Police du peuple

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Depuis le passage de l'ouragan Katrina, La Nouvelle-Orléans est en crise. Sa population souffre autant de la détérioration du climat que de la crise monétaire. Refusant désormais de faire le sale boulot des politiciens, des affairistes et des banquiers, Luke Martin, flic, et Jean-Baptiste Lafitte, tenancier de maison close et mafieux, se liguent, à l’approche des élections, pour proposer une candidate proche du peuple : Marylou, la chanteuse de rue. Mais à travers elle, ce sont les dieux vaudous qui s’expriment, menaçant la Louisiane d’un nouvel ouragan si l’un des leurs n’est pas élu au poste de gouverneur.
Sur fond de scènes de carnaval, d’émeutes populaires et de répressions policières, Norman Spinrad poursuit sa critique acerbe d’un pays gouverné par l’argent et la bêtise, imaginant un État libre de Louisiane, où le Mardi gras bat son plein et où la Police du Peuple s’oppose à la finance.

Référence incontournable pour les amateurs de littérature noire et de science-fiction, Norman Spinrad a centré son œuvre autour des thèmes de la manipulation, des médias et du pouvoir. Chez Fayard sont parus Il est parmi nous, Oussama et Le Temps du rêve.

Publié le : mercredi 15 octobre 2014
Lecture(s) : 3
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782213679204
Nombre de pages : 300
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DU MÊME AUTEUR

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Rêve de fer

Les Avaleurs de vide

La Grande Guerre des Bleus et des Roses

Les Miroirs de l’esprit

Chants des étoiles

La Dernière Croisière du Dragon-Zéphyr

La Der des der

L’Enfant de la fortune

Rock machine

Le Printemps russe

Deus ex

En direct

Bleue comme une orange

Il est parmi nous

Oussama

Le Temps du rêve

Nouvelles :

Le Livre d’Or de la science-fiction : Norman Spinrad

Au cœur de l’orage

Les Années fléaux

Vamps

Couverture : Cheeri

© Denis Tangney Jr / Getty Images

 

Titre original :

 

POLICE STATE

 

Publié avec l’autorisation de l’auteur, c/o Baror International, Inc.,
Armonk, New York, États-Unis.

 

© Norman Spinrad, 2014.
© Librairie Arthème Fayard, 2014,
pour toutes les langues, dans le monde entier.

ISBN numérique : 9782213679204

1.

« Les choses sont encore plus comme elles sont maintenant qu’elles l’ont jamais été auparavant. » Celui qui a dit ça, peut-être un jour de Mardi gras du bon vieux temps, avait dû s’en envoyer de la bonne.

Y’a des gens qui continuent à râler parce que le « Mardi gras éternel » – classé X ou pas – n’est qu’une version Disney du Mardi gras à l’ancienne. La parade des krewes traditionnelles est limitée à la veille du Mardi gras traditionnel et aux itinéraires traditionnels, alors que les chars à gros budget d’Hollywood, Bollywood et Pornywood – classés X ou pas – paradent toute l’année et dans toute La Nouvelle-Orléans ; j’imagine qu’on peut dire que c’est plutôt vrai, vu que c’est Disney que j’ai introduit en premier dans la place, et que j’ai même persuadé la Souris d’ajouter ses dérivés classés X à son menu familial habituel.

Mais déplorer que la Souris ait fait subir au Vieux Carré la même chose qu’à Times Square, sans parler de la façon dont elle s’est infiltrée dans toute La Nouvelle-Orléans comme la boue pendant la saison des ouragans, c’est pousser le bouchon un peu trop loin : les jours de gloire du Vieux Carré étaient loin derrière lui bien avant Katrina.

Quant à qualifier votre serviteur, Jean-Baptiste Laffite, de sale rat du marais et de traître à l’État libre de Louisiane et à l’âme véritable de la ville pour avoir traité avec eux, vous vous attendez à ce que je m’excuse d’avoir empêché que la ville disparaisse sous les eaux ou quoi ?

Oh que oui, je l’ai fait !

Tout le monde sait que l’économie de La Nouvelle-Orléans était dans les choux depuis des dizaines d’années, tout comme celle de l’État qu’elle entraînait dans la merde avec elle, à peine en mesure de payer les flics censés empêcher les Alligators de sortir de leur marais pour monter jusqu’aux hauteurs de La Bonne Nouvelle-Orléans

Et la saison des ouragans n’était pas précisément sur le point de s’arrêter, hein, et la somme exigée par les Hollandais pour empêcher ce qui restait de la « Grosse Facile » de couler pour de bon aurait plus ou moins représenté la totalité du budget de la ville pour les dix ou vingt années à venir. Y’avait pas de digues à la Hans Brinker, ni de stations de pompage à moulins à vent solaires à l’époque, faut-il que je vous le rappelle ?

J’imagine que oui.

C’est fou ce que les ingrats ont la mémoire courte.

La Nouvelle-Orléans se présentait déjà comme la « Grosse Facile » quand Mickey Mouse n’était même pas une lueur dans l’œil mauvais de l’oncle Walt, mais ce n’est pas parce que la vérité n’aurait pas l’air très jolie dans les guides touristiques que nous ne savons pas tous qu’elle a toujours été la « Grosse Cochonne », hein ?

Cette ville subsistait en tant que refuge pour les pirates, les esclavagistes, les joueurs sur les bateaux à aubes, les propriétaires de bars et les impresarios de bordels plus ou moins comme votre serviteur, des gros et des petits et des moyens joueurs qui exerçaient leur commerce depuis avant la vente de la Louisiane.

La « Grosse Facile » était la « Grosse cochonne » dès sa naissance. Ce qui rapporte ici reste ici. Ça a toujours été comme ça, ça continue à l’être, ça le sera toujours, que les loas et l’État libre de Louisiane bénissent cette ville et vice versa, parce que rien d’autre ne l’a jamais bénie.

Facile ?

Ouais, bien sûr.

Née entre un méandre du puissant et puissamment atrabilaire Mississippi et un marais saumâtre qui se fait appeler le lac Pontchartrain, qui sert de trop-plein pendant les gros ouragans et reste une flaque de boue géante le reste du temps.

Facile ?

D’abord construite en équilibre instable sur les digues naturelles du Mississippi, elle s’est étendue, avide et stupide, dans les marécages. Français et Espagnols ont joué avec elle comme avec un ballon de plage. Elle a fini par être vendue au rabais aux Américains par Napoléon qui savait qu’il la perdrait de toute façon en faveur des Anglais. Inondée tous les dix ans environ, bien avant Katrina, avant même qu’il y ait une saison des ouragans annuelle pour aplatir ce qui restait sur les hauteurs subsistant après la montée du niveau de la mer. La population a diminué presque de moitié et s’est retrouvée forcée de vivre principalement du tourisme et du spectacle quand le pétrole du golfe s’est asséché, pratiquement encerclée par le Marais aux alligators et la faune rampante qui en sortait dès qu’elle avait le dos tourné.

Vous trouvez ça facile ?

Ceux qui s’adaptent survivent, comme ont dit les cajuns du Québec glacé lorsqu’ils se sont retrouvés dans les bayous bouillants du Delta, comme les chasseurs de ragondins du marais qui ont transformé un fléau en source de protéines. Et ceux qui ne s’adaptent pas… ben on en a pas beaucoup entendu parler ces derniers temps.

Donc, rendre légal ce que la « Grosse Facile » a toujours été et la promouvoir comme la première destination touristique ouvertement classée X pour nous éviter de crever dans la boue, j’appelle pas ça « vendre l’âme de la ville » ou « nous prostituer pour les pros du show-business ».

Car la Grosse Facile a de tout temps été une prostituée, une pute charmante, cochonne, libre et de bonne composition, une pute au cœur d’or qui a toujours l’œil sur le bon plan, et c’est ça qui la rend facile, bien sûr, et être facile est ce qui compte dans ce business, qui a toujours été si important dans cette ville.

Je devrais le savoir, non ? Je connais assez bien le business des bordels pour avoir été meilleur là que dans les bars, et les bars n’étaient pas précisément dans le rouge non plus. Et permettez à un vieil impresario de bordels de vous le dire, qui emploierait une pute qui ne serait pas tout ça, et jolie en plus ?

Au cas où vous auriez oublié, après Katrina et avant l’arrivée de Mama Legba et de sa Troupe surnaturelle, la Grosse Facile n’avait pas vraiment l’air aussi appétissante qu’une assiette d’huîtres Bienville. De nos jours, elle est toute proprette et pomponnée et illuminée et elle se soigne comme une star, au point que les ingrats et les ignorants et les romantiques créoles nostalgiques peuvent se permettre de regretter que La Nouvelle-Orléans vende son derrière autrefois jazzy à une clientèle moins classe que celle de la bohème chic de leurs fantasmes nourris à l’absinthe.

Celui qui a écrit les paroles de la chanson comme quoi aucun business ne ressemble au show-business s’est trompé, c’est sûr. Dans la situation présente, il n’y a pas d’autre business en dehors du show-business et nous sommes tous dedans. Pas que nous l’ayons pas toujours été. La seule différence à présent, c’est que ça nous rapporte bien plus, ça fait à nouveau rouler le Bon Temps après toutes ces années dans la merde la plus noire et la plus profonde et ça me suffit, et si ça ne vous suffit pas, cette ville n’est pas la vôtre et vous feriez mieux de vous barrer dans un endroit qui convienne mieux à votre cul serré.

Mais vous qui bossez dans vos mines de sel, vous revenez pour les vacances, hein ! Quel que soit votre bon plaisir, nous l’avons, et sinon, ne vous inquiétez pas, aussi pervers que ça paraisse à ce qui vous reste de moralité, nous vous l’obtiendrons. Ici, au Mardi gras éternel de la Grosse Facile, nous ne vous jugeons pas, rien ne peut nous choquer et de gustibus non disputandum.

Ce qui rapporte ici, reste ici et, n’ayez crainte, nous voulons toujours de votre argent.

2.

L’agent Luke Martin avait fait appliquer plus de mandats d’expulsion qu’il pouvait ou voulait en compter et bien que jeter les gens dans la rue ne vous fasse pas vraiment vous sentir comme un héros, il y avait pire comme travail et c’était bien mieux que de s’occuper des pickpockets et des agresseurs du Marais aux alligators qui s’aventuraient dans le Vieux Carré ou que de patrouiller pour surveiller les gangs.

Il y avait eu quelques petites bagarres quand on avait collé ce sale boulot à la police de La Nouvelle-Orléans, mais aujourd’hui, on bossait avec un partenaire et tous étaient équipés de gilets pare-balles militaires et de M-35, avec assez de lunettes et de lance-grenades et de gadgets divers pour foutre une trouille de tous les diables aux civils, au point qu’il n’avait jamais entendu parler d’un flic qui ait eu besoin de tirer, même quand l’occupant des lieux était armé d’un fusil de chasse à canon scié ou d’un M-16 rouillé. Du turbin facile, en un sens, si on n’y réfléchissait pas trop.

Mais…

« C’est une putain de blague ou quoi ? » s’exclama-t-il quand il lut l’adresse et le nom indiqués sur le dernier mandat d’expulsion qu’on lui transmit.

« Tu trouves ça marrant, toi, un avis d’expulsion de plus pour un pauvre malheureux ? » gronda le sergent Larrabee, également connu sous le nom de Sergent Massacre, la Bouche rugissante. « T’es pas un comique malsain de Bourbon Street, Martin, t’es un flic, souviens-t’en, en tout cas t’as le costume et on n’est pas Mardi gras, alors garde ton sens de l’humour noir pour toi, prends Moreau avec toi, bouche-toi le nez et va faire appliquer ce truc. »

Là, sur le mandat d’expulsion, il lisait son propre nom, légal et complet, tel qu’il apparaissait sur le contrat d’hypothèque que, plein d’espoir et de stupidité, il avait signé moins de deux ans avant le début de la Grande Déflation, également appelée le Dollar Stéroïde, ou le Superbuck, ou La Merde Dans Laquelle On Est Tous.

« Tu ne lis pas ces machins avant de les transmettre ?

– Les lire ? T’as perdu ce qui te sert d’esprit, Martin ? Tu sais combien il en passe sur mon bureau tous les jours ? Bien sûr que tu le sais, tu dois en avoir fait appliquer au moins une centaine.

– Mais c’est ma maison, articula Martin Luther Martin.

– Quoi ? » grogna le sergent Larrabee en arrachant le papier empoisonné de la main de Luke. « Jésus-Christ en hydroglisseur ! » gémit-il en regardant le papier de plus près, d’un ton qui lui donna presque l’air humain. « Martin Luther Martin ! »

Presque. L’espace d’un instant.

« Martin… Luther… Martin ? Où est-ce qu’un vieil alligator dans ton genre est allé trouver un nom aussi prétentieux ? Ton daron avait trop fumé ou quoi ? »

Ce que son père avait, dans le souvenir de Luke, c’était une tendance à jouer les gros malins. Martin Luther Martin avait toujours détesté le patronyme qu’on lui avait imposé à la naissance, et l’entendre prononcer par ce baratineur de Larrabee, et le voir sur cette saloperie de papier n’allait certes pas le faire changer d’avis.

Il se faisait appeler Luther depuis qu’il avait appris à parler et avait adopté Luke comme surnom en tant que membre des Vu Du Daddies. Il avait décidé qu’il avait la main froide après avoir vu le film avec Paul Newman sur une vieille télé qu’ils avaient piquée, pas de Mohammed ceci ou de Barack cela pour lui, pas de Rat Man ou de Baron Saturday ou autre charabia des Vu Du.

Luke Martin était donc un self-made-man depuis le départ, pas comme s’il avait eu le choix, avec son paternel qui purgeait une longue peine à Angola pour violence caractérisée à l’époque où Luke était au cours préparatoire dans ce qui tenait lieu d’école de son quartier, et sa mère qui joignait les deux bouts de sa vie de junkie en revendant du matos et son cul dans la rue, si on peut appeler quoi que ce soit une rue dans le Marais aux Alligators.

La Cité de la Boue, la Ville sur Pilotis, le Marais aux Alligators, peu importe.

Cité de la Boue parce que quand elles n’étaient pas sous l’eau, les « rues » étaient des allées non pavées de boue collante. Ville sur Pilotis parce que tout édifice qui n’était pas construit sur une plate-forme assez haute pour le maintenir au-dessus des eaux pendant la saison des ouragans ne faisait pas long feu.

Marais parce que c’est ainsi que l’on désignait l’arrière-pays à cette époque lointaine où la jeune cité nommée La Nouvelle-Orléans n’avait pas encore commencé à dégouliner le long des digues naturelles du Mississippi et des crêtes d’Esplanade et de Gentilly et autres, et jusque dans les terres basses au niveau de la mer et pire. Et les plus pauvres d’entre les pauvres vivaient là même à cette époque, coincés entre les digues, les crêtes et les vraies terres marécageuses du bayou, entre la ville qui s’étendait et le golfe du Mexique, plus ou moins, et parfois bien moins, où ils absorbaient les marées et empêchaient la ville d’être inondée par l’eau de mer.

De nos jours, entre la montée du niveau de la mer et les divers canaux qu’on a bêtement creusés pour relier le vieux port naturel au lac Pontchartrain et au golfe, les terres marécageuses du bayou sont sous l’eau salée et le rivage plus ou moins habitable du marais qui ne l’est pas, sauf pendant la saison des ouragans quand il se trouve plus ou moins sous l’eau lui aussi, s’est déplacé vers l’intérieur, tout autour de ce qui subsiste de terres hautes.

Et donc personne n’essayait de construire quoi que ce soit, sauf sur des pilotis ou des plates-formes au-dessus du niveau record de montée des eaux, et s’ils étaient assez bêtes pour le faire, ils se retrouvaient noyés au bout d’un an et pendant la saison, La Bonne Nouvelle Orléans (comme ses habitants convenables s’étaient mis à l’appeler) était plus ou moins entourée par un mélange d’une version tiers-mondiste d’une Venise pour souris et d’authentique bayou depuis longtemps disparu tel que le pleure la musique zarico du folklore cajun.

Des sortes de huttes sur pilotis sur des plates-formes plus ou moins en bois, plus ou moins rassemblées en villages découpés dans des clairières qui auraient pu se trouver dans la forêt amazonienne ou sur les rives du delta du Mékong. Des bâtiments d’écoles primaires à classe unique que la loi forçait plus ou moins la ville à fournir dans les plus gros villages. Des marchés en plein air qui vendaient des légumes cultivés dans le marais, de la viande de ragondins chassés dans les marais, des poissons, des crabes, des coquillages et des écrevisses pêchés dans les marais. Des échoppes d’alcool, des huttes où l’on achetait des vêtements, des supérettes où l’on vendait à peu près tout le reste, surtout de l’outillage, du matériel de pêche, des armes et des munitions et dont la plupart faisaient aussi du recel.

Pendant la saison relativement sèche, on allait à pied dans les rues boueuses à l’intérieur des villages et on ne faisait pas mieux de l’un à l’autre, et pendant la saison humide, c’est-à-dire environ la moitié de l’année, on avait des zodiacs en caoutchouc rapetassés, des canoës et des kayaks à faible tirant d’eau faits maison et des radeaux foireux qui se prenaient pour des gondoles.

Aux yeux de l’Amérique, et aux yeux de La Bonne Nouvelle-Orléans, le Marais aux Alligators était un bidonville honteux qui aurait dû se trouver quelque part au fin fond du tiers-monde, mais pour un taudis du tiers-monde, c’était mieux que la moyenne.

Des mois de culture en dehors de la saison des ouragans et assez de terre arable pour faire pousser à peu près tous les légumes, sauf ce qui poussait sur un arbre ou comme une céréale. Dans les marais du nouveau bayou, il y avait des crustacés à chasser et à piéger en abondance. Les centaines de milliers ou même millions de ragondins – des rongeurs amphibies de la taille de castors qui baisaient comme des lapins et se reproduisaient comme des rats, autrefois méprisés et considérés comme un fléau détruisant la végétation des marais d’eau douce –, qui s’étaient rapprochés quand leur territoire avait été envahi par l’eau salée, jusque sous les huttes pendant la saison des ouragans, et étaient devenus une source abondante de gibier facile à chasser. Une agriculture à petite échelle facile. De la pêche facile et de la chasse pour paresseux.

Une vie de subsistance, peut-être, mais une bonne vie, presque un paradis si c’était votre truc.

Le Marais aux Alligators s’appelait comme ça, non pas parce que les vrais reptiles avaient réussi à sortir des bayous, mais parce que c’était un trou pourri si tu n’en étais pas un, si tu n’étais qu’un alligator humain adolescent en train de saliver, affamé, devant les richesses que détenait La Bonne Nouvelle-Orléans, comme l’appelaient ses enfoirés d’habitants, et que toi, tu pouvais pas avoir.

Le Vieux Carré, ses bars, ses music-halls et sa belle vie, le Business District et Magazine Street et leurs soi-disant victimes faciles, et le Garden District, un rêve de cambrioleur, flottaient sur les hauteurs, véritable Cité sur la Colline, et ils étaient bien plus attirants pour les gamins des quartiers que la perspective de passer leur vie à cultiver des légumes dans la boue, à chasser des rats dans les marais ou à pêcher.

Ils savaient tous qu’ils n’avaient pas la moindre chance d’obtenir un boulot honnête et rémunérateur dans La Bonne Nouvelle-Orléans, ces gamins qui essayaient de devenir des hommes et ces hommes qui ne savaient pas comment cesser d’être des gamins et ne le voulaient pas vraiment, devenaient les prédateurs du sommet de la chaîne alimentaire de cette niche écologique, de jeunes alligators aux dents aiguisées et au cœur de lézard qui auraient fait tomber leur propre père s’ils avaient pu le trouver et auraient dévoré leur propre mère si ces fichues putes avaient accumulé quoi que ce soit qui vaille la peine d’être volé.

Pour un Alligator adolescent, la base de l’économie du marais consistait en deal de drogue à petit niveau, vol à l’arraché, et autres bourrages de gueule dans le Vieux Carré ou dans le quartier de Magazine Street en jouant à cache-cache devant la police si on avait les couilles pour, mais surtout en entrant dans l’un des gangs qui s’attaquaient aux cibles les plus faciles dans leurs propres quartiers.

C’est comme ça que le jeune Luke utilisa le principe de moindre résistance – non pas que la résistance n’ait pas été significative, non pas qu’il y ait eu d’autres principes à suivre, mais il se débrouilla pour entrer dans un gang de miteux de bas étage qui se dénommaient les Vu Du Daddies, même si leurs connaissances sur le vaudou, dont ils se fichaient complètement, auraient rempli environ cinq de leurs derniers neurones ; quant à ce qu’ils auraient pu enfanter en violant collectivement une traînée, c’était juste pas leur problème.

Ce qui l’était, c’était ce que les gangs d’Alligators plus puissants leur laissaient, c’est-à-dire pas grand-chose. agressions. Les cambriolages, mais pas les magasins d’alcools les plus lucratifs, réservés aux gangs dominants, le deal de drogue étant réservé aux plus nuls d’entre eux.

Bien entendu, on pouvait toujours trouver un boulot et partir. C’est ce qu’on vous disait à l’école si on prenait la peine d’y aller.

Ah, ah, ah.

Il n’y avait pas vraiment assez de boulots « corrects » dans La Nouvelle-Orléans « correcte » pour maintenir plus de la moitié de sa population « correcte » au-dessus du niveau de pauvreté officiel et leur tête, hum, au-dessus de l’eau, donc aucun de ceux d’en haut qui avaient du boulot à proposer n’allaient le donner aux animaux rampants du marais.

Mais un jour pas si beau, peu après la saison des ouragans, Luke émergea de la hutte familiale en fin d’après-midi pour aller rejoindre les Vu Du Daddies et passer la nuit à rien faire de spécial, et il eut une vision qui changea sa vie.

Les rues gluantes étaient en train d’émerger des eaux et c’était le pire moment de l’année pour sortir, car les « rues » des villages n’étaient plus inondées, mais couvertes de boue jusqu’au niveau des chevilles, et les voies d’eau navigables restantes étaient si peu profondes qu’à bord des canoës ou des radeaux on ressemblait à des salamandres clapotant de flaque en flaque.

Néanmoins, ou peut-être parce que leurs cerveaux baignant dans la meth voyaient ça comme une espèce d’avantage, une demi-douzaine de membres des Fuck Yo Mothers avaient piqué des vieilles télés et des ordinateurs et filaient avec leur butin dans deux pirogues vermoulues du bayou équipées de moteurs de hors-bord rouillés, et de temps à autre ils devaient s’arrêter, se tenir aux plats-bords et, pestant et rageant, dégager leurs bateaux surchargés d’un banc de boue pas encore émergé.

Les Fuck Yo Mothers étant aussi hauts qu’on pouvait l’être dans la chaîne alimentaire du marais, le lamentable spectacle qu’ils offraient n’en était que plus pathétique. Luke aurait même ri de ces bouffons au cerveau ramolli s’il n’avait risqué sa vie en se faisant prendre.

Puis il entendit un bruit de tonnerre, comme un hélicoptère de combat volant à basse altitude, et la chose arriva au coin de la rue à environ quatre-vingt-dix kilomètres à l’heure, avec une vraie hélice d’avion qui tourbillonnait à l’intérieur d’une cage de fer, derrière une sorte de moteur de voiture de course qui faisait planer un bateau à fond plat comme un énorme ski nautique glissant magiquement sur l’eau et la boue et penchant dans le virage comme une moto : c’était un de ces hydroglisseurs rapides que la police de La Nouvelle-Orléans avait obtenus à prix cassé quand l’Okefenokee et les Everglades étaient devenus des lacs d’eau profonde à longueur d’année, et il soulevait une queue de coq de boue et d’eau derrière lui et poussait un nuage enivrant d’effluves de gas-oil devant lui.

Wha-ou ! C’était assez de fer chaud pour donner une érection à un adolescent et ce fut plus ou moins le cas, et mieux, quand il vit les trois flics qui le pilotaient et s’amusaient comme des fous, du moins c’est comme ça que Luke interpréta la scène, l’un d’entre eux conduisait l’hydroglisseur à pleine vitesse, l’autre, debout à côté de lui, agitait un pistolet et le troisième s’occupait d’une espèce d’arme à canon long monté sur un pied pivotant.

L’hydroglisseur de la police rattrapa les Fuck Yo Mothers en un rien de temps, et se mit à exécuter des cercles moqueurs autour de leurs deux bateaux, puis des huit bien nets autour et entre eux juste pour les narguer, ah ah ah, allez vous faire foutre, enculés !

Évidemment, dans le marais, toutes les créatures dont les testicules étaient descendus haïssaient automatiquement les flics et Luke n’était pas une exception, mais qui aurait pu s’empêcher de rire de ce déploiement sarcastique de suprématie policière aux dépens de ces respectables rois lézards du Marais aux Alligators.

Et c’est à ce moment-là que ça se produisit, avant même que les flics se mettent à jouer du rayon concentré de leur fusil sonique sur les Fuck Yo Mothers, ce qui les fit crier, se saisir les oreilles, et semble-t-il, se pisser et peut-être même se faire dessus.

Il pensa aux flics comme à un gang du Marais aux Alligators parmi d’autres et tout devint clair.

Les flics étaient le Gang suprême du marais.

Ils avaient le meilleur équipement. Ils avaient les couleurs. Chacun d’eux recevait une arme haut de gamme gratos et plein de munitions. Chacun d’eux se faisait plus d’argent en une année que quiconque dans le marais, et sans risquer d’aller tirer du temps à Angola comme son paternel.

Oublie les Vu Du Daddies, se dit Luke. Ne pense plus à essayer d’entrer dans les Fuck Yo Mothers ou les Spades of Ace ou les Darth Invaders.

La police, voilà le gang où il faut entrer.

C’est à ce moment-là que Luke sut qu’il voulait être un flic, qu’il devait en être un, et il ne regarda jamais en arrière. La police cherchait toujours à recruter quelques membres des gangs du marais pour avoir des infos de première main, mais captait peu de volontaires, vu qu’elle était l’Ennemi, sans parler du fait que c’était même pas la peine d’essayer d’entrer à l’école de police sans avoir été au lycée.

Mais en considérant les flics comme un gang parmi d’autres, comme le gang le plus dur, le mieux armé, le mieux équipé et le plus riche, ça pouvait se tenter.

Même si c’était chiant, Luke se mit à fréquenter assez régulièrement l’école à classe unique et étudia juste assez dur pour entrer au lycée Brad Pitt. L’aller-retour quotidien était long, difficile et plutôt dangereux depuis son quartier au sud-est du Lower Ninth Ward, avec un territoire parfois hostile à traverser sur un kayak pourri qu’il avait volé et qu’il défendait avec un couteau Bowie rouillé quand il pouvait, et à franchir à pied dans la boue quand il ne pouvait pas, mais il se débrouilla pour aller jusqu’au bac.

Après tout, vu sous le bon angle, mieux valait ça que de devoir faire ses preuves en tuant un mec ou de se faire enculer par tout le gang, ou de subir une cérémonie vaudou punk dégueulasse, ce qui était le genre de choses qu’il fallait affronter pour entrer dans un gang qui en valait le coup.

3.

Je vais vous dire : à cause de Katrina La Nouvelle-Orléans s’est retrouvée sur son cul mouillé et encore pire après la saison des ouragans, et moi aussi. Katrina n’était rien comparé à ce qui a suivi, et La Nouvelle-Orléans était comme un boxeur sonné au premier round par un uppercut qui se débrouille pour se remettre plus ou moins sur ses pieds à la huitième seconde pour se prendre un nouveau gnon, et un autre, et un autre, et un autre, chaque crochet un peu plus puissant que le précédent.

Avant Katrina, votre vieux J.B. menait la belle vie grâce aux revenus de trois bars, dont un se trouvait en plein dans le Vieux Carré, et deux bordels, dont l’un était un établissement chicos à trois étages dans le Garden District. Aucun ne fut balayé par Katrina : tous étaient situés suffisamment en hauteur pour survivre même à la saison des ouragans.

Mais il n’en a pas été de même pour le tourisme, qui s’est retrouvé dans la bouillasse juste après s’être remis de Katrina, à cause d’une tempête de catégorie trois ou quatre qui a suivi l’autre pendant ce qui allait s’appeler la « saison des ouragans » – au moins un ouragan de catégorie cinq par an, avec l’eau du Golfe qui montait par les voies d’eau et les canaux et par-dessus les berges du lac Pontchartrain, coinçant ce qui restait de la partie facile de la Grosse Facile sur les digues et les crêtes.

Après environ cinq ans de ce régime, les pouvoirs en place, ou du moins Cool Charlie Conklin, le maire de l’époque, bien connu pour savoir de quel côté sa tartine était beurrée, finirent par comprendre que cette situation allait devenir permanente et que le seul moyen d’empêcher la ville de se transformer en une série d’îles dispersées dans l’eau boueuse, était d’instaurer des frontières autour de ce qu’on pouvait se permettre de sauver avec des pompages permanents et des digues internes, et d’arrêter d’essayer de sauver le reste de la ville en laissant la nature faire son boulot et transformer à nouveau les lieux en zone inondable tampon, connue autrefois sous le nom de « marais de l’arrière-pays ».

Charlie Conklin savait également où les électeurs n’étaient pas, c’est-à-dire dans les terres basses dépeuplées par Katrina et transformées en pseudo-villages du tiers-monde isolés par la saison des ouragans et où vivaient des tribus fragmentées de Noirs présents depuis des générations, des réfugiés cajuns du bayou submergé en permanence et des pêcheurs vietnamiens et autres, le genre de population dont il était peu probable qu’elle puisse s’organiser en groupe de pression ou parvenir à tout simplement voter, aussi put-il s’en sortir avec un calcul de basse politique.

Ce qui était cool, si on faisait partie de l’électorat du Vieux Carré, ou de Métairie ou du Business District ou du Garden District et ainsi de suite. Ce qui l’était moins, si vous étiez dans le business des bars et des bordels, c’était d’avoir créé un bayou urbain bien trop célèbre, grâce à des médias plus ou moins favorables, en tant que Marais aux Alligators, un marais légendaire et infesté de reptiles humains dont les gangs sortaient dès qu’ils le pouvaient pour aller chercher leurs victimes sur le terrain des honnêtes imprésarios louches comme moi.

Donc, en pratique, la zone touristique, également nommée la Zone, était plus ou moins réduite aux secteurs délimités par le Mississippi et Canal Street, et s’étendait jusqu’à Ramparts et peut-être Clairborne au Nord, et Esplanade et peut-être Frenchmen à l’est. Et après quantité d’incidents malheureux diffusés nationalement et internationalement, sa localisation devint officielle, via des brochures touristiques et des cartes, et via la concentration de la majorité des patrouilles de police et parfois des points de contrôle qui en surveillaient la périphérie.

Comme vous pouvez l’imaginer, les deux bars dont je louais les bâtiments en dehors de la Zone laissèrent place au bruit de succion géant et gargouillant des dépenses dépassant les recettes. J’étais propriétaire de celui du Vieux Carré, ou je pensais plus ou moins l’être car il me restait vingt-trois ans à rembourser sur mon crédit à taux fixe, facile à faire grâce à une subvention de l’usurier fédéral que je ne comprenais pas vraiment et ne voulais pas comprendre – du moins c’est ce que je voulais penser à l’époque. Ce bar était un peu bénéficiaire et, au-dessus, j’avais un joli appartement avec balcon.

Le bordel du Garden District l’était également, même si pas de beaucoup plus, et j’en étais aussi propriétaire avec mon fournisseur de crédit subventionné et régulé par le gouvernement, mais celui qui se trouvait en dehors de la Zone devint un antre de putes accrocs à la meth et à l’héroïne et à deux doigts de bosser dans la rue – vous n’avez pas envie de savoir quel genre de clientèle elles attiraient et moi non plus.

Ceux qui s’adaptent survivent, aussi j’ai fermé tout ce que je louais, ce qui m’a laissé le claque, connu seulement par son adresse et son numéro de téléphone, et mon bar de Bourbon Street, le LaFitte’s Landing, et un crédit mensuel bien moins élevé à payer.

Donc ce n’était plus tout à fait cocaïne et cognac et déjeuner et dîner chez Antoine tous les jours, mais au moins mon train de vie était à peine moins élevé que celui auquel je m’étais habitué et que je regrettais déjà.

Personne ne s’attend jamais à voir arriver l’Inquisition ou le Krach Banquier de 2008 ou un ouragan catastrophique suivi par une série sans fin de petits frères et sœurs de plus en plus gros ou un alligator qui jaillit des toilettes et vous mord le cul.

Donc, comment étais-je censé prévoir la Grande Arnaque de la Déflation ?

Qui était censé prévoir ça, sauf les enfoirés qui l’ont organisée, peu importe qui ils étaient ?

Et il y a des petits malins bien informés qui disent qu’en fin de compte, même ceux-là ne savaient pas vraiment ce qu’ils faisaient.

4.

Son diplôme de Brad Pitt en poche, Luke trouva l’admission à l’Académie de Police d’une facilité étonnante, de même que la formation. Quand il découvrit à quel point il avait raison sur le fait que les Flics étaient le gang numéro un du marais, il découvrit aussi pourquoi.

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