Plaisirs Gourmands

De
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A 26 ans, Albertina vient tout juste de finir ses études. Elle a toujours mis ses ambitions professionnelles en première ligne et vivre le grand amour n’a jamais fait partie de ses préoccupations. D’autant qu’elle est plutôt du genre intello complexée. Lorsque sa grand-mère lui demande de gérer le salon de thé qu’elle projette d’ouvrir, elle ne peut pas refuser. La jeune femme se retrouve coincée dans un quotidien qui ne lui convient pas vraiment. C’est alors qu’elle fait la connaissance de Léo, un homme d’une beauté indécente recruté comme pâtissier. C’est lui qui va l’amener à bouleverser un plan de vie bien tracé et changer l’ordre de ses priorités. Elle le croit trop beau pour elle, mais la passion sensuelle lui fera découvrir des aspects de sa propre personnalité qu’elle ne soupçonnait pas un seul instant… Elle est trop sérieuse. Il est trop beau pour elle. Et pourtant….
Publié le : mercredi 20 mai 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782824642048
Nombre de pages : 256
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1

L’étiquette indique « taille 3 » (le problème étant de savoir à quoi ça correspond…). Je rentre le ventre et palpe mes fesses avec espoir. Albertina, il n’y a aucune raison objective pour que cette robe ne t’aille pas (ma version de la méthode Coué). De toute façon, je n’ai pas le choix. Il me faut une robe. Et celle-ci est chic, noire ET SOLDÉE. Je regarde alentour : aucune vendeuse à proximité. D’une glissade discrète et parfaitement maîtrisée, je me faufile dans une cabine d’essayage.

Punaise, il n’y a pas de miroir à l’intérieur. Encore une de ces boutiques à la con où l’on vous oblige à vous exhiber devant tout le monde pendant qu’une vendeuse sadique vous détaille sous toutes les coutures. Albertina, tu as besoin de cette robe. Je respire un bon coup et retire mon jean. Puis je passe la robe et remonte la fermeture éclair. Sapristi, la fermeture est récalcitrante et refuse de céder. Albertina, je te préviens, tu ne sortiras pas de cette boutique sans cette robe.

— Excusez-moi ?

Enroulée telle une statue grecque dans le rideau de la cabine d’essayage, j’essaye désespérément d’attirer l’attention d’une vendeuse affairée à plier des pulls sur une table basse.

— Vous désirez ? me demande-t-elle en se matérialisant instantanément à côté de moi avec des cœurs dans les yeux.

— Vous pourriez m’aider à remonter la fermeture éclair, s’il vous plaît ? Je crois qu’elle est coincée.

Je sors de la cabine et lui présente mon dos, tiraillant sur la robe pour tenter autant que possible de préserver ma dignité. J’attends.

— Il y a un problème ? finis-je par demander au bout de plusieurs secondes particulièrement inconfortables.

— Je suis désolée, mais je ne peux rien faire pour vous. Ce n’est pas un problème de fermeture éclair, c’est un problème de taille. Cette robe est bien trop petite au niveau de... Enfin, pour faire le tour de… Enfin, pour vous, quoi.

Je me retourne et la dévisage, ennuyée.

— Oh ! d’accord. (Rire forcé) Je constate que j’ai été un peu trop optimiste. Albertina, tu es une petite coquine, dis-je en me collant une pichenette sur la main. OK, vous estimez qu’il me faut quoi, une taille 4 ou une taille 5 ? Il faut dire que je me surveille en ce moment ; donc, je préférerais tabler sur une taille 4. Je ne voudrais pas flotter dedans quand j’aurai retrouvé ma taille normale.

— Je suis désolée ! s’écrie-t-elle, à la limite de l’hystérie. (Je sursaute, c’est insensé.) Vous venez d’accoucher ? Vous avez laissé le bébé avec son père ? Comme c’est adorable !

Cette fois, je la fusille du regard. Un bébé ? Et puis quoi encore ? Ce serait quand même un comble de devoir s’inventer une maternité pour justifier une taille 4 !

— Vous avez deviné. Son père est un amour. Un vrai papa poule.

Soupir.

— Vous pourriez m’apporter la robe en taille 4 ?

La vendeuse sort de sa rêverie et pose sa main sur la mienne comme si j’étais fragile.

— Oh ! je suis désolée, murmure-t-elle. Chez Majimel, on s’arrête à la taille 3. Vous comprenez, nos modèles ne s’accommodent pas des rondeurs. Nous habillons les femmes soucieuses de leur ligne.

Je suis estomaquée. Le menton relevé, elle me regarde maintenant de haut alors que je fais bien dix centimètres de plus qu’elle.

— Comment ça ? (Je fulmine.) Vous voulez dire que vous n’habillez pas les femmes épanouies ?

— Ce que j’essaye de vous expliquer, madame, c’est que nous n’habillons pas les femmes enceintes. Mais revenez nous voir quand vous aurez retrouvé la ligne, nous aurons alors tous les modèles dans votre taille.

Je tergiverse : je deviens violente ou je fais un scandale ? Qu’est-ce que c’est que cette boutique qui propose la robe de mes rêves, à prix soldé, en ne dépassant pas la taille 36 ? C’est une blague ou quoi ?

— Pour information, je demande. La taille 3, à quoi correspond-elle ?

— Oh ! à un bon 40, tout de même.

Je regagne la cabine d’essayage sans prononcer un mot. Je remets mon jean et quitte la boutique (dignement). Je ne remettrai plus JAMAIS les pieds chez Majimel. Le dos contre un réverbère, je ferme les yeux et me masse les tempes avec conviction. Mon coach va me tuer si je n’achète pas de robe.Albertina, tu es une grande fille. Il n’y a aucune honte à faire du 42. Ou du 44 (je ne sais plus). Tu es une femme intelligente. Tu as besoin d’une robe. Et tu vas la trouver dans la prochaine boutique. Respire. Colle un sourire sur ton visage. Tu es belle. Tu es une belle grosse femme de vingt-six ans qui va s’acheter une robe. Tu es une grosse femme de vingt-six ans. Tu es grosse. Tu es grosse. Tu es grosse. Mais ressaisis-toi, bordel !

J’entre dans la boutique suivante.

2

Annie, la mère de ma mère, a soixante-douze ans. Sa ligne à elle n’a pas varié depuis ses seize ans (je dirais approximativement une « taille 2 »). Elle pratique le yoga trois fois par semaine et transpire l’élégance même en jean. Elle m’a donné rendez-vous dans une impasse pavée un peu à l’écart du centre-ville, devant un bâtiment qui m’a tout l’air d’être abandonné. L’aspect général de l’immeuble est correct, mais l’espace commercial qui donne sur la rue est complètement délabré. C’est sale, c’est glauque et ça donne envie de s’enfuir en courant. Mais qu’est-ce que je fais là ?

— C’est magique, non ?

— Non, mais ça ne va pas ? je siffle, la main sur le cœur. Tu pourrais t’annoncer !

— Tina, tu n’étais pas censée t’acheter une robe ? Où est-elle ? me demande ma grand-mère en jetant sur moi un regard inquisiteur.

— Je m’appelle Albertina, grand-mère, pas « Tina ». Ce diminutif me donne l’impression d’être la soubrette numéro trois d’une telenovela mexicaine.

Elle me dévisage, contrariée.

— Tu n’as pas acheté de robe, soupire-t-elle.

— C’est entre moi et mon coach, Annie. Ça ne te regarde pas, dis-je pour couper court à la conversation. Pourquoi m’as-tu donné rendez-vous ici ? Tu veux qu’on se fasse agresser ?

Son visage s’illumine instantanément. Elle adore me surprendre. Pour elle, je suis un bonnet de nuit incarné, une fille plus sérieuse qu’un contrôleur des impôts. Elle a passé un été entier à essayer de me dissuader de m’inscrire en école de commerce quand j’ai revendiqué ce choix d’orientation juste après mon bac. Quand j’ai opté pour une spécialisation en gestion, elle a mis une semaine à s’en remettre. J’ai tout juste regagné un peu son estime en enchaînant sur un doctorat en sciences humaines. Ça, au moins, c’était moins chiant. Pas aussi rock’n’roll qu’une école de design ou d’art appliqué, mais acceptable.

— Cet emplacement est idéal ! s’écrie-t-elle, tout excitée. Tu ne trouves pas ?

— Idéal pour quoi ? je lui demande en fronçant les sourcils, inquiète par anticipation de ce qu’elle s’apprête à me demander (parce qu’Annie a toujours quelque chose à me demander depuis que j’ai soutenu ma thèse, il y a quatre mois).

C’est à ce moment précis que les choses se gâtent. Un motard sur son engin s’engage dans la ruelle et se dirige vers nous. Instinctivement, je sers mon sac à main contre ma poitrine. Mais la moto ralentit, le motard s’immobilise à quelques mètres et il retire son casque. Mon sang se glace et mes jambes sont instantanément paralysées : nous allons être agressées par le plus bel homme sur terre. Le modèle que l’on ne peut décrire qu’au moyen d’une succession de clichés écœurants : il est grand (bien sûr), ses épaules sont larges et musclées (évidemment), son sourire est à la fois craquant et désarmant d’innocence (du genre, ah bon, je suis si beau que ça ?), son tee-shirt et son blouson en jean un peu usés lui donnent un air négligé carrément sexy. Albertina, si tu dois y passer, autant que ce soit maintenant et avec ce mec-là.

— Salut, Annie ! s’exclame-t-il en regardant à côté de moi.

Elle s’approche et lui fait la bise, comme si c’était un ami de longue date (c’est le cas ?!). Elle pose les mains sur ses épaules et lui murmure, émue, qu’il n’a pas changé depuis l’année d’avant. Je n’en reviens pas (je décolle juste mon sac de ma poitrine pour prendre l’air hyper décontracté qui me caractérise quand je n’en mène pas large). Et puis je finis par tousser parce qu’ils continuent à se reluquer comme si je n’existais pas.

— C’est toi, Albertina ? me demande l’apollon en me tendant sa joue.

Son odeur est irrésistible, de celles qui vous donnent envie de passer la main sous un tee-shirt. Je réagis alors de manière étrange, marquant un mouvement de recul pour lui tendre la main :

— À qui ai-je l’honneur ? je l’interroge avec une froideur étudiée.

Il ne manquerait plus que je sois ridicule. Non, mais pour qui se prend-il ? Il imagine que je vais l’embrasser, simplement parce que son odeur est la plus merveilleuse qu’il m’ait été donné de respirer ? Eh bien, c’est mal me connaître. Je fais peut-être du 42 (ou du 44, j’ai perdu le fil), je suis peut-être persona non grata chez Magimel, mais je ne tombe pas en pâmoison devant le premier venu sous prétexte qu’il est à croquer (au sens propre) et qu’il me tend sa joue bronzée (un genre de hâle hyper naturel absolument parfait), couverte d’une barbe naissante qui donne envie de le goûter (soupir). On a sa fierté. J’ai parfaitement conscience de ne pas jouer dans la même catégorie que ce jeune homme. Et je suis désolée, mais, quand on est un gars bien, on ne donne pas de faux espoirs aux honnêtes femmes (parce que oui, à défaut d’être mince, je suis honnête). Il est surpris par mon mouvement de retrait, baisse les yeux sur ma main et finit par la serrer. Je sens bien qu’Annie est gênée, mais ça m’est égal (elle n’avait qu’à me prévenir). À partir de maintenant, je suis en mode revêche. Et j’aimerais bien que quelqu’un m’explique ce qu’on fait là et d’où sort ce type. Annie interpelle l’homme de mes rêves (parce qu’on reste une femme, quand même, et on a le droit de rêver !) et l’invite à pénétrer dans le local en ruine.

— Viens, Albertina, siffle-t-elle, visiblement contrariée par mon attitude. Il faut que tu voies ça.

Nous entrons tous les trois dans l’espace commercial et ils commencent à envisager divers aménagements sur un ton de connivence suspecte. Il est question de fauteuils recouverts de velours (mon Dieu, ce que son cul est parfait), d’un escalier qui permettrait d’accéder à l’étage (ses mains sont larges et viriles, de celles qui peuvent vous plaquer contre un mur sans sommation) et d’un présentoir à pâtisseries (ses bras sont musclés, et son corps est athlétique ; je pense même qu’ils pourraient soulever une taille 42 qui tirerait sur le 44).

— Albertina, tu en penses quoi ? me demande Annie.

— Il est parfait…

— Je savais que tu te laisserais convaincre ! s’écrie-t-elle (malgré son âge, ma grand-mère est parfaitement capable de s’extasier comme une adolescente).

— De quoi tu parles ? je demande immédiatement.

— Et toi, de quoi parles-tu ? me répond-elle, intriguée.

— Annie, elle est au courant ? demande le dieu grec avec un sourire en coin (la fossette qui se dessine sur sa joue est aussi irrésistible que son odeur).

— Bien sûr qu’elle est au courant, Léo. Je n’aurais pas engagé une partie de son « futur héritage » sur ce projet sans avoir son accord.

Et c’est là que ça me revient d’un coup. Elle a fini par mettre son plan à exécution. Je le lui avais fermement déconseillé et elle n’en a fait qu’à sa tête (mais c’est une habitude). Elle veut faire de ce local minable à dix minutes à pied de tout quartier civilisé son salon de thé attitré. Non, mais je rêve. Elle va une fois à Paris chez Ladurée (une seule et unique fois !) et il faut que madame se paye le luxe d’un salon de thé parisien au cœur de sa petite bourgade de province.

— Tu veux vraiment installer un salon de thé chicos dans un quartier excentré d’une ville de cinquante mille habitants ?

— Albertina, c’est mon argent et j’en fais ce que je veux. Quand il servait à payer tes études, tu ne faisais pas la fine bouche.

Alors, ça, c’est dégueulasse. « Faites des études, qu’ils disaient. Vos parents seront fiers de vous. » Tu parles. Avec ma mère aux quatre coins du monde pour ses reportages et Annie à demeure, mais complètement obnubilée par les études fantaisistes, mon « bac+8 » a laissé tout le monde indifférent.

— Je n’ai absolument pas le temps de m’occuper d’un salon de thé ! dis-je en sentant le rouge me monter aux joues. C’est ça dont tu rêves pour ta petite-fille ? Gérante d’une pâtisserie de province au fin fond d’une ruelle perdue au milieu de nulle part ?

— C’est un début, affirme-t-elle calmement en me regardant droit dans les yeux.

Je suis tellement furieuse que ça me donne envie de pleurer. Et je sais parfaitement qu’il faut que je gère mes émotions (dixit mon coach). Sans cela, des plaques rouges envahissent instantanément mon cou et ma poitrine. C’est nerveux. Je ne supporte pas de ne pas me maîtriser.

— Je croyais que tu voulais mettre de l’argent de côté pour publier ta thèse à compte d’auteur, ajoute-t-elle. J’ai l’intention de te payer, tu sais.

— Et comment vais-je trouver un « vrai » travail si je bosse ici à plein temps ?

— Il n’est pas question que tu travailles ici à plein temps ! s’exclame-t-elle, irritée. Nous allons embaucher un commis de cuisine.

— Il est hors de question que je serve les clients !

Je remarque subitement que le dénommé Léo est allé pianoter sur son portable un peu plus loin. Je dois avoir l’air d’une hystérique.

— Mais qui t’a parlé de servir les clients ? s’énerve Annie. Ce que tu peux être agaçante quand tu t’y mets ! Il s’agit d’un emploi à mi-temps, correctement payé, qui te laissera du temps pour trouver un « vrai » travail. (Elle lève les yeux au ciel.) Soit dit en passant, j’ajoute que tu me rendrais un fier service en acceptant.

Je suis désespérée. Je ne supporte pas l’idée de travailler dans un salon de thé en étant diplômée d’une école supérieure de commerce et après avoir décroché un doctorat. Tout ça pour me retrouver dans un bled pourri, à faire un boulot que je n’aurais même pas accepté en tant qu’étudiante.

— Écoute, Albertina, je te demande six mois. Léo va t’installer un bureau au calme et tu pourras l’utiliser à ce que tu veux du moment que les comptes sont faits. Ça a donné quoi, d’ailleurs, ton coup de fil à ton directeur de thèse ?

— Je vais donner des cours en licence et en master.

— Tu es contente ?

— Ne détourne pas le sujet. J’accepte à une seule condition.

— Laquelle ?

— Dans six mois, jour pour jour, tu m’aides à lancer mon projet à Paris.

Elle me regarde avec sévérité, fait une pause et finit par lâcher en me tendant la main :

— Marché conclu.

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