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pièces détachées

De
349 pages
Corps à corps entre l'art et la violence Une réflexion sans concession mais pleine de poésie sur les attentats intégristes. Un artiste plasticien travaille à un projet de corps en pièces détachées, il rencontrera un chirurgien passionné par l'art contemporain ainsi que l'amour d'une infirmière traumatisée par les attentats de Madrid. A l'opposé de ces mondes chargés d'imaginer, de construire ou de réparer des vies, on plongera dans l'intégrisme qui vise à détruire l'occident. L'auteur mélange les sphères, au rythme de dons corporels poétiques. Amour, jalousie, création, destruction, haine, confiance, religion, dérision: le vocabulaire de la vie défile dans ce livre que l'auteur ne cherche pas à ranger dans une catégorie connue.
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L'Impuissance

de Mon-Petit-Editeur

1 2Titre

Pièces détachées

3 4Titre
Xavier Ribot
Pièces détachées

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2009
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-02220-9 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304022209 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-02221-6 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304022216 (livre numérique)

6





Merci
Christine, Cécile, Claire, Michèle, Jean-Luc, Vincent
pour vos conseils.

77
8





– Je vais donner mon corps… La médecine a
besoin d’organes.
– Tu dis ça comme si tu craignais quelque
chose
– Des greffons artificiels vont envahir la
transplantation.
– Ce n’est pas nouveau ! Qu’est-ce qui te fait
peur ?
– Quand j’étais gamin, j’aimais bien lire des
bandes dessinées où les personnages
ressemblaient à des puzzles. Valérian, tout ça…
Mais on n’a pas encore les fusées qui vont
avec !
L’artiste plasticien avait-il raison ? Les
progrès de la Sécurité Routière avaient ralenti
les dons d’organes. Pouvait-on parler de dons ?
La réduction de la vitesse autorisée, la baisse du
taux d’alcoolémie, la meilleure conception des
véhicules, la ceinture de sécurité, le port du
casque, les radars automatiques : ces mesures de
prévention routière tarissaient progressivement
la source des greffons.
– Presque 17 000 tués au début des années
70, on passe en dessous de la barre des 5 000
99Xavier Ribot
aujourd’hui. Il faut anticiper le prochain recul
des accidents, quand les radars seront cachés,
ou accouplés à des caméras de vidéo
surveillance. D’un autre côté, si la durée de
notre vie augmente, la demande d’organes suit.
Les performances de la médecine, les
modifications alimentaires, l’éducation, la
pratique du sport, beaucoup de facteurs
agissaient en faveur d’un accroissement continu
de l’espérance de vie globale. On pouvait
toutefois s’inquiéter de l’obésité, du tabagisme
ou de la pollution, surtout pour les sujets qui
cumulaient ces risques. Des scientifiques
affirmaient que le corps pouvait vivre 120 ans.
Quel intérêt y avait-il à loucher sur ce chiffre
qu’on affichait comme une étiquette médiatique
pour améliorer la vitrine d’un éditorial ? La
tendance était là, on partait dans la vie comme
Achille, qui l’avait désirée courte mais brillante,
et puis on n’en finissait pas de l’allonger
brillamment.
La population vieillissait, la mort vieillissait.
– Tu penses que l’art a son mot à dire ou
bien c’est autre chose ? Une démarche très
personnelle ?
L’art ne vieillissait pas, l’amour ne vieillissait
pas.
– Je sens bien qu’il y a quelque chose qui
t’intéresse quand je te parle de mon boulot.
10Pièces détachées
– Il y a des mots qui me font plus de choses
qu’une seule installation… Avec toi j’ai
découvert plein de manières de mourir.
Cérébrale, somatique, cardiaque…
– Et ça va te donner quoi ?
– Quoi ?
– Donner ton corps … en pièces
détachées…
Lucie articulait les syllabes en regardant son
amant droit dans les yeux tout en exerçant une
torsion sur son pénis avec sa main gauche.
– Partir en morceaux, revenir entier.
Jean avait répondu calmement, tournant la
paume de ses mains vers le ciel comme un curé
en pleine concentration spirituelle, puis
dessinant avec celles-ci une sphère plus ronde
qu’une croupe aguichante.
– Devenir entier, répéta-t-il presque.
– Rentier ?
– Rentier ? Oui, c’est ça : rentrer dans mon
corps, devenir le rentier de toutes les sensations
qui l’habitent. Me concentrer sur les
mécaniques.
– Tu vas faire des installations avec ça ? Du
body art ? C’est ça ?
– Pourquoi tu ne dis pas art corporel ? Il y a
une trop forte connotation décorative dans body
art, je préfère performance.
11Xavier Ribot






Les chirurgiens étaient entrés dans le bloc
opératoire avec de grosses valises réfrigérées :
estomac, rein, poumon… Le bébé de Manuella
Poirier dormait profondément sur le grand lit
de tissus verts. Chacun des deux praticiens avait
une spécialité : le plus jeune, Pierre Le Goff, se
chargea du rein avec les mêmes soins que
d’habitude, sauf qu’il s’agissait de son plus petit
organe jamais posé. Personne ne savait qu’il
s’était entraîné dans sa salle de bain à manipuler
des rognons de génisses, avec seulement deux
doigts dans le lavabo rempli d’eau sanglante. Sa
femme avait été opérée des ovaires dans le
premier mois de sa naissance, pour une nécrose
qui s’était développée sur les glandes génitales.
C’était à son tour de sauver un bébé, le premier
enfant de ses meilleurs amis.
– Comment ça va, Mathieu Poirier ?
– Il est mignon.
– Il avait un joli sourire, on a décidé de
changer le reste.
– Le reste ?
– Oui, Pierre : toi, tu t’occupes du rein, un
peu les intestins aussi pendant que moi, je
12Pièces détachées
change le poumon et la base de l’aorte sur le
cœur. Après, on voit ensemble l’estomac. Peut-
être que s’il nous reste un foie dans la banque ?
Mireille répondit en inclinant sa charlotte.
Quelques mèches pointaient, on aurait dit des
pattes de sauterelles.
– Un foie ?
– Pierre, regarde celui-là : sa couleur n’est pas
correcte.
– Dis donc, Lucas, t’as fait un bilan ou une
grille Loto ? Je ne suis pas là pour cocher les
cases d’une grille check up !
– On ne garde que le sourire de Mathieu.
– Celui de sa maman aussi, n’est-ce pas ?
– C’est essentiel !
– Un sourire à cet âge-là, monsieur Sartoriev,
ça prend tout le visage. Si vous changez le nez
ou bien l’oreille, comment serez-vous sûr de ne
pas entamer le capital de son charme ?
– Eh oui ! Lucas ! Un sourire jusqu’aux
oreilles, comment peux-tu remettre en question
les pavillons externes de cet enfant ?
– Pas touche au visage, j’ai compris !
– Voilà, c’est cela : un sourire égal un
visage… On se fait l’estomac dans une heure ?
– J’aurais terminé le duodénum.
L’une des assistantes, Lucie Générêt, avait
participé aux secours, lors des attentats du 11
mars, à Madrid. Elle terminait sa semaine
européenne de formation continue sur les
13Xavier Ribot
urgences quand les islamistes Marocains firent
exploser leurs bombes dans les trains. Elle avait
été frappée par le grand nombre de corps
déchiquetés. Sur dix mètres, autour des wagons
éventrés, aucun humain n’était entier. Elle
n’avait pas eu le temps de réfléchir aux mobiles
politiques de cette boucherie. Tout de suite, son
équipe s’était mise au travail. Il ne fallait pas
réfléchir, ni recoller les morceaux. Tant pis pour
cette main si joliment baguée, les vernis à ongle,
les montres élégantes, les bracelets porte-
bonheur… Ici, le bébé refaisait sa vie à peine
entamée, grâce à des organes propres, prélevés
sur des corps intacts. L’ambiance feutrée du
bloc opératoire la comblait de bonheur.
– Ca ne va pas, Lucie ?
Mireille Delamont savait combien sa collègue
avait été éprouvée par son séjour à Madrid. Elle
s’était montrée courageuse, expliquant
minutieusement son rôle dans les secours. Tout
était débris : les équipes médicales déferlaient
sur un champ de bataille innombrable, des
centaines de vies jetées là comme des paquets
de rien. Les auteurs du massacre imaginaient
punir un pays alors qu’il n’y avait là que de
l’innocence hachée menue. Lucie avait souffert
tout en bétonnant sa rage. Ses yeux baignaient
dans les larmes, le petit Mathieu renaissait au
milieu d’adultes versatiles
– Si, si… au contraire !
14Pièces détachées
– Prends ça.
Mireille tendait une compresse au bout d’une
pince, lui faisant signe d’essuyer ses yeux avec.
Pierre Le Goff et Lucas Sartoriev
remarquèrent le geste de Lucie : avaient-ils
éclaboussé l’œil de leur infirmière ?
– Non, je repensais à Madrid… L’attentat….
Ne vous inquiétez pas, je me sens forte, tout va
bien. Pour celles qui débutent, je me disais : la
formation des infirmières est à revoir. Ils
devraient aborder les attentats, ils devraient les
préparer pour ces brutalités.
– Vous avez vu des bébés parmi les
cadavres ?
– Un seul, loin de sa maman. Il était bien
emmailloté.
Lucie ne pouvait pas dire comment ce bébé
était couvert de sang, elle ne pouvait pas parler
du désastre. Les corps jonchaient la voie, toutes
sortes de fragments s’entremêlaient sur les
quais. Les explosions avaient déchiré la vie des
habitants, il avait fallu cicatriser des béances. Un
grand couteau avait surgi de nulle part pour
abattre les fruits de la vie : Lucie n’avait pu
soigner que les peaux entaillées, abandonnant
les fragments d’humanité aux désirs des
barbares. On ne savait rien des vengeurs
aveugles ; ils avaient jailli de l’apocalypse,
croyant punir des infidèles alors qu’il n’y avait
que du bonheur anonyme et pacifique. Lucie
15Xavier Ribot
avait découvert le petit peuple madrilène
massacré par une colère idéologique, le combat
d’une poignée d’islamistes délivrant au monde
entier un message barbouillé de sang et
d’injustice. Il n’y avait rien à comprendre.
Colère, colère, colère ! Les corps disaient la
maudite colère d’un peuple désarticulé. Il n’y
avait rien à comprendre, chacun cherchait la
charogne. Une accablante injustice rongeait la
paix. Des fous ouvraient une boucherie pour
toute chapelle ardente, persuadés
d’accompagner la douleur de leurs frères
palestiniens ou talibans. Cette colère ne
produisait que des pantins religieux, des
massacres immondes. La bouillie de pensées
injustifiables qui nourrissait les auteurs de
l’attentat ne dénonçait aucun méfait politique
ou religieux. La lumière crue qui jaillissait sur les
attentats aveuglait les opinions publiques, toute
responsabilité disparaissait dans le gisement des
corps enchevêtrés.
Lucie et ses collègues réparaient des êtres
libres qui voulaient vivre leur santé comme un
capital de bonheur. La douceur des visages
endormis donnait à l’humanité une couleur si
tendre qu’il n’y avait pas de question à se poser.
La barbarie des attentats relevait d’une maladie,
l’homme devait soigner sa justice dans la justice
et non dans le sang.
16Pièces détachées
Le bloc opératoire palpitait. Les sons ouatés
de la panoplie instrumentale tamisaient
l’éclairage du poste de travail. Les organes,
soumis à une ventilation stérile, reposaient sur
des grilles en inox dont la température
avoisinait les 4 degrés. Les chirurgiens n’avaient
pas attendu le temps maximum d’ischémie
froide supportée par le poumon pour procéder
à sa mise en place. Mireille avait décompté 3
heures et 41 minutes entre le prélèvement du
greffon au CHU de Toulouse et sa
transplantation sur le petit Manuel.
L’implantation du poumon avait duré 71
minutes, un peu plus longtemps qu’à l’habitude
parce que l’organe était vraiment minuscule au
bout des outils électroniques de Lucas
Sartoriev : un calcul s’imposait toujours entre la
prise de décision mentale, et son action
mécanique. La main qui pinçait un lobe ou une
paroi ne faisait que commander un outillage sur
lequel des secondes précieuses s’intercalaient
pour le calcul des actes. Le nouveau foie
pouvait supporter 12 à 20 heures d’attente et les
reins, 24 à 72 heures. On était loin en dessous
de ces chiffres, très bien : le CHU de Toulouse
avait économisé sur le transport des greffons
prélevés sur 2 jumeaux morts à 30 minutes
d’intervalle.
Pierre Le Goff se rappela dans quel contexte
La Tour avait produit ses peintures ; ce
17Xavier Ribot
qu’évoquait Lucie le frappait, il savait
maintenant pourquoi il ne décrocherait jamais
de son travail, sa spécialisation dans la chirurgie
transplantatoire : le silence au milieu de la
bousculade, le havre de paix au milieu des
cataclysmes. Il n’aurait jamais été capable de
faire face à un afflux de victimes en urgence, il
n’aurait jamais pu garder son calme pour tailler
et recoudre à la hâte des corps accidentés. Il lui
fallait tout préparer à l’avance. Petit, déjà, on
souriait à le voir disposer les crayons de sa
trousse autour de la copie, les feutres
auréolaient la feuille de dessin avant même d’y
poser un trait. C’était un rituel qui valait bien
celui du calligraphe préparant son encre de
Chine. Lui seul savait qu’une bataille sévère se
préparait dans le champ de son bureau. Il
positionnait son matériel comme un général ses
hommes : chacun à son poste. Le Bic bleu était
là, pas ailleurs, la gomme toujours au-dessus de
la main droite, dans l’angle de la copie ou de la
feuille. C’était simple, une bataille de mots pour
expliquer à la maîtresse ce qu’on avait fait
pendant les vacances, une bataille de concepts
pour expliquer au Mandarin le corps éthérique et
le système endocrinal, une bataille de couleurs
et de formes assemblées pour côtoyer Maurice
Denis et la définition basique d’une peinture
correcte… Se rappeler qu'un tableau — avant d'être
un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque
18Pièces détachées
anecdote — est essentiellement une surface plane
recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées.
S’il y avait la paix dans le bloc, peut-être que
cela ne durerait pas. Les progrès de la chirurgie
transplantatoire ouvraient les yeux du public,
lequel confondant espoir et réalité, mettait plein
gaz dans ses demandes : il n’y aurait plus de
différence entre un magasin Leroy Merlin et
une clinique privée. Il faudrait bientôt placer
des brancards à jeton à l’entrée, faire de la
publicité, déjouer la concurrence, solder les
prothèses, promouvoir des semaines
commerciales… Le Botox à demi-tarif, la
rhinoplastie au même prix qu’un week-end à
Venise. Des sites Internet, relayés par les
médias, banalisaient la demande. La notion de
tourisme médical, voire patient international comme
il l’avait lu, entrait dans les usages. Quelques-
uns de ses collègues, Josselin notamment,
étaient prêts à sacrifier leurs convictions pour
des raisons de facilité. Se spécialiser, rester le
meilleur, limiter les champs opératoires…
Certes.
Si Maryse avait apprécié la réduction de sa
ptose mammaire, elle était ressortie de
l’intervention de Josselin plus enchantée par la
prise en charge psychologique que par le
résultat. C’était bien Maryse, ça !

19ESTOMAC
Je vais te donner mon estomac parce que tu
ne l’as jamais vu, moi non plus d’ailleurs. Tu
pourras jouer au ballon avec, ou bien comme
une poche antistress, tu poseras ta tête afin d’y
entendre les gargouillis qui t’amusaient tant
lorsque tu te penchais sur moi. L’estomac de
mon ventre a vu passer toutes les choses qui se
mangent en Europe. Les sauterelles grillées, le
serpent au lait de coco ou le singe boucané aux
arachides attendront.
Cet estomac t’aidera à digérer les mauvais
coups du hasard. C’est facile à dire mais prends-
le comme une tirelire dans laquelle il te sera
permis de glisser des idées négatives, des
pensées funestes ou des obligations
indésirables. Ne l’ouvre pas pour autant, ne
cherche pas à voir comment fonctionne cet
organe digestif parce que ce n’est pas un jouet,
et parce que l’odeur t’incommoderait fortement.
J’ai trop souvent vomi pour savoir que
l’estomac ne rend pas exactement les choses
comme je les lui donne. Si tu veux, je peux
21Xavier Ribot
joindre mes dents. Elles mâchent sévères les
aliments. Oh ! Ne le prends pas comme une
offre promotionnelle ! Je retire cette
proposition dantesque.
Au pire, fais-en une poche d’air pour
cornemuse.
22Pièces détachées






Une tête émergeait des lambeaux de laine de
verre, la chevelure brune et rase contrastait avec
les peluches jaunâtres. Les bombes hachaient la
vie avec beaucoup de fantaisie, le jeune homme
endormi au milieu du tas de débris n’avait plus
de corps. Sa tête semblait tombée sur les
morceaux de laine. Quant aux bras ou aux
jambes qui sortaient de l’amoncellement, on ne
savait pas comment ils étaient arrivés là :
parfois, il y avait bien un corps de l’autre côté
du poignet. Tout se mélangeait. Un peu comme
dans une boucherie, avec cette différence que
les morceaux n’étaient pas rangés. Macabres
découvertes dans l’étalage des voitures
éventrées. Les voyageurs, endormis la bouche
ouverte, buvaient la poussière que les vents
promenaient sur les ferrailles enchevêtrées, le
sang surgissait de toute part comme un signe de
reconnaissance entre les victimes. Il n’y avait
plus qu’à respirer le silence qui s’échappait de
l’explosion assourdissante. La vie s’était repliée
sous le choc, la stupeur avait étouffé les mots,
l’oxygène avait disparu de l’air embrasé. On
suffoquait.
23Xavier Ribot
Pour avancer, disaient les ambulanciers, il
fallait écarter des restes humains et s’occuper de
ceux qui avaient eu un membre arraché. Oui, il
fallait faire un diagnostic rapide : les blessés
légers pouvaient attendre, même si le sang
abondait, ceux qui étaient trop gravement
touchés n’avaient pas la priorité. Une sorte de
jugement dernier s’abattait sur les décombres,
dans l’arbitraire d’un espace construit par
l’homme pour circuler au quotidien du
quotidien.
En quelques heures, les morts disparurent
dans des linceuls noirs entreposés sur le chemin
qui longeait la gare. La mise en sac des corps
accélérait la fin du monde. D’un côté, un fouillis
de matériaux déchiquetés, bigarrés, inutiles. De
l’autre : un alignement de housses macabres,
une floraison de formes corporelles. Le jardin
de la mort poussait spontanément sur les
gravillons qu’empruntaient habituellement les
voyageurs. Les sachets de formes corporelles
résumaient l’ambition des bourreaux, les
couleurs de la mort étaient bien plus solides que
les couleurs de la vie. La mort n’avait qu’une
couleur, à l’intérieur de laquelle s’éteignait la
chair.
Ils étaient venus chercher la mort pour
nourrir le fanatisme de leur cause. Ils étaient
venus casser la vie des Madrilènes, ils étaient
venus pulvériser des corps de travailleurs.
24Pièces détachées
Plusieurs fois dans le Monde, le Monde entier :
Asie, Afrique, Amérique, Europe, plusieurs fois
la même cause avait détruit le pacifisme des
peuples du quotidien. Lucie n’avait rien compris
au sens politique du geste criminel, elle s’était
bien doutée que les Espagnols avaient fait
quelque chose aux Arabes, elle avait bien pensé
qu’il s’agissait d’un acte dirigé contre le
gouvernement espagnol suite à son engagement
en Irak. Finalement, il était où, ce
gouvernement espagnol ? Au quotidien. Des
gens partaient travailler à la boulangerie, à la
banque, à l’université, ils mouraient pour le
gouvernement. Le livreur de pains au chocolat,
l’employée de banque chargée des relations avec
la clientèle, l’étudiante en deuxième année
d’Anglais… tous décédaient pour punir le
gouvernement espagnol. Les journaux relataient
leurs vies. Le premier travaillait là depuis
septembre pour payer ses études de droit
international, ce job lui prenait deux heures le
matin tous les jours de la semaine, même le
week-end. Il s’appelait Jaime Sanchez. La
deuxième, Maria Villanova, avait tardé à
envoyer au siège social de sa banque l’ultime
papier officiel ouvrant droit au crédit
immobilier. Son mari lui avait conseillé de faire
un crochet ce matin-là pour s’acquitter en main
propre du précieux document. Quant à la
troisième, elle venait d’envoyer un SMS à une
25Xavier Ribot
camarade d’université pour lui apprendre qu’elle
était amoureuse. C’était cela, la démocratie,
chacun pouvait mourir pour son pays sans être
le héros d’une conviction politique. Il suffisait
d’exister ce jour-là pour être convoqué comme
otage de l’absurdité. La presse donnait de la
substance aux vies anonymes : une
photographie tenue entre les mains d’un frère,
d’une sœur ou d’un mari, un court récit, des
mots simples. Le désarroi purgeait les paroles
de toute emphase, les journalistes étaient
sonnés. Les pages représentaient à nouveau la
tragédie, les lecteurs ressassaient l’impitoyable
fait divers auquel ils avaient échappé.
L’infirmière avait interrogé ses amis
espagnols sur les actions terroristes basques :
– Euskadi ne fait pas régner la terreur !
– Les attentats fomentés par les
indépendantistes n’ont rien à voir avec le
monde du travail.
– C’est le petit peuple qui est visé : basta !
– Les Islamistes ont montré de l’horreur
pure, impossible à diluer dans nos consciences
politiques…
– La guerre civile !
– Ce n’est pas Euskadi !
– Bien sûr ! Pas eux !
– C’est la guerre !
– Toujours la guerre !
26Pièces détachées
– Maintenant, nous côtoyons des gens en
guerre contre nous.
– Qu’est-ce qu’on nous fait ?
– On déchire le temps qui nous reste !
– On nous défait !
– La vie s’enraye.
– La mort prend le relais !
– Et plus vite qu’à son tour.
– C’est pas possible, c’est pas possible !
– Non ! Pas Euskadi ! Des fanatiques arabes,
oui !
– Vous la voyez comment l’indépendance
basque après ça ? Comment ? Quelle dignité ?
Ils parlaient fort, avec des gestes de la main
capables de lancer des grenades à l’autre bout
de la ville. Les tapas sautaient sur les tables
encrassées par les postillons, les noyaux d’olives
roulaient entre les assiettes de patatas bravas. Ils
parlaient toujours plus fort, hommes virils,
femmes colères. L’impuissance décuplait la
parole, chaque espagnol devenait plus
dangereux que les dix bombes posées par les
islamistes. Certains imaginaient déjà des coups
fourrés comme le pays en avait connu avec les
*G.A.L. qui assassinèrent une vingtaine de
**séparatistes basques liés à l’E.T.A. ou
soupçonnés de l’être, dans les années 1980.

* Groupes Antiterroristes de Libération
** Euskadi Ta Askatasuna : Pays basque et liberté
27ŒIL
L’œil, globe oculaire, bille de porcelaine,
caméra infatigable. La porte de mon âme, le
seuil de ma personnalité….
Tu entres en moi par les yeux, tu cherches
mon regard, tu fixes mon attention pour que tes
paroles pénètrent mon esprit. C’est par les yeux
que nous parlons, les mots viennent donner du
son au sens, il y a plusieurs fois la même chose
dans l’instant d’un regard. La même chose et
une kyrielle de nuances. Tu me vois, je te vois,
tu vois que je te vois, je vois que tu me vois ; je
vois que tu me parles, tu vois que je t’écoute, je
vois quand je peux te répondre, tu vois quand je
suis prêt à te répondre. Tout se laisse
intercepter à la surface d’un organe, l’immatériel
capté par un dispositif fragile et magnifique.
Je te donne le globe. Si tu fais un effort, le
monde est à toi.
29Xavier Ribot






Lucas Sartoriev entra dans le bureau de son
collègue avec le grand frère de Mathieu Poirier,
un garçon tout en joue, avec des yeux et des
cheveux noisette. Deux posters de Léon
Frédéric ornaient un mur : entassements de nus,
accumulations de jeunes corps, cascades de
chairs rosées. Le chirurgien portait l’enfant dans
ses bras, il souriait de le comparer aux figures
qui s’égayaient dans la peinture. L’opération
s’était très bien déroulée, la famille rendait visite
au bébé reconstitué.
– Quel âge as-tu ?
– Deux ans.
Les deux syllabes de la réponse chatouillèrent
les oreilles du médecin. La jeune voix possédait
cette même tendresse que la main qui montrait
à présent les corps pleins de vie échoués dans le
lit du torrent. Une main dodue mais fine dans
son geste caressant. L’image fascinait le garçon,
elle fascinait la plupart des jeunes visiteurs,
lesquels graissaient immanquablement le verre
antireflet.
– Tu sais compter ?
– Oui.
30Pièces détachées
Petite sensation dans les oreilles du
chirurgien.
– Tu veux qu’on les compte ? Dis-moi
d’abord comment tu t’appelles?
– Lucas.
– Moi aussi, je m’appelle Lucas.
L’enfant le regarda en souriant : ses dents
blanches croquaient la vie. Le chirurgien n’avait
pas un meilleur souvenir de ses parents avec
lesquels misère et bonheur alternaient. Une
multitude de petits plaisirs presque aussitôt
bafoués par la perversion des hommes de main
du Président. Combien de fois ne s’était-il pas
enfui de sa chambre, sa maison, enveloppé
d’une couverture, serré dans les bras de son
père, quand ce n’était pas les bras de l’un des
compagnons de lutte que sa famille hébergeait.
Des hommes souvent jeunes mais tellement
renfrognés par leur haine du pouvoir qu’ils
paraissaient interminablement âgés.
Curieusement, il ne se voyait jamais courir de
chez lui pour échapper aux sbires. Toujours il y
avait eu des bras puissants, des regards abrupts
pour dire que le danger était écarté. La hâte,
l’inquiétude, l’effervescence n’étaient pas pour
lui ; les adultes absorbaient les chocs, les
enfants trouvaient leur place dans l’œil du
cyclone. Lucas Sartoriev avait goûté le tumulte
de la vie politique, à l’abri et serré contre des
corps puissants
31Xavier Ribot
Les peintures de Frédéric ne montraient pas
d’adultes ; ceux-ci n’étaient pas nécessaires,
seules les progénitures entrelacées s’écoulaient
dans la quiétude des lits de rivières. La quantité
de petits corps était si forte qu’il y avait de quoi
songer aux torrents. Les corps s’éveillaient avec
un bonheur convenu, prenant l’apparence d’une
image de conte pour enfants : sourires roses,
coiffures soignées, brushings, bras tendus pour
embrasser le grand-père ou la grand-mère.
Lucas et Lucas comptaient les enfants,
l’adulte glissant l’index de son protégé sur
chaque corps :
– 14, 15, 16…
– ‘orze, ‘inze, ‘eize…
Le son n’expirait que la fin des mots répétés,
au milieu de l’aventure du doigt sur l’image
vitrée. L’enfant se jouait à découvrir des enfants
tout petits.
– 17, 18…
– ‘ sept,’ huit…
– Dix sept
– Disse sept
Lucas Junior rougissait de plaisir, il sifflait ses
premières syllabes :
– Disse huit, disse neuf…
Lucas Senior abolissait sa fatigue.
– Ce qui est bien avec toi, c’est qu’on touche
à l’innocence. On ne te demande rien que
32Pièces détachées
sourire. Quelques kilos de vie souriante,
innocente. 17 muscles tranquilles.
L’enfant posa sa main gauche sur la joue du
médecin, les poils de barbe se montraient tout à
coup plus intéressants que les petits corps : ils
dépassaient de la peau avec des reflets dorés, ils
grattaient un peu… Le garçon poursuivit son
exploration, il leva les yeux, intrigué par la
charlotte qui coiffait la tête, puis il tira sur une
des ficelles qui retenait le masque hygiénique.
Amusé par la tendresse curieuse du petit Lucas,
Sartoriev le posa debout sur le bureau pour lui
faire revêtir ses attributs réglementaires.
– C’est toi le docteur, tu comptes les blessés.
On en était à 19, ici près de l’arbre.
– …disse neuf.
– C’est ça, docteur Lucas Poirier ! Ensuite ?
– …suite.
– Vingt, vingt et un
– … Vingt’un

33