqu il ne se faisait
pas sauter dans son duplex du Parc Monceau par de
ravissants ØphŁbes d outre-MØditerranØe tarifØs, ba-
billaitdesheuresdurantdanssagaleriedel Avenue
Matignon, en compagnie de clients amØricains aux-
quels il refilait les plus abominables croßtes de la
CrØation.
Etdansl appartementdeMartinCheneviŁres,les
rejoindrait ou l attendait dØj , la pulpeuse Solange,
lafille,personnificationdel ingratitudeetdelaprØ-
somption depuis qu elle Øtait vicomtesse de Sordes
etqu ellepondaitmarmotsurmarmot,àraisond un
tous les deux ansplus les jumeaux de 1978. Depuis
ladonationpartage,ellen enavaitquepoursonpŁre,
etlaPrØsidentesoup onnaitqu encherchantbien,on
eßt trouvØ entre ces deux-l quelque chose qui res-
semblaitauxgagesintØressØsde l oncleAlfred.
Sesseptpetits-enfants,del anØ,î Philibert, vingt-
et-unans,aupetitdernier,Valentin,onzeans,enpas-
santparJeanne-Marie,Marc-Antoine,ClovisetClØ-
mence, les jumeaux, et enfin Alexandre, ne s aven-
turaient guŁre AllØe Pil tre de Rozier. Depuis long-
temps, leur garce de mŁre les avait convaincus que
MadeleineCheneviŁresØtaitunevieillepeauatrabi-
laire, infrØquentable, avare pas d espoir d argent de
poche! etsottepasl ombred’une conversation !
CesconsidØrationsn empŒchaientpasSolangede
lorgner sur la collection de sculptures de sa mŁre,
28Philippe Cougrand
dontelleseseraitvolontiersappropriØquelquesspØ-
cimens,àcommencerparleCamilleClaudelenonyx
et jaspe, pour les puissantes rondeurs duquel elle
avait toujours eu un faible particulier.
Et tout ce jolimonde, PrØsident, enfants, gendres
Wladimir Ranski, la pianiste de Martin (un virtuose
ratØquilereposaitdesbackroomsetautreslieuxd’or-
gies), et Pierre-Marie, le vicomte de Solange et pe-
tits-enfants,allaitparader àla rØceptiondel AcadØ-
mie, puisà celle du Ministre Marionoz.
Sans elle…
Ô la belle famille unie autour du patriarche !
Comme elle se trouvait bien aise de rester à l Øcart
de leurs simagrØes, de ne rien entendre de leurs
bavardages ! EcartØe, peut-Œtre, mais quelle fiertØ
d’avoir si peu encommun avec ces gens.
Ô Alfred ! Alfred ! Comme parfois, cette vie
invØcue lui manquait !
Elle parcourut du regard l indicible harmonie du
cabinet d Øcriture et s apaisa. Elle plia sa lettre à
Caroline Raffa di Salicetti. Ni son fils, ni sa fille ne
luiavaientjamaisressemblØ. Cesenfants-l tenaient
deleurpŁre unsang rustique, Øpaiset gØnØreux, qui
leurdonnaittouteslesforcesettouteslesaudaces.
Quantauxsculptures,Solangepouvaittoujoursse
brosser la touffe ! selon une locution du PrØsident
qu ellejouissaità serØpØterdanslesecretneuronal.
Parunprotocolesecret,elleenavaitfaitdonauxMu-
sØes de France et n en gardait que l usufruit. Enfin,
ellesavaitparsacohortededØtectivesquesondØgØ-
nØrØdefilsØtaitsØropositif,etelleanticipaitleplaisir
d’assister à son enterrement, bien avant qu il eßt le
loisir de l accompagner au sien.
Bon pied bon oeil, Madeleine CheneviŁres, à
soixante-et-onze ans, s entretenait par la rancune et
par la haine. Elle comptait bien en voir clouer plus
d’un en biŁre, avant que d y passer. La premiŁre
de la liste serait inØvitablement cette malheureuse
29La comØdie des nuisibles
Caroline: elleattendaitchaquesemainelefaire-part
princier qui se substituerait à la missive hebdoma-
daire.
Bien entendu, c Øtaient là de ces choses qu elle
taisait à son confesseur, laissant Dieu seul juge de
pensØes intimes, certes assez ignobles, mais qu il
fallait mettre en balance avec ce qu elle subissait
d exØcrabledepuissonmariageforcØ. Or,cettemise
en perspective comme disait les amis politiciens du
PrØsidentseulDieu,danssoninfiniemansuØtude,en
Øtait capable.
Elle se remit à Øcrire sur une page post-scriptum,
avecunacharnementrenouvelØetquasi-jouissif,en-
fon ant dans le vØlin, du bout de son stylo, des ar-
gumentscyniques,maisnotoirementvØrifiables,qui
lacØraientsesenfantsetlepeudedignitØquelesjour-
naux avaient laissØ à Albert CheneviŁres, aprŁs le
granddØballage des annØesprØcØdentes.
Sur le trottoir d en-bas Madeleine CheneviŁres
Øtait trop occupØe à la subtile distillation de son fiel
pour s en apercevoir la vieille en noir s Øtait levØe
de son banc et dØfroissait sa robe. Elle chassa de sa
main gantØe un duvet blanc sur son manteau d as-
trakan. Elle se mit en marche, pesant sur sa canne
d ØbŁneaupommeaud argentciselØ,ettraversal al-
lØe.
Les Øchos de l altercation qui opposait Rosita et
Maria-Luisa, percŁrent soudain l huis du cabinet
d Øcriture. La PrØsidente exaspØrØe interrompit une
phrase consacrØe à l’abominable inversion de son
fils. Elle signa, glissa la lettre dans une enveloppe
et, comme la dispute ne cessait pas, fit irruption
dans le grand salon, Aldo boitant sur ses talons.
Dans un clappement de m choires, le chien exhala
un b illement mØphitique et pleurnichard.
C Øtaient toujours les mŒmes querelles à propos
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