Pirates

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Tony Palacio, forain, trompettiste de jazz, quitte la loterie familiale et monte à Marseille. Entre survie et petits trafics, il y rencontre Max Opale, un ancien militaire devenu expert en balistique. Tour à tour ami, mentor et rival, Max Opale initie Tony à la violence dans une enquête liée aux pirates de Somalie. Et avec Awa, femme d’Opale et soprano sud-africaine, Tony Palacio vivra un singulier duo... Plus encore : Awa lui apprendra que tous les mondes ne se valent pas.
Au-delà du destin tragique de Tony, homme libre, Pirates dessine un portrait de Marseille, ville splendide, tendre et brisée, et des infortunés d’ici et d’ailleurs. C’est aussi le récit d’un mystère africain, et des conflits contemporains, aux guerres fragmentées qui prospèrent sur l’oubli et le mensonge. Un roman sur nos idéaux, et sur les liens qui unissent musique, poésie et politique.
Publié le : jeudi 27 août 2015
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EAN13 : 9782072584879
Nombre de pages : 304
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FABRICE LOI

PIRATES

roman

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GALLIMARD

Au Capitaine

Max

La plage de Ouidah, au Bénin, est un lieu sauvage. J’ai profité de ma permission pour aller dormir là, sous les frondaisons des cocotiers, abrité du vent et des ondées.

Au matin suivant mon arrivée, j’y regardais, assis et fumant un joint, quelques pirogues partant franchir la barre. Leurs grands troncs peints égayaient les flots un temps, puis filaient agilement, devenaient des bâtons de réglisse. L’on perdait petit à petit la vision des bras énergiques des rameurs, qui enfin disparaissaient dans la brume et le grondement des eaux couleur d’ardoise. Il y eut un temps d’accalmie des vagues, qui fut interrompu par un autre fracas, un bruit de moteur celui-là. De vieux camions-bennes Berliet, tout tordus et repeints en jaune canari, venaient arracher au littoral leur cargaison de sable pour le béton de la journée.

J’aperçus alors sur ma gauche glisser la silhouette d’un homme chenu, légèrement courbé. C’était un vieil homme qui entretenait les petits temples vaudous de la plage. Il épousseta un peu les murailles chaulées, écartant les rubans votifs pour arranger et nettoyer l’intérieur d’un temple. Puis il me vit. Il marqua alors un temps d’arrêt. Paraissant hésiter, il s’approcha enfin.

— Bonjour papa, fis-je en premier.

— Bonjour fils. C’est comment ?

— Bien. Je me réveille. Je regarde les pêcheurs.

Tout en faisant cela, je montrai le large.

— Ça alors, tu as dormi ici, commenta-t-il simplement. Pourtant le temps là n’est pas bon. Il fait très froid, vraiment. Et tu es seul. Moi, à ta place, le soir, j’aurais eu peur des hiboux.

— Des hiboux ? fis-je, amusé.

— Pss, les hiboux là, ce n’est pas bon. Tu vas penser à des superstitions de vieux nègre. Mais pour moi, ce sont des esprits. Au crépuscule ou la nuit, tu ne me trouveras jamais hors de chez moi. Ah oui, dit-il encore en hochant la tête, le soir, le vieux Moïse se tient au chaud et à l’abri, vraiment.

Le vieux regarda la danse des grands arbres dans le vent. Puis il reprit :

— D’où arrives-tu donc ?

— De Lomé.

— Ah. Le Togo.

D’un air neutre, tout comme s’il me parlait du vent, il me dit que, périodiquement, il fallait enterrer les cadavres mutilés par les squales, qui s’échouaient sur le rivage.

— Ah, vraiment. Ce sont les corps des opposants à Eyadéma, le Grand Ami de la France. Ton ami. Ils sont jetés au loin, en mer, dit-il en désignant le large. C’est ça ce que des gens ici appellent la démocratie ? Je m’interroge, ajouta-t-il en élevant les mains.

— Oui, je sais, vieux. Je suis au courant. Mais, excuse, le tyran n’est pas mon ami.

— Ah c’est très bien, dit-il sarcastiquement. Très bien, vraiment.

La voix de Moïse, sortant de derrière une barbe soigneusement taillée, était grêle, haut perchée et très légèrement tremblante. En Afrique, la terreur a souvent un nom, et ce nom est très ancien. Ce vieux-là, même s’il avait l’élégance de ne pas en avoir l’air, souffrait de l’évoquer, car son cœur était humain et bon.

— Et voilà, nous sommes là. Il faut parler fort aujourd’hui pour couvrir le tumulte des eaux, fit-il, désignant la mer.

— Vieux, je suis content de te rencontrer, dis-je chaleureusement.

— Non, vraiment, c’est une chance, dit le vieux avec effusion, parlant de sa joie à lui. Tu es venu voir le monument ?

La côte où nous nous faisions face était aussi splendide que tristement célèbre. Des pontons s’élevaient ici, où l’on embarqua plus de sept cents esclaves par mois de 1500 à 1850. Non loin de là, le gouvernement avait élevé un monument du souvenir, la Porte du Non-Retour. Le vieux Moïse s’interrogeait, et il avait raison : que faisais-je donc là ?

 

Moïse pouvait avoir cinquante ans et en faisait vingt de plus, usé qu’il était par les fièvres et les maladies. Ses yeux étaient injectés de sang, et il souffrait d’un éléphantiasis. Son pied droit était gonflé, énorme. Je le suivis le long de la plage. On entendait les camions qui chargeaient du sable, cinq cents mètres derrière nous – « Ils bouffent la côte pour le béton », dit le vieux. Il me semblait que la mer susurrait les cris évanouis des centaines de milliers de fantômes d’esclaves. Nerveux, j’écrasai mon joint, et donnai mille francs à Moïse pour me dédouaner du je-ne-sais-quoi d’affreux dont je me sentais responsable.

Il prit l’argent, indifférent.

Je pensais toujours aux hurlements des détenus dans la brousse, l’avant-veille. Pas possible de faire autrement. Un geôlier du camp m’avait donné des détails : Massina faisait ramper ses proies dans des mares infestées de serpents venimeux. Ou bien il les roulait dans des barils remplis de verre cassé.

J’aurais dû en finir avec cette ordure d’officier, mais il était trop tard. Il continuerait à nuire, et maintenant il tournait dans ma tête en ricanant, tel un démon. Je maudissais ma faiblesse et ma compromission.

 

Moïse ne m’en voulut pas ce jour-là de faire partie du monde des salauds qui saccageaient l’Afrique pour des raisons obscures. En boitillant, il disparut derrière un bouquet d’arbres. Il revint avec un paquet luisant de graisse, entouré de papier kraft.

— On va manger l’agouti, dit-il.

Je protestai, mais il me gronda en me disant que c’était succulent, et qu’il avait payé ça avec mon argent. En effet, la viande fumée était fondante et goûteuse. Moïse s’assit à côté de moi, devisant gaiement alors que le soleil sortait un peu, égayant les flots et les teintant d’émeraude. Une bouteille de vin de palme surgit de nulle part. Il fut vite entendu entre Moïse et moi que nous vivions une ère maudite, un temps de meurtres, que cela menaçait de durer et que nous n’y pouvions rien. L’alcool aidant, nous finîmes par en rire. Il se mit ensuite à me raconter l’histoire d’un python qui venait chasser les souris sur son toit, et qu’il avait mangé, scandalisant le quartier. Le python était sacré, Moïse le savait bien. Mais il avait faim.

— Et ça a quel goût ? demandai-je.

— Un goût de poisson. Tu le coupes en morceaux et tu le fais cuire, c’est excellent. Trop bon même, dit le vieux en se curant les dents des restes de notre repas avec une brindille.

Quand je lui demandai pourquoi alors il prenait soin des temples, il me dit que, justement, cela lui donnait le droit de manger – fût-ce un python. LE python.

Ce vieil iconoclaste me plaisait. Il connaissait beaucoup d’anecdotes sur les frasques sexuelles des dirigeants africains, leurs lubies mégalomaniaques d’ignorants et leurs fantaisies meurtrières. Il me parla des délires paranoïaques du général béninois Kérékou, qui faisait fermer et mitrailler des avenues entières du bord de mer de Cotonou et vitrioler des opposants pour son confort, et de l’impuissance supposée d’Houphouët-Boigny. Il continua, sans transition, en me faisant état de son admiration pour les films du commandant Cousteau, et de son inquiétude pour la toxicomanie en France, sujet qu’il avait vu traité à la télévision. Pour finir cette étrange et cosmopolite conversation, qui me montrait qu’il se souciait beaucoup de politique, Moïse héla un gamin. L’enfant était armé d’une machette aussi grande que lui. Moïse lui ordonna de découper sur-le-champ une noix de coco qui traînait par terre. Il se mit à tailler dans le bois, le visage fermé, avec une vigueur et une précision d’adulte, sans rapport avec son corps frêle. La lumière était devenue blanche, très dure.

Je fis mes adieux à Moïse et m’en fus, avec le sentiment de n’avoir pas vraiment mérité ce qui venait de m’arriver. J’avais sans doute tort ; au fond, j’avais joui de la conversation de ce vieux pour avoir canardé une crapule, de l’autre côté de la frontière.

 

Je retournai jusqu’à Ouidah à pied. Le visage de Moïse s’agitait devant moi. Sa voix chantante et gaie emplissait mon esprit. Dans les fourrés veillaient les statues de pierre d’Ogun, Shango ou Mami Wata, la déesse des Eaux, leur mère… Ils étaient là, les dieux vaudous, cerbères de pierre, gardant la route de sable durci, qui était comme un trait de scie dans la forêt dense, d’un vert cendre.

En revenant en ville, désœuvré, j’entrai dans l’atelier d’un artisan. C’était, à l’entrée de la ville, une simple baraque en bois recouverte de tôles clouées qui abritait une antique raboteuse épuisée. Quelques jeunes apprentis y débitaient des planches à la main. Ils étaient maigres, musclés, ruisselants de sueur. Le patron était un Togolais. Je lui donnai un bon prix pour une table en iroko qui me plut. Lorsque ses aides efflanqués l’eurent chargée dans mon break banalisé, j’allai faire un tour à la basilique.

Je m’y assis sur un banc.

L’endroit faisait face au temple de Dan, le dieu-python. Les fidèles sortaient de l’un pour aller dans l’autre, traversant la grande place de terre rouge, martelée de soleil. Les Africains, en matière de religion, prennent le sens où ils le veulent. Dieux vaudous et saints catholiques se mêlent allègrement au Bénin. Ils se sont même tout à fait mélangés, tout comme à Cuba, en Haïti, au Brésil et en Argentine. Dans la nef, il n’y avait pas de vitraux. D’immenses jalousies laissaient passer le vent chaud de la saison sèche. Le bâtiment était simple, tout en béton, comme certaines de ces laides églises des banlieues ouvrières françaises. Il n’y avait personne là-dedans et le silence était parfait, hypnotique. Je m’assoupis. En sortant, je tombai nez à nez avec les formes peintes stylisées de Dan. Le grand serpent coloré courait sur un mur de banco, en face. Quelle étrangeté que de voir les deux religions mêlées sur la même place… Celle du Reptile, et celle du Prophète crucifié… Cela me serra la tête dans un étau. Tout était tellement surréaliste, fluide, terrible… Peut-être à ce moment commençai-je à réaliser que je ne pouvais plus faire face au silence des hommes, à leurs croyances magiques, à leurs guerres. Qu’il fallait que je m’exfiltre de cette glu qui me poissait l’âme.

 

J’avais été envoyé au Togo en 1986 pour protéger in extremis Gnassingbé Eyadéma, dictateur en place (et père de Faure Eyadéma, mis en place depuis), d’une attaque venue du Ghana voisin. Le pays devait accueillir François Mitterrand au sommet franco-africain, un mois plus tard. Il fallait sécuriser la zone en urgence. Je suis parti en mission avec mes hommes dans le nord-ouest du pays, près d’un camp pénitentiaire, à la frontière du Ghana, où Eyadéma envoyait pourrir ses opposants. Nous avons été parachutés au-dessus de villages en banco perdus comme des îles, cernés d’épineux, noyés dans la poussière de la saison sèche. Les habitants, hébétés, nous regardaient dégringoler dans leurs brûlis. La crainte nous précédait. Alors que nous envahissions leurs villages, ces paysans nous pensaient sûrement pires que des diables. Cependant, jamais nous n’avons ressenti d’hostilité.

L’heure qui a suivi notre arrivée près du camp pénitentiaire B., je suis allé saluer le colonel Massina. Tortionnaire démoniaque et hystérique, cravache au poing, Massina commandait un alignement sinistre de baraques surchauffées. Dès l’heure suivante, comme s’ils nous saluaient, nous avons commencé à entendre les cris atroces de suppliciés. Des cris de bêtes. La nuit, ces cris ont continué. Mes hommes, des durs pourtant, se sont plaints. Le deuxième soir, au crépuscule, excédé, j’ai tiré vers le camp. Massina est venu immédiatement demander des explications. Mes subordonnés m’ont retenu de justesse de lui coller une balle dans la tête.

Une fois rentrés à Lomé, le lieutenant-colonel d’E. m’a convoqué. E. avait un visage de lune, un cou épais, des épaules et des bras maigres et musculeux. Ses manches de chemise étaient relevées au-dessus de coudes cagneux. « Opale, ton comportement relève de la trahison. Je vais t’épargner le pire. Tu as deux jours. Tu assisteras au lever des couleurs, mercredi. Nous sommes dimanche. Barre-toi avant que je ne change d’avis. Va te calmer et prendre l’air au Bénin. Tu y vas sans armes », m’a-t-il dit.

Devant cette mansuétude inattendue, j’ai senti qu’E. voulait se comporter dans ce merdier politique africain avec élégance. Il nous faisait un peu peur. Il paraissait vivre dans le passé, lisant de vieux livres cornés reliés de cuirs tachés, posés en évidence sur son bureau. Il était une espèce d’aristocrate damné, chevalier du Grand Vide Blanc. Tel qu’en lui-même, il semblait une réponse étrange et inadéquate à cette question que nous posions souvent à voix basse entre nous : que diable foutions-nous donc dans ce pays ??

 

J’appuie mon front à la baie vitrée. Il y a beaucoup de mistral, aujourd’hui. Le verre de la fenêtre plie légèrement sous les rafales. Est-ce qu’il va pleuvoir ? Ici, à Marseille, les égouts se déversent au large de Morgiou, dans les calanques. Lors des orages, la ville est rincée de son ordure et la mer en est brunie, puante. Quand je traverse cette frontière de déchets, privilège des marins et des plaisanciers, je la prends en photo et la poste sur Internet. Les gens sont toujours étonnés. Qu’est-ce qu’ils croient ? Que les eaux usées de millions de personnes s’évaporent dans l’air ?

Awa, derrière moi, répète une aria tout en s’accompagnant au piano. Elle tourne les pages de la partition très vite. Elle se tient le dos droit. Ses mains fines et agiles courent sur le clavier, et son expression est très concentrée. Elle révise ainsi un opéra entier en une heure. C’est un métier, qu’elle fait comme d’autres respirent. C’est ensuite dans le travail de la voix que tout se joue. Avec ce drôle de fil attaché entre le sommet de la tête et le ciel. Pour l’idée que j’en ai, sa tête sonne, comme une corde ou un bois. Il faut savoir faire sonner sa tête ! Voilà une métaphore de la condition humaine : ne pas rester dans l’étouffement, le creux de la vague. Le silence n’est beau qu’en tant que passage.

 

Je porte un nom de pierre : Opale. Les hommes sont prisonniers de leur nom, tout comme on le serait d’une cage de verre. Au moins jusqu’à ce qu’ils aient appris à en interpréter les augures, ils en subissent la signification, et ses conséquences.

Non, je ne m’appelle pas Max Rubis ! Ni Max Émeraude ! Ni Max Quartz ! Et je ne puis changer de patronyme, pas plus que tu ne te débarrasseras du tien (les manigances sur l’état civil important peu en la matière). Mais pourquoi donc le ferais-je ? Puisque mon nom a cette spécificité de mêler microsphères de silice amorphe et molécules d’eau. D’où la fameuse et merveilleuse opalescence… Ni trouble, ni transparence… En ce qui me concerne, tu pourras choisir, interpréter : Opale noire, opale de feu… Opale bleue… Opale d’or. On m’a déjà dit que l’opale noire est celle qui évoque le mieux ce que je suis. Pourquoi pas ? Cependant, une variété plus confidentielle parle me semble-t-il davantage de moi. J’en ai acquis un exemplaire qui pèse dix-sept grammes et tient au creux de ma main, comme une larme, une goutte. C’est une opale hydrophane – sa transparence et ses veines, son réseau de diffraction ne se révèlent que si elle est plongée dans l’eau. Elle rend étonnamment visible mon rapport à la mer et aux océans. En effet, je crois que toujours l’immensité marine animera mes songes, régénérera mon corps vieillissant et apaisera mes délires.

Le chemin imaginaire révélé par mon opale, lorsqu’elle est dûment immergée, est superbe ! La pierre transparente, venant du Honduras, est telle la révélation des songes d’un poète dans l’écume de l’aube.

 

Je suis arrivé à Marseille en 1987. Quelques mois après cette fameuse mission et le vieux Moïse, j’ai tout plaqué. À deux ans de la retraite militaire. C’était l’ère Mitterrand. Je l’avais vu passer, Lui, quelques semaines auparavant, raide et solennel, sur le tarmac de l’aéroport de Lomé. Il a embrassé Gnassingbé Eyadéma, à trois mètres de moi. Mitterrand ? Il était capable de tenir des discours marxistes, et de faire une politique ultralibérale. C’était un prestidigitateur des mots, ce qui posait à la longue de gravissimes questions d’éthique. Passons. Au moins il savait parler, celui-là ; ses successeurs se sont révélés aussi menteurs que lui, mais d’une éloquence tragiquement nulle.

À cette époque, je me le rappelle, l’artiste et l’aventurier sont devenus de très bons supports publicitaires. Les cadres occidentaux se sont mis à quitter leurs syndicats pour faire du saut en parachute, traverser le golfe de Gascogne en catamaran ou se nourrir d’orties dans des stages de survie. Toute la société est devenue une ruche pleine d’imbéciles en costard cultivant des vertus viriles. J’ai tout de suite vu le parti que je pouvais tirer de cette Restauration de l’Ordre ! Je n’ai ressenti aucune pitié pour autant de sottise.

J’ai commencé par diriger des stages de parachutisme et de commando pour des gogos en mal d’émotions fortes. Les femmes n’étaient pas les dernières inscrites ; elles voulaient être dans le coup, à la hauteur, fourmis vaillantes de la nouvelle armée du profit. Faire cela était facile pour moi. C’était une forme de transition, un retour tranquille à la vie civile. Je continuais quelques missions secrètes à l’international en free-lance, tout en montant une petite boîte d’analyse et de conseil en sécurité. Ça a très bien marché. Le chiffre d’affaires a grimpé en flèche, en même temps que la paranoïa gagnait la société dite « en crise ». Quand le Guerrier et le Spéculateur deviennent des références, et que la compétition reste le seul projet politique, ça fait des dégâts. La violence monte, la fameuse « crise » passant de l’état d’exception à celui de paradigme, de style de vie. Le meurtre de l’intelligence s’y banalise, et l’on se réfugie dans les temples, les églises, les mosquées, les idéologies. Je connais ce processus morbide, je l’ai tellement vu en Afrique. Qui se plaint aujourd’hui en France de voir l’armée dans les gares et devant les écoles ? Qui proteste contre les caméras de surveillance et l’ordre paranoïaque ? La peur est devenue comme la pluie, l’air et les nuages.

 

J’ai revendu cette entreprise avec un coquet bénéfice. J’ai ensuite créé Foxlab, un labo de criminalistique. Je travaille maintenant pour le ministère de la Justice. Mes jeunes experts associés, chimistes, biologistes, toxicologues, s’occupent de ce que dans notre jargon nous appelons des traces. Sang, sperme, salive, sueur, odeurs, dermatoglyphes, excréments, traces labiales, d’ongles, de peinture, de poudre… Tout y passe. Traces, taches et débris peuvent avoir une origine biologique, minérale ou organique. Dans ce laboratoire privé où chacun officie dans sa partie, j’interviens en balistique interne, externe et terminale (dite aussi de but ou lésionnelle). Mon travail concerne le trajet du projectile dans son ensemble, depuis l’amorce jusqu’à ce qu’il ait perdu son énergie cinétique dans le corps atteint. J’identifie aussi balles, poudres, armes et calibres.

Dans ce petit laboratoire aussi rigoureux qu’artisanal, rien ne ressemble à ce qui est montré dans les médias ou les séries télévisées. Notre travail est certes passionnant, mais il est avant tout scientifique. Nous ne voyons d’ailleurs que peu de scènes de crime. Nos recherches sont techniques, ultraspécialisées.

La police nous apporte les traces sous scellés. Nous sommes payés avec de plus en plus de retard, et de moins en moins de moyens. Ces derniers temps, j’ai eu des retards de paiement de vingt-quatre mois, et jusqu’à cinq cent mille euros dans la nature. L’État français ne paie plus. Les expertises sont de plus en plus négligées, cela incluant bien entendu les instructions des affaires de corruption. Ce qui ne nous empêche pas de devoir ensuite défendre nos conclusions devant la justice, en tant qu’experts assermentés. Et là, il ne peut y avoir nulle place pour l’approximation.

Notre travail est psychiquement pesant, voire aliénant. En lisant les dossiers qui nous sont confiés, nous rentrons dans les détails sordides des crimes, des sadiques, de leurs victimes. Notre chimie, notre physique, nos mathématiques peuvent envoyer quelqu’un en détention pour le restant de ses jours. Nous affrontons des avocats retors, aux stratégies de chacals. Se battre face à une cour d’assises ou subir une contre-expertise n’est pas plus simple que d’arpenter l’arme à la main les faubourgs de Bangui ou de Brazzaville. Et pourtant, en vingt ans d’armée, j’ai été engagé au Tchad. Au Congo. En Centrafrique. En Côte d’Ivoire. Plus tard, en free-lance, j’ai travaillé au Yémen ou en Syrie. Heureusement que je suis parti de ce bourbier avant d’avoir à former les génocidaires rwandais… J’ai eu du nez ! Ça m’aura au moins permis d’éviter d’avoir à superviser des distributions de machettes chinoises au pays des mille collines.

Mes souvenirs de longs trajets aveugles, assis épaule contre épaule avec mes camarades, sont innombrables. Ces bus aériens transcontinentaux vers la planète pauvre – son enfer, sa peur, son angoisse permanente de la maladie et de la mort – ont longtemps fait partie de ma vie.

 

Aujourd’hui, mon monde, comme celui de tous ceux qui de près ou de loin ont un lien avec l’Afrique, reste scindé en deux. Ma morale, mes images intérieures, mes lois secrètes ont de multiples racines et plusieurs langues. Cependant, année après année, en apparence au moins, tout cela s’est unifié. Mon être, tout comme une liane, a réussi à vivre et à se dresser le long du tronc de la violence humaine. Elle déferle à côté de moi, en moi, celle-là. Je suce sa sève acide jusqu’à la nausée, et en tire mon dû.

Mon souci était autrefois de gagner ma croûte en perdant le moins d’hommes possible. C’est resté vrai, au fond. Je m’occupais de la violence externe de l’Empire… Et me voilà maintenant chargé, aussi, du cancer qui le ronge de l’intérieur.

 

Traquer des factions. Acheminer des armes, des palettes d’eau minérale, de vivres pour les réfugiés. Parfois dans le même pays, fournir du matériel aux troupes légalistes et aux rebelles. Sécuriser des carrefours. Évacuer les petits Blancs effrayés des aéroports. Armes au poing, surveiller pistes et routes stratégiques, pendant que des médias simplificateurs stigmatisent la sauvagerie décourageante de l’homme africain, parlant sans rire de pacification.

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