Plume

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Après s’être battue contre son corps
pour devenir mince à en disparaître,
Jessica voudrait bien reprendre du
poids. Mais pas si simple de demander
de faire machine arrière à un corps qui
ne vous obéit plus, même par amour.

Publié le : mardi 1 janvier 2013
Lecture(s) : 6
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9789999988706
Nombre de pages : 124
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L’envie
Comme chaque matin, c’était le même rituel… Jessica ouvrait les yeux, bougeait un peu ses jambes, ses bras, tournait la tête d’un côté puis de l’autre. Ce n’était pas qu’elle fût paresseuse mais si les mouvements de réveil étaient trop brusques, elle vomissait pendant des heures. Ceci fait, elle basculait la tête puis le corps sur le côté, et si tout allait toujours bien elle s’asseyait au bord du lit et tentait de se mettre sur ses pieds. Si tout ne se passait pas bien elle vomissait, et restait couchée toute la journée. Depuis qu’elle essayait de se nourrir à peine plus, son corps se battait contre elle, comme s’il voulait continuer de se laisser mourir. Il s’était habitué à ne plus avoir à manger, à ne plus faire travailler le système digestif. Main-tenant qu’elle mangeait à nouveau un peu, on aurait dit qu’il se vengeait.
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Si elle parvenait à se lever, elle allait à la salle de bain. La vision de son visage flétri et gris dans le miroir et puis… c’était le terrible moment, celui où elle baissait la tête sur la balance, qu’elle regardait avec anxiété. Depuis quelques mois elle faisait des efforts pour prendre du poids, mais c’était comme si la balance était bloquée et qu’elle ne voulait pas dépasser trente-cinq kilos. Il le fallait pour-tant, car tant qu’elle ne ferait pas trente-huit kilos, il lui était médicalement interdit de retourner en classe. En dessous de ce poids, les médecins constataient de trop gros pro-blèmes : tremblements, cœur qui ne va plus bien ou évanouissement. Être seule à la maison pour étudier n’était pas un problème, depuis trois ans elle n’avait que très peu mis les pieds en classe où elle ne connaissait personne. Pourtant ses résultats scolaires étaient très bons. Elle recevait ses cours à la maison et comme elle n’avait rien de spécial à faire, qu’elle s’intéressait à beau-coup de choses, étudier était pour elle un passe-temps. Mais en ce début d’année, pour une fois, elle avait très envie d’y aller ; ses parents en étaient très heureux. Ils pensaient qu’elle se sociabilisait enfin et que la présence des autres lui devenait importante, c’était merveilleux
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pour eux ! Enfin un petit mieux ! Depuis plus de trois ans qu’ils assistaient impuissants à la déchéance physique de leur fille, c’était la première fois que la balance remontait. De cent grammes seulement, d’accord, mais au moins elle ne descendait plus. Il y avait en-core quelques mois, Jess était en dessous de trente-quatre kilos et avait été hospitalisée durant quarante jours, puis les grammes étaient remontés gentiment un à un, ils ne savaient pas vraiment à quoi était dû ce mieux mais qu’importe, il y avait un mieux. Jess quant à elle savait très bien le pour-quoi de ce mieux. Ce n’était pas ses copines de classe qui lui manquaient, car elle n’en avait pas vraiment d’ailleurs. Ses absences très fréquentes ne lui avaient pas permis de créer des liens, et de toute façon elle n’en avait pas envie. Rien ne lui faisait envie, ni manger, ni sortir, ni se vêtir, rien, absolument rien. Elle vivait dans un monde vide, juste étudier et dormir. Ne pas penser surtout, car penser lui faisait mal. Vers l’âge de dix ans, tout son temps était consacré à la guitare et au piano, mais pas de sport, rien de physique. Comme elle était très gourmande et qu’il y avait toujours plein de bonnes choses à la maison, où elle était de longues heures toute seule, elle prit beaucoup
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de poids. Puis, suite aux moqueries de ses camarades de classe de l’époque qui la sur-nommait « Dumbo », elle avait juste arrêté de manger. Ça paraît impossible, et pourtant avec de la volonté, il ne faut pas très long-temps à une jeune fille de onze ans pour que son corps perde ses repères. Et puis ça fait tel-lement de bien cette puissance sur son corps, c’est très vite une drogue, le corps souffre mais le cerveau va mieux, comme en état second, comme dans un nuage. C’était enfin elle qui commandait, elle qui décidait, et comme le corps finit par ne plus souffrir et même par aller plutôt bien, rien ne donne envie de s’arrê-ter. De plus, les regards envieux au début donnent de l’importance : elle réussissait là où les autres échouaient. Mais lorsque les regards ne sont plus en-vieux mais plutôt dédaigneux, c’est déjà trop tard, le processus est lancé. Le petit jeu avec son propre corps contre la faim est tellement bon qu’on ne s’arrête plus. Il y a aussi cette adrénaline qui fait du bien : ni vivante ni morte, un monde à part où il faut maigrir encore, maigrir pour être belle et puis quand les autres veulent que l’on mange, que l’on fasse un effort, c’est contre eux que l’on conti-nue de se battre, pour leur prouver qu’on n’a pas besoin d’eux.
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