Popper

De
Publié par

Shvartziska se cure le nez. Son mari, Shvartz, veut donner un baiser à cette seule partie de son corps qu’il n’a jamais embrassée. Horreur ! Elle refuse. Crise. Shvartziska se confie à leur ami Popper. Shvartz enrage de savoir ce « médiocre célibataire » au courant de leur intimité. C’est décidé : Popper doit mourir. Survivra-t-il à la folie meurtrière de Shvartz ? Hanokh Levin (1943-1999), un des dramaturges israéliens les plus subversifs et un des auteurs les plus joués dans le monde, « le Beckett israélien », transfigure les clichés de la comédie bourgeoise et donne un chef-d’œuvre du théâtre de l’absurde.

Inédit.

Traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz.

 

Publié le : mercredi 30 avril 2014
Lecture(s) : 6
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246852643
Nombre de pages : 96
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
ACTE I
Le matin, chez les Shvartz.
scène 1
Shvartziska se cure le nez avec le petit doigt.
Entre Shvartz. SHVARTZ : Shvartziska. Ma Shvartziska. Prunelle de mes yeux ! Oreillette de mon cœur ! Petit doigt de ma main ! (il lui embrasse l’oreille, le cou, l’épaule, essaie de lui attraper la main mais elle la cache derrière son dos) SHVARTZISKA : Allez, ça suffit.
SHVARTZ : Non. Ta main. Ton doigt.
SHVARTZISKA : Arrête, Shvartz.
SHVARTZ : Je veux embrasser ton doigt. Ton riquiqui.
SHVARTZISKA : Non.
SHVARTZ : Si.
SHVARTZISKA : Prends mes épaules.
SHVARTZ : Je les ai déjà embrassées.
SHVARTZISKA : Mon cou. SHVARTZ : Je l’ai déjà léché. Je veux ton petit doigt. SHVARTZISKA : Prends ma poitrine. Qu’y a-t-il de mieux que des beaux nénés ? Tiens, prends ! SHVARTZ : Je veux le riquiqui. SHVARTZISKA : Non.
SHVARTZ : Si.
SHVARTZISKA : Non.
SHVARTZ : Le riquiqui !
(il essaie de saisir sa main. Elle le repousse)
SHVARTZISKA : J’ai dit assez !
SHVARTZ(recule. Tristement): Et moi, je ne voulais que le doigt. Le petit doigt. En me levant ce matin, je me suis dit : “Shvartz, tu as déjà tout eu, tu en as embrassé de la Shvartziska. Des montagnes de Shvartziska. Pourras-tu encore glisser quelque chose entre tes lèvres ? Non. Il te faut à présent une nouvelle approche, quelque chose de frais, de subtil. Tu vas donc arriver sur la pointe des pieds et tu lui embrasseras le petit doigt. Tu en voudras plus ? Tu crèveras de désir ? Ceinture. Tu pourras exploser que tu n’obtiendras rien de plus. Et ce sera avec ce léger contact digital que tu t’en iras travailler et que tu passeras ta journée à compter les minutes. Mais quand viendra le soir et que tu rentreras, ah, le soir…” Oui, Shvartziska, telle était mon intention. Pourquoi avoir détruit ce qui avait été minutieusement programmé au plus profond de moi ? Je l’ignore. Si jusqu’à cette minute notre bonheur n’avait été aussi parfait, peut-être l’effondrement n’aurait-il pas été aussi total.
SHVARTZISKA : Shvartz, ne dis pas ça.
SHVARTZ : Si. Tout s’écroule. Au revoir.
(il sort) SHVARTZISKA : Shvartz, n’en fais pas une catastrophe ! Shvartz ! (pour elle-même)
Qui aurait pu imaginer d’aussi grands desseins bâtis sur un tout petit doigt ?
scène 2
Tombée de la nuit. Chez Popper. Popper. Entre Shvartziska. SHVARTZISKA : Popper, toi, notre plus fidèle ami, au secours ! La maison Shvartz s’écroule. Je suis anéantie ! POPPER : Il est arrivé quelque chose à monsieur Shvartz ? SHVARTZISKA : Shvartz est en pleine forme, je suis en pleine forme, et c’est l’horreur totale. (elle s’évanouit et tombe dans les bras de Popper) POPPER : Shvartziska en personne, la femme dont le corps fait si mal !(il la berce) Évanouissez-vous, évanouissez-vous, vos faiblesses sont mes petites aventures. On ne bouge pas, chut, on ne bouge pas… (Shvartziska revient à elle)
SHVARTZISKA : Popper ?
POPPER : Oui ?
SHVARTZISKA : Puis-je compter sur toi ?
POPPER : Je viens de le prouver, non ?
SHVARTZISKA : Tu vas m’aider, Popper, je le sais.
POPPER : Racontez-moi ce qui s’est passé et je ferai de mon mieux.
SHVARTZISKA : C’est tellement idiot que j’ai honte, mais à qui pourrais-je me confier, sinon à toi ? Toi, notre plus fidèle ami, toi, Poppouch… Tu vas m’aider et tu n’en parleras à personne, promis ?
POPPER : Vous savez bien que je suis une tombe.
SHVARTZISKA : Bon, alors écoute : ce matin, après notre lever – oh non, j’ai trop honte – Dieu a voulu que j’éprouve le besoin de me mettre le doigt dans le nez. Juste à ce moment-là, Shvartz a déboulé et avant de partir au travail, il a voulu m’embrasser. Quoi ? – oh, j’ai vraiment trop honte – sur le petit doigt ! Moi, évidemment, j’ai mis la main derrière le dos, je lui ai gentiment offert ma bouche, mon cou, mes épaules, mes seins. Mais lui, non : de son épouse, il ne voulait que le riquiqui. Pourquoi le riquiqui, je te le demande ?
Monsieur avait un plan. Que pouvais-je lui dire ? “Shvartz, mon chéri, sur mon doigt, il y a une crotte de nez ?” – oh, j’ai de plus en plus honte ! Ça fait à peine deux ans qu’on est mariés, je n’avais pas envie qu’il me prenne déjà pour une grosse dégueulasse ! J’ai préféré me taire. Mais Shvartz a continué : ton doigt, ton doigt, ton doigt ! Je ne l’ai pas donné, quoi, j’étais obligée ? Seulement maintenant, c’est la catastrophe. Il est si délicat, c e t homme – évidemment, monsieur a eu deux ans pour s’habituer à la crème de la crème ! Alors il est parti en claquant la porte, laissant derrière lui un foyer détruit. Et moi ? J’ai pleuré, bien sûr. J’ai pleuré en me rongeant les sangs. Tout le monde a un nez, tout le monde se fourre le doigt dedans avec un air abruti, alors pourquoi est-ce que c’est sur moi que ça tombe, hein ? Qu’est-ce que je peux faire, Poppouch ? Je lui aurais bien tout raconté, mais j’avais trop honte ! Passer pour une grosse dégueulasse au bout de deux petites années de mariage ?!
(Popper fait un geste pour sortir) Où vas-tu ? POPPER : Régler votre problème. Et vous, pendant ce temps, allez chez le coiffeur et demandez-lui une coiffure spéciale réconciliation. SHVARTZISKA : Oh, Poppouch, Poppouch, tout rentrera dans l’ordre, n’est-ce pas ? Tu vas t’en charger, Poppouch ? POPPER : Qui d’autre, sinon moi ? (il sort)
ISBN : 978-2-246-85264-3 ISSN : 0756-7170 Photo de couverture : © Gadi Dagon. Tous droits réservés. Publication originale : éditions haKibboutz haMéouhad / Sifreï Siman-Kriya / Sifreï Tel-Aviv, 1988. Avec l’autorisation des éditions Théâtrales, éditeur et agent de Hanokh Levin pour la langue française. Les droits de Hanokh Levin en langue française sont strictement réservés. Pour tout projet de représentation ou pour toute autre utilisation publique du texte de ses pièces, une demande d’autorisation devra être déposée auprès de l’agence Althéa pour l’auteur (althea@editionstheatrales.fr; http://www.editionstheatrales.fr), et de la SACD pour la traductrice. © Éditions Grasset & Fasquelle, 2014.
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.