Petite cantate à la mère

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Portraits d’amours : celui d’une mère pour ses fils et celui d’un fils pour sa mère. À l’image parfois caricaturale de la mère juive, Denis Lévy-Soussan substitue un portrait tout en délicatesse, humour, amour et poésie de sa mère, qui au-delà de son appartenance à la communauté juive dont il relate ses savoureux souvenirs d’enfance au Maroc, est avant tout une mère.
Publié le : jeudi 1 mai 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782371270077
Nombre de pages : 160
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Petite cantate à la mère
La Cheminante, 2009 9-11 rue Errepira – 64 500 Ciboure www.metaphorediffusion.fr ISBN : 978-2-37127-007-7
à Maxinette à ceux qui les ont aimés
Existe-t-il une oreille assez fine pour entendre le soupir de la rose qui se fane ?
Arthur Schnitzler
Pour les mots non familliers, un glossaire attend le lecteur en fin d’ouvrage.
Notre histoire, maman, débute à chaque douleur, chaque joie partagées, à chaque bonheur, chaque malentendu, chaque regard de tendresse, chaque silence. Notre histoire commence aux années glorieuses, années de plénitude où tu conduisais ta vie avec une douce détermination. Vinrent les années de déracinement, de maladie. Puis la cassure : la mort de ton mari et, six mois après, le suicide d’un de tes fils. À la fin de ce sinistre été, tu m’accompagnes avant mon départ au loin pour plusieurs mois. Je t’embrasse de toute la force de mon amour et toi, un infini désarroi sur le visage et dans la voix, tu me dis : − Tu penseras à moi… et à ma solitude. Vingt ans après, aéroport Marseille-Provence, atterrissage de l’avion de Paris. Les passagers commencent à sortir. Je guette, personne. Le flot se ralentit, se tarit. Je m’inquiète. Tu apparais enfin, sur un fauteuil roulant. − Tu te rends compte mon fils, j’ai pris l’avion ! À mon âge, à quatre-vingt-neuf ans. J’ai tout vu par le hublot, les montagnes, les rivières, les villes, les maisons. On nous a distribué un bonbon chacun, j’en ai pris deux… Ton rire espiègle. Nous allons déjeuner au soleil à la terrasse d’une brasserie. Tu manges de bon appétit. Ton fils aîné est plus fatigué que toi. Il s’est levé tôt pour venir te chercher, il a craint jusqu’au dernier moment que ton état de santé ne t’empêche de partir. Toi, tu racontes sans te lasser : l’hôtesse, les passagers, le paysage, la descente à peine le voyage entamé. J’aime entendre ta voix qui répète inlassablement les mêmes choses. Voix des berceuses que tu me chantais. Me voici désormais à la génération des pères sans même m’être aperçu que j’avais quitté celle des fils, celle que nous n’abandonnons jamais vraiment. Nous prenons le chemin de la maison de retraite. Tu viens y finir ta vie. Tu ne pouvais plus rester seule. Tu étais tombée à plusieurs reprises, parfois au milieu de la nuit, sans parvenir à te relever ni à atteindre le téléphone. Tu te nourrissais d’un bout de fromage devant la télévision, d’un yaourt, d’une vague soupe le soir, de légumes cuits à la va-vite et de ces aliments que tu décongelais et recongelais malgré nos recommandations. − C’est juste un peu de viande qui restait, je ne vais pas la gaspiller ! Tu fuyais Paris. Paris où tu avais cru trouver refuge, Paris où ton deuxième fils était mort trois ans auparavant, le deuxième enfant disparu avant toi. Nouvelle brûlure sur la plaie encore à vif de la précédente. Toi, si fière de tes cinq garçons. Nous ne sommes plus que trois. Tu admires le vaste parc planté de pins, les massifs de fleurs, le bâtiment accueillant. Un bouquet t’attend dans ta chambre. − Comme vous êtes gentils mes enfants, vous pensez à tout. Vous vous souvenez du vendredi soir au Maroc ? Papa m’apportait toujours des fleurs.
On t’a volé tes noces. Un lointain deuil familial a servi de prétexte à ceux qui dans la famille refusaient ce mariage. On ne se marie pas entre cousin et cousine. Sans compter rancœurs et jalousies. Pas même de synagogue, vous n’avez droit qu’à une prière “au domicile des futurs époux”, quelques amis, du thé et des gâteaux, parce qu’il faut bien quelques douceurs. À sept heures, les mariés se retrouvent seuls. Vous auriez tant aimé une fête, la bénédiction sous le dais nuptial, protégée par le châle de prière de ton tout nouvel époux, le bris symbolique du verre, les chants, les prières, la famille et les amis rassemblés. Non, rien de tout cela. On t’a volé l’annonce même de ton mariage. Pour ne pas heurter la sensibilité de ton futur beau-père, deux faire-part ont été imprimés : le premier, pour la famille, porte les prénoms hébraïques des mariés et de leurs parents. Sur le second, pour les amis, Mardochée est devenu Max, Hnina est devenue Ninette, ton père Moïse est devenu M. On t’a volé tes noces. Dès ce premier soir, tu jures que, désormais, tu seras maîtresse en ta maison, tu veilleras sur l’autel domestique, ses rites, ses plaisirs et ses joies. Tu graveras tes propres Tables de la Loi familiale. Le vendredi et les soirs de fêtes, la bénédiction divine descend sur la famille. Le rituel du chabbat est immuable, à peine troublé par les cahots de la vie. Dès le matin, tu pénètres dans ta cuisine. Il est loin le premier vendredi soir de ton mariage, les boulettes minuscules et trop cuites, les poivrons mal épluchés, la sauce trop salée. Amoureux, ton mari t’avait complimentée pour ton couscous, presque aussi bon que celui de sa mère. Il avait posé sa main sur la tienne : « Tout était délicieux, chérie ». Il ne t’avait pas laissé le temps de débarrasser la table. À l’évocation de ces balbutiements culinaires encensés, tu mesures la force de son désir et de son amour. Le soir, lorsque papa entonne la prière : “Baroukh Ata Adonaï, Elohénou Méleh aholam, Boreh péreh Aaretz, Bénis sois-tu Éternel, Roi de l’Univers qui nous as donné le fruit de la terre”, tu as ta part de la bénédiction. Il a fallu pétrir, fatiguer la masse parfumée d’anis, l’ouvrir, la refermer sur elle-même, la battre sans violence, accompagner sa respiration. Elle claque sur le marbre blanc, prend vie sous tes doigts. Les mains délivrent la pâte qui se gonfle et remonte, les épaules appuient sur les paumes de tout le poids du corps, mouvement de houle ininterrompu. Tu formes de grosses boules rondes que tu enveloppes d’un regard de tendresse et d’un torchon propre. Ce n’est pas une pâte que tu travailles, c’est la nourriture des hommes que tu fais jaillir d’entre tes mains, comme jadis tes aïeules lorsque, se souvenant de Sion, elles pleuraient au bord des fleuves de Babylone. Tu as semé et moissonné les blés, tu as moulu les grains entre les pierres tendres de ton cœur. De cette fine poussière, tu fais naître le pain qui unit la famille, rassasie le corps et comble l’âme. Tu saisis la semoule, la verses dans un récipient de bois noir qui chavire d’un bord à l’autre, rendant un son mat. Y ont résonné tous les couscous de fêtes, comme sur un vieux tambour fatigué continuant à célébrer les chants d’allégresse et de joie qu’entonne le chœur familial. De plus tristes aussi, lorsque les rites ne doivent pas disparaître, sous peine de voir le monde se disloquer. La graine se roule à la main. D’un geste ample, tu la tournes pour qu’elle gonfle, tes mains passent et repassent, caressent les grains un à un, les font pleuvoir en fine pluie légère, ils font mine de résister, puis se rendent à ta volonté. Ton corps et ton cœur se balancent au rythme d’une mélopée entendue de toi seule, romance de ta jeunesse lorsque tu apprenais ces gestes de ta mère, romance de ton amour lorsque tu les esquissais aux premiers temps de ton mariage, romance de la famille aujourd’hui accomplie. De la poudre de safran offrira une couleur d’or. Il est temps d’enfourner le pain. Tu soulèves le linge : Regardez comme elle a bien monté ma pâte. De nouveau le couscous. Les odeurs s’unissent, la préparation de la viande a commencé. Tu la parsèmes d’épices au gré de ton inspiration. Jamais je ne t’ai vue consulter un livre de recettes. La cuisine est une histoire d’amour et l’amour ne s’apprend pas dans les livres. Tes mains plongent dans la marmite, au plus profond de la chair tiède, en recueillent une poignée, la malaxent. Chacune de ces boulettes est une offrande à ceux qui seront ce soir rassemblés autour de la table. Le rythme s’accélère. Trois repas se préparent à la fois : le déjeuner un peu sacrifié, le souper et le repas du samedi midi.
Le temps n’est pas à la rêverie, il faut se hâter, ranger, nettoyer. Un enfant arrive, retour de l’école. Il circule parmi les plats, pique avec les doigts un cœur d’artichaut citronné, quelques pois chiches, se brûle en volant un bout de viande dans la marmite, plonge sa main dans le couscous, en retire une poignée de graines qu’il porte à sa bouche pour voir s’il est cuit et repart sous ton regard attendri et indulgent. En sortant les pains du four quelques instants plus tard, la tempête apaisée, tu soupires de contentement : – Regardez comme ils sont beaux. L’après-midi est consacré à dresser la table : tu sors de l’armoire une nappe aux senteurs de lavande sur laquelle tu disposes les assiettes du service à fin liseré doré, les couverts de la ménagère en argent, deux chandeliers de cuivre, le verre de prière. Les fleurs offertes par ton époux, les raviers de hors-d’œuvre, le vin du qiddouch, finissent de conférer une touche de fête. Tu jettes un dernier regard pour t’assurer que nulle fausse note ne rompt l’harmonie du cérémonial. Épouse et mère, tu invites ton mari et tes enfants àcélébrer l’arrivée du chabbat. Élohim dîne chezÉlohim.
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