Pontcarral

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"Partout, dans cette vallée du Périgord où vécut mon enfance, j'ai rencontré, intact et dur, le souvenir du colonel Pontcarral."

Publié le : dimanche 1 janvier 1967
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EAN13 : 9782246792635
Nombre de pages : 288
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© Éditions Grasset & Fasquelle, 2011.
9782246792635 — 1re publication
A MONSIEUR ET MADAME J. AUSSET
je fais très affectueusement hommage de ce livre qui fut écrit dans leur cher Fondaumier.
A. C.
Partout, dans cette vallée du Périgord où vécut mon enfance, j’ai rencontré, intact et dur, le souvenir du colonel Pontcarral. Ce souvenir habitait alors les maisons comme un portrait populaire illustre le foyer paysan ou s’accroche au mur de l’auberge. Il s’évoquait aussi, mais avec une gêne, presque avec une rancune, dans les nids féodaux dressés sur la Dordogne. En ces demeures, malgré la suite des générations, les âmes se sont immobilisées, du moins jusqu’à la guerre, sous la poudre des vieux décors. J’y ai connu des gens que divisaient toujours les querelles du temps de la Révolution ou de l’Empire. Certain hobereau ne rendait pas le salut à son voisin dont le manoir, acquis nationalement en 1793, avait été payé en assignats. Après un siècle, les faits irritants semblaient appartenir encore à la chronique de la veille. Comment tout ce monde dormant sur ses fastes et ses griefs d’histoire se fût-il réconcilié avec l’ombre d’un Pontcarral ?
Ce fantôme insolent a hanté ma jeunesse. Je l’ai, je crois, aimé autant qu’il fut, en ces lieux, redouté. Bien des fois, parmi les tertres abrupts interdits aux voitures, dans les mauvais sentiers de pierres où butait mon cheval, j’ai cru voir se dresser devant moi son âpre silhouette. S’il m’était apparu réellement, comme apparaissent les morts dans mon pays, je lui aurais crié bien vite :
— Je vous salue, colonel Pontcarral !
Mais il eût passé sans me voir, ainsi qu’il faisait presque toujours, perdu dans son isolement.
Son visage ne m’était pas inconnu, car le portrait de sa jeunesse, son grand portrait du temps de l’Empire, est conservé dans une maison qui m’est familiale. C’est une assez médiocre peinture, pompeuse et conventionnelle, avec les bariolages de l’Epopée. Pourtant, j’ai retrouvé les traits essentiels de l’homme, de l’homme sans uniforme, dans ce soldat décoratif.
Egalement, en ma petite enfance, j’ai vu passer, dans une calèche romantique, une très vieille dame que l’on appelait : « la Générale ». Ainsi le pays lui donnait-il le grade qui fut accordé, sur sa fin, au personnage légendaire, son époux. Elle survivait à son propre destin dans l’une de ces ruines que baigne la Dordogne entre Castelnaud et Vézac, à une petite heure de marche de Fondaumier. Mais c’est à Fondaumier, mon logis de vacances, qu’est demeurée la présence de celui que le populaire continue de nommer le colonel Pontcarral.
C’est dans l’atmosphère de cette rustique demeure et dans les récits villageois, un peu contradictoires comme le sont les traditions orales , que j’ai retrouvé les épisodes d’une obsédante aventure humaine. Et puis, qu’importe ! Le roman de Pontcarral, je le porte en moi, me semble-t-il, depuis toujours. Et le visage d’une adolescente qui se nomma Sibylle, et la jeunesse de la générale centenaire dont le prénom fut Garlone, me sont plus familiers peut-être que si j’avais connu ces créatures en leur époque. Alors, voici le livre où je les ai réunis, Pontcarral, Sibylle, Garlone, avec les autres de leur temps, et leurs décors et leurs âmes opposées et les forces d’amour qui ont fait leurs vies tendres ou violentes.
Dans la petite histoire d’une vallée on peut retrouver la grande histoire tourmentée d’un pays, comme l’on voit une goutte d’eau refléter un monde. Un siècle d’événements et de visages s’est projeté sous mon regard, tandis que je rêvais d’écrire ce livre et lorsque je l’eus fini.
PREMIÈRE PARTIE
Le Sanglier
I
Au cœur du Périgord que l’on appelle « noir » à cause des taillis sombres de ses coteaux, le vieux Sarlat est une ville grise. Ses toits de pierres plates, ses ruines de remparts et ses murs de couvents, le clocher bulbeux de sa cathédrale, sa Tour du Bourreau et sa Lanterne des Morts portent la fatigue des siècles. La cité, pourtant, n’a point cet aspect moribond que présentent les anciennes bastilles de la Basse-Guyenne. Une masse de verdure, qui fut un jardin d’évêché, allège de son oxygène l’atmosphère un peu dense de cette ville construite dans une cuve. Une avenue centrale a rompu l’écheveau des venelles croulantes et coupé en deux l’agglomération médiévale. La vie moderne s’est installée dans les boutiques de cette voie rectiligne qui, d’abord nommée « La Traverse », est devenue la rue de la République. Des villas multicolores ont fait l’ascension des tertres dont s’entoure le bas-fond habité et, les jours sans brume, on voit monter quelques fumées d’usines. Mais si, de l’observatoire des collines, vous jetez un regard sur le panorama de pierres à vos pieds, toute l’œuvre du dernier siècle vous apparaît comme une retouche, hasardeuse et criarde, à l’œuvre millénaire. La voie médiane elle-même perd sa valeur dans le tableau d’ensemble qui prend son expression des éléments anciens. Malgré les taches de couleur semées par les architectes récents, la ville grise d’autrefois impose seule son visage. L’Histoire, qui s’est tassée dans la clôture des vieux remparts, rend accessoires et comme provisoires les créations neuves. Il semble que la seconde ville, celle que bâtirent les deux dernières générations, soit étrangère encore à la cité dont elle a brisé les portes sans pouvoir se confondre avec elle. Elle fait, à son tour, son stage dans le temps pour prendre ses racines dans le sol et, sous le ciel, son âme.
Le vieux Sarlat des consuls municipaux, des prieurs et des évêques, le Sarlat d’Étienne de La Boétie, nous apparaît encore aujourd’hui tel qu’il fut du moyen âge à la Révolution, tel qu’on pouvait le voir le 20 juillet 1816, lorsque s’y déroula l’événement qui fait le prologue de ce récit.
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Les drames collectifs, les guerres, les épidémies, les famines et même les révolutions s’évanouissent peu à peu dans leur lointain. Le drame individuel seul se fixe dans la mémoire locale avec les précisions d’une gravure. Dans le souvenir sarladais, les épisodes de la traque à l’homme du 20 juillet 1816 ont marqué pour toujours l’expression violente d’un visage.
En ce temps, la Restauration assurait son pouvoir en province par les cours prévôtales. Il s’agissait d’en finir avec les « brigands » impériaux qui, par des entreprises sur les villages, des émeutes dans les faubourgs des villes, des pillages de recettes sur les routes, insultaient encore l’autorité du roi. Dans la Dordogne, particulièrement, des bandes d’anciens soldats tenaient la campagne, arrêtant les courriers du fisc et prenant en otages les agents du régime restauré. Autour de Périgueux et de Sarlat, les embuscades s’étaient multipliées. De l’épaisse forêt Barade ou de la combe sauvage de Lama, des hommes surgissaient qui faisaient le coup de feu sur les gendarmes. D’autres fois, ils s’avançaient jusque dans les gros bourgs, Condat, Castelnaud, Domme ou Belvès. Ils ne molestaient point les habitants. Ils se contentaient d’abattre le drapeau blanc, et de fêter, aux frais des aubergistes, l’outrage aux lis. Contre ces coureurs de buissons, on dressa des troupes commandées par d’anciens émigrés. Ce fut, pendant quelques mois, une petite guerre de Vendée à rebours où les blancs avaient la police tandis que les bleus brigandaient.
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