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Porcelaines

De
238 pages
A Paris, à la fin du XIXe siècle, Eléonore peint des visages de porcelaine. Dans une usine à poupées où la profusion de dentelles voile à peine la misère et l’ennui, les traits qu’elle dessine prennent la couleur de ses émotions. Elle est amoureuse de Victor Féridis, un séduisant aristocrate qui se mue la nuit en artiste solitaire et marginal. Marquises, ouvrières ou bourgeoises, il façonne des marionnettes à leur image et crée d’étranges spectacles qui fascinent la jeune ouvrière. La dangereuse exaltation de leur amour transgressif révèle la duplicité d’une société aux prises avec ses contradictions. Roman lumineux écrit dans une langue délicate, Porcelaines dévoile avec une étonnante modernité les inévitables heurts d’une passion absolue dans un monde de simulacres.
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2 Titre

Porcelaines

3Titre
Emmanuelle Nuncq
Porcelaines

Roman
5Éditions Le Manuscrit
Paris























© Éditions Le Manuscrit / Manuscrit.com, 2010
© Couverture : droits réservés
ISBN : 978-2-304-02796-9 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304027969 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-02797-6 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304027976 (livre numérique)

6






er1 janvier 1878
La neige était tombée toute la nuit, et l’île de
la Cité était maintenant entièrement blanche. Il
était cinq heures du matin, et le monde dormait
encore. On avait fêté la nouvelle année il y avait
à peine quelques heures, et les rires s’étaient
éteints. Seules deux personnes marchaient dans
la neige fraîche, pas encore foulée aux pieds.
Rosalie était restée debout toute la nuit et
rentrait maintenant chez elle. Sa belle robe était
fatiguée et ses cheveux, de longues boucles
rousses qui faisaient sa fierté et sa réputation,
étaient défaits, à moitié pendants autour de son
visage aux traits tirés. Elle n’avait pas remarqué
l’homme qui la suivait depuis qu’elle était sortie
de l’hôtel où sa soirée avait eu lieu, et marchait
sans se presser, d’un pas lent de fatigue et de
flânerie, admirant Paris recouvert de neige et de
douceur. L’homme derrière elle, habillé
élégamment comme s’il sortait lui aussi d’une
soirée de fête, tout en noir, marchait plus vite,
plus souplement qu’elle, et était sur le point de
la rattraper. Il portait dans sa main gauche un
7 Porcelaines
sac de velours rouge si grand qu’il traînait par
terre. Il avait l’air de contenir un objet de la
taille d’un ballon qui laissait une rainure large et
régulière dans la neige. Rosalie s’arrêta pour
admirer la Seine. Il s’arrêta aussi. Au loin, les
toutes premières lueurs de l’aube coloraient le
fleuve de taches de couleur mouvantes, et
trouaient le ciel noir encore nimbé de la lumière
orangée des réverbères qu’on allait bientôt
éteindre. Rosalie changea de direction et se
faufila dans une petite rue mal éclairée qui la
ramènerait chez elle. L’homme la suivit là
encore. Dans la ville d’habitude si bruyante
quelque soit l’heure de la journée, on
n’entendait pas un bruit, excepté le doux
froissement de la robe de soie de la prostituée
sur la neige.
Mais voilà que l’homme en noir fit les
derniers pas qui la séparaient d’elle en courant,
projeta en avant son sac et le lui abattit
brutalement sur le crâne. Un bruit sourd
résonna et Rosalie s’effondra sur le sol sans un
cri. L’homme s’agenouilla près d’elle, la
retourna d’une main et posa deux doigts longs
et blancs sur son cou. La jeune femme vivait
encore. Il prit une poignée de neige par terre, la
compacta entre ses doigts insensibles au froid,
la lui enfonça violemment dans la bouche et
tassa de toutes ses forces. La mâchoire craqua
désagréablement. Rosalie, sonnée, ouvrit grand
8 Emmanuelle Nuncq
les yeux et essaya de se débattre. L’homme lui
maintint les bras collés au sol avec force.
Rosalie s’agita quelques instants en le
regardant avec effroi et mourut là, étouffée,
privée d’air, gelée jusqu’au plus profond d’elle-
même par cette neige et par la peur. L’homme
la lâcha enfin, sortit d’énormes ciseaux de son
sac, et méthodiquement, sans la toucher, lui
coupa une à une toutes les mèches de sa
chevelure, puis les noua ensemble avec un
ruban noir. Il rangea le tout dans son sac et
observa un instant la jeune femme qu’il venait
de tuer. C’est que, malgré ses traits creusés, ses
yeux révulsés, elle était belle. Son métier ne
l’avait pas encore tout à fait privée de sa
jeunesse. Et maintenant elle gisait là, morte,
aussi blanche et froide que la neige qui la
recouvrait. L’homme effaça, en traînant son sac
derrière lui, toutes les traces qu’il avait faites, et
s’éloigna de son meurtre.
L’aube éclairait Rosalie et rendait plus nets
encore les contrastes de son visage cadavéreux
et gelé. Quand la police arriva, la neige
compacte avait fondu dans sa bouche, mais sa
mâchoire était restée grande ouverte, comme si
un ultime cri, une ultime exclamation, étaient
restés coincés dans sa gorge. Personne ne
comprit jamais et ne chercha jamais à
comprendre ce qu’il s’était passé. Après tout, ce
n’était qu’une prostituée, et le dossier fut classé
rapidement. Avec son corps sec, son visage
9 Porcelaines
comme recouvert du masque de l’effroi le plus
absolu et ses mèches courtes hérissées tout
autour de la tête, on aurait dit une poupée
martyrisée, un pantin désarticulé, un
épouvantail effrayé par un trop gros corbeau.

31 octobre 1899
Victor Féridis n’avait pas toujours été le
genre d’homme qui puisse passer inaperçu dans
un salon ou dans une soirée mondaine. Quand
il était jeune, il avait beau essayer de se fondre
dans la masse et tenir son verre de la façon la
plus discrète possible, baisser les yeux au sol, il
y avait toujours, à un moment ou à un autre,
une personne qui venait à lui en tirant un ami
par le bras pour faire entre eux les
présentations. Et cette personne était la plupart
du temps une femme, jolie de surcroît. Il faut
dire que Victor Féridis avait été le gentleman le
plus beau, l’artiste le plus accompli et le dandy
le plus distingué de sa génération.
èmeLe XIX siècle a produit en France
quelques beaux spécimens de ces hommes dont
faisait autrefois partie Victor. Si certains se sont
par la suite distingués, d’autres sont aujourd’hui
tombés dans l’oubli. Victor Féridis était de
ceux-là. Aujourd’hui, dans les salons, plus
10 Emmanuelle Nuncq
personne n’allait vers lui spontanément, encore
moins les jolies femmes, excepté la comtesse de
Jaucourt-Ségonzac.
Né d’une comtesse dévergondée issue d’une
grande famille noble de France et d’un obscur
palefrenier, le jeune Victor avait grandi entouré
de gens de lettres et de sciences, d’êtres
charmants et cultivés, dans la société la plus
distinguée, la plus célèbre et la plus riche qui
soit. Cette société avait fait, bien plus que sa
mère, son unique parente, la plus grande part de
son éducation. Ses manières douces et plus que
correctes venaient de là. Quand il était enfant, il
n’était pas rare que sa mère, Thérèse du Mas de
la Fère, contrairement à la coutume qui voulait
que l’on envoyât ses enfants en internat et que
l’on laisse à d’autres le soin de leur éducation,
l’emmène avec lui aux salons qu’elle fréquentait.
Les femmes alors s’extasiaient sur la blondeur
de ses boucles, la pâleur de sa peau, sur sa
douceur angélique et sa solitude mystérieuse et
précoce. Sa beauté, sa délicatesse et sa timidité
faisaient donc de lui le préféré de ces dames et
le protégé de leurs messieurs.
Jeune adolescent, à l’une des soirées données
par George Sand auxquelles sa mère le
conduisit un jour, Victor assista à un spectacle
de marionnettes qui l’émerveilla au plus haut
point, et changea le cours de sa vie. Cela peut
paraître étonnant que de simples pantins de
bois décident de l’avenir d’une personne et de la
11 Porcelaines
formation de son tempérament, mais c’est bel
et bien ce qui arriva.
Quelques années après cette soirée décisive à
bien des égards, quand sa mère fut emportée
par la syphilis, Victor du Mas de la Fère prit le
nom de Féridis et se lança dans la vie artistique.
Le nom Féridis rappelait à la fois ses illustres
origines de par la syllabe « Fer » mais effaçait
également la réputation houleuse de cette lignée
déchéante sur la fin.
Dépourvu de toutes les obligations et
contraintes financières grâce à l’immense
richesse que lui avait léguée sa demi-mondaine
de mère, il s’installa à l’âge de vingt-et-un ans
dans la demeure familiale, un grand hôtel
parisien qui ne dut, dans les années 1860, sa
survie aux travaux d’Haussmann que par le
hasard, et entreprit de devenir marionnettiste.
D’un caractère renfermé, solitaire et muet, il
déversa toutes les passions de son esprit et de
son cœur dans le jeu de ses personnages.
D’abord accueilli dans les salons par pitié
envers sa situation d’orphelin et par déférence
envers le souvenir de sa mère, il le fut ensuite
tout simplement par son talent sans équivoque
et la beauté de ses interprétations. D’un autre
côté, peu importait qu’il fût excentrique,
puisqu’il était aristocrate.
Il sculptait lui-même ses personnages, et
s’évertuait, dans un souci de perfection proche
de la monomanie, à leur donner l’apparence la
12 Emmanuelle Nuncq
plus proche de la vie. Cette vérité frappante
dans ses pantins et le jeu bouleversant de
sincérité qu’il leur prêtait compensait ce qui
pouvait paraître parfois factice ou sournois dans
son comportement trop droit et toujours
irréprochable.
Le succès vint réellement à Monsieur Féridis
quand il donna, le 17 avril 1869 – jour exact de
son trentième anniversaire – sa toute première
représentation. Il s’agissait d’Héloïse et Abélard.
Les femmes versèrent des larmes, les hommes
furent charmés que tant de lyrisme et de poésie
puissent se dégager de choses si simples. Dès
lors, on l’invita partout, et ce presque tous les
soirs. C’était la personne à connaître, à avoir
dans son cercle quand on voulait être un hôte
reconnu, apprécié pour ses goûts, ou tout
simplement rendre une soirée à la fois
charmante et exceptionnelle.

25 mai 1879
Emile Besson était depuis maintenant trois
ans le directeur de la plus prestigieuse usine de
poupées et bébés de porcelaine de France. Son
frère, Pierre-François, estimant qu’à l’âge de
soixante-seize ans la retraite avait sonné pour
lui, avait fait de lui son successeur officiel en se
13 Porcelaines
retirant sur un fait de gloire : en 1876, à
Philadelphie, il avait reçu la médaille d’or pour
l’ensemble de son travail.
La maison Besson, père et fils, située à
Montreuil-sous-Bois depuis 1873, était
composée de deux bâtiments. Dans le premier,
on trouvait tout le travail concernant la
porcelaine, et dans le second, le montage des
poupées. Cinq mètres les séparaient, cela pour
qu’un incendie ne se propage pas depuis
l’entrepôt des cartons. C’est que si ce dernier
prenait feu, alors partirait en fumée le travail de
dizaines d’années et par là… toute la fortune de
l’établissement. Or l’argent de la famille Besson,
et donc d’Emile, était tenu entre les mains de
ces poupées de bois. Emile était né en 1843
dans un monde de jouets. Il en avait vu
construire toute sa vie, il savait parfaitement les
rêves et les attentes des enfants. Il en était en
quelque sorte resté un.
Il était en avance sur son temps, savait
s’entourer et faisait tout pour appliquer les
dernières recherches de la technologie moderne
à ses jouets, s’assurant par là des brevets, des
succès et par conséquent une fortune qu’il
réinvestissait et était maintenant devenue
particulièrement importante.
Monsieur Besson visitait son usine toutes les
semaines et ne manquait pas de saluer ses
ouvriers, des femmes pour la grande majorité. Il
aimait les voir travailler, la nuque penchée sur
14 Emmanuelle Nuncq
leur table, voir les poupées se construire entre
leurs mains, entendre le bruit des machines,
sentir les odeurs de la peinture et du plâtre.
Certains journalistes qu’il avait accueillis ici
avaient trouvé tout ceci un peu macabre, ces
alignements de mains, tous ces corps sans tête,
ses têtes sans yeux, ces perruques qui faisaient
comme autant de scalps d’indiens. Mais pas lui.
Il était né dans ce monde de peinture rose, et
cela lui semblait plutôt une pouponnière, ces
bébés qui naissaient sous les doigts de fée de ses
ouvrières, une maison de petite fille, un atelier
d’elfes.
Il avait près d’une centaine de personnes
sous ses ordres. Presque toutes des femmes
donc, qui étaient pour la plupart ici depuis
l’ouverture et qui ne feraient rien d’autre durant
leur vie que de peindre des sourcils ou monter
des têtes sur des corps. Mais Emile Besson, s’il
les saluait, ne les connaissait pas. Tout au plus
parlait-il inévitablement à ses quelques chefs
d’atelier et contremaîtres qui faisaient appliquer
les règles pour lui.
Le département du montage était divisé en
plusieurs secteurs : le premier était celui des
corps : on les fabriquait en pressant du papier
mâché dans des moules. Les vieux journaux
avaient ici une nouvelle vie, la politique
retournait à l’enfance. Une fois que les corps
étaient secs, des ouvrières étaient chargées de
les passer au blanc de zinc, puis à la peinture.
15 Porcelaines
Cinq couches étaient nécessaires pour que l’on
retrouve le toucher velouté de la peau, aussi les
ouvrières chargées de ce secteur ne restaient pas
ici bien longtemps : en général, les vapeurs
détruisaient leurs poumons.
Ensuite, d’autres ouvrières, inlassablement,
assemblaient les membres avec des élastiques,
liés par des boules en bois qui faisait office de
rotules, de coudes ou de clavicules. Puis, on
peignait les têtes, formait les yeux au moyen de
tubes de cristal coloré, et assemblait le tout. On
mettait une perruque sur ce corps nu : des
nattes, des anglaises, toutes les dernières
coiffures à la mode pour contenter au mieux les
dames et leurs filles.
La poupée était née, il ne lui manquait plus
que des habits : tout cela se faisait dans une
pièce à part, aux murs couverts de patrons et de
modèles. C’était un atelier de modiste en
miniature, un véritable déluge de couleurs
pastel, de rubans et de dentelles. C’était aussi le
seul département où les ouvrières pouvaient
travailler sans trop s’esquinter la santé, encore
que leur vue et leur dos se dégradaient en
général sensiblement rapidement.
Sylvette Huchet travaillait dans ce
département, en compagnie d’une dizaine
d’autres femmes. Elle était douée dans son
domaine : son rêve, c’était d’en sortir, de cette
usine, de se débarrasser de ses conditions de
travail atroces, de ces journées qui n’en
16 Emmanuelle Nuncq
finissaient pas, et de travailler à son compte.
Mais de ce rêve, elle en était encore loin. Le
travail à domicile ne faisait vivre que si la
renommée était au rendez-vous. Alors Sylvette
passait ses journées à coudre tout en
réfléchissant au meilleur moyen d’améliorer son
avenir.

31 octobre 1899
Victor Féridis était devenu, à l’approche du
nouveau millénaire, un vieil homme aux
cheveux d’un blanc immaculé, à la peau ridée
comme du parchemin. Depuis sa maison
retirée, il avait, en plus de trente ans, suivi
toutes les modes, tous les courants politiques et
littéraires. Il avait été romantique surtout,
réaliste parfois. Il avait pris parti, s’était engagé
dans des causes, en avait abandonné d’autres ; il
avait accompagné l’Histoire, l’avait provoquée
quelquefois, mais toujours de loin. Depuis que
sa défunte mère l’avait laissé seul, sa vie n’avait
pas beaucoup changée, les habitudes s’étaient
installées. Les traits de son visage s’étaient juste
un peu aiguisés avec l’âge, sa beauté parfaite et
lisse s’était muée en cette beauté que l’on
accorde aux objets qui ont pris de la valeur avec
le temps. La vieillesse l’avait rendu plus
17 Porcelaines
profond, plus mystérieux encore. Chaque ride
avait été creusée de sentiments violents,
d’expériences douloureuses, du temps qui passe,
et les gens qui le voyaient pour la première fois
pensaient irrémédiablement que son costume
guindé ne soutiendrait pas longtemps sa
carcasse déchéante. Aujourd’hui, c’était
pourtant encore le parfait dandy. Il l’avait
d’ailleurs été avant l’heure. Toujours
impeccablement mis, toujours habillé de noir et
de blanc, n’accordant à sa veste qu’une fleur
rouge offerte, à ses mains que des gants beurre-
frais, il prenait grand soin de son apparence,
comme s’il voulait devancer les reproches et les
questions insidieuses. Le mystère s’était installé
autour de son regard bleu, délavé depuis toutes
ces années. Aux yeux du monde, il avait
toujours été le même. On ne savait de son
intimité que ce qu’il semblait dévoiler pendant
ses pièces de théâtre et personne, à part
Mathilde, la seule domestique qu’il avait
souhaité garder à son service après le décès
maternel et qui avait vieilli auprès de lui, n’avait
jamais passé les portes du 17 rue des Capucines.
18 Emmanuelle Nuncq

12 octobre 1874
Éléonore était courbée sur la tête en
porcelaine d’une poupée sans corps. Dehors, le
ciel était maussade. Quelques gouttes, puis la
pluie, dégringolèrent sur les grandes fenêtres
penchées de l’usine. Éléonore était ouvrière ici
depuis seulement un an, depuis l’ouverture de
l’usine, et cela lui semblait déjà une éternité.
L’année précédente, elle avait remplacé les
marchés par ce travail. Depuis un an, déjà,
Éléonore peignait des bouches. Tous les jours,
pendant presque douze heures, elle peignait les
bouches des poupées. Elle savait tracer en un
coup de pinceau les lèvres charnues d’un bébé,
appliquer d’une main sûre les larmes de rouge
brillant qui dessinaient un sourire. Le moindre
petit soupçon de peinture en plus ou en moins,
un trait plus ou moins courbe pouvaient décider
d’une bouche rieuse ou boudeuse. Alors, quand
elle était perdue dans ses pensées, les têtes qui
ressortaient de ses mains avaient pris les
sentiments qui la tourmentaient à l’instant où
elle les avait peintes. Le plus souvent, ces
pensées étaient tristes, parce que ce travail était
dur et sans aucun intérêt, mais parfois, quand il
faisait beau, que c’était le printemps ou que le
soleil qui tombait des fenêtres lui réchauffait le
dos, quand le parquet était inondé de lumière et
19 Porcelaines
que les odeurs des lilas et des cerisiers de la
cour venaient jusqu’à elle, les poupées avaient le
sourire aux lèvres.
Éléonore, quand d’autres tournaient folles à
répéter inlassablement leurs gestes pendant des
heures, essayait de trouver de l’intérêt dans sa
peinture. Elle n’avait pas d’autre ambition dans
sa vie que son métier, alors autant valait le faire
bien, se disait-elle. Les poupées qui lui passaient
entre les mains étaient autant de petites âmes
qui trouveraient le foyer accueillant qu’elle
n’avait pas eu très longtemps. Quand elle avait
cinq ans, sa mère était morte de la tuberculose.
Après ça, on l’avait envoyée dans sa famille en
campagne, où elle avait aidé aux champs et aux
étals, avant de revenir en ville où elle avait fini
par trouver cet emploi.
Dans toutes les lèvres qu’elle peignait, elle
mettait le même amour, la même attention ; ces
lèvres qui donneraient et recevraient des baisers
de petites filles chanceuses et de mères
attentionnées. Elle verrait donc défiler des
visages enfantins devant ses yeux pendant
encore longtemps… Éléonore soupira, et un
bébé triste de plus naquit sous son pinceau.
20 Emmanuelle Nuncq

16 avril 1854
Victor avait grandi. Il était à l’âge où l’on
commence à envisager les adultes d’une
manière différente, à comprendre comment
fonctionne leur monde, à l’âge où l’on
commence à se projeter dans l’avenir et à
décrypter les vérités derrière l’apparence. Victor
franchissait doucement la barrière qui sépare
l’enfance du monde adulte. Il commençait
également à considérer sa mère d’un œil tout
différent : jusque là, il l’avait toujours admirée,
aimée sans modération, sans limites, sans
retenue. Depuis quelques semaines, depuis il ne
savait quand à vrai dire, il commençait à
comprendre les jeux qu’elle jouait, la façon dont
elle arrivait à subjuguer la société qui lui
tournait autour, les intrigues, les faux-semblants
qu’elle nouait.
Ce soir-là, elle avait promis de l’emmener
avec elle pour la dernière fois. Après cette
soirée, les choses, semblait-il, seraient
différentes. Victor aurait quinze ans le
lendemain. Il devenait un homme. C’était pour
sa mère comme si cette simple date, ce passage
d’un chiffre à un autre marquait une limite entre
deux états tout à fait différents et qu’elle ne
pourrait alors plus marquer sa propriété de
mère sur lui, qu’elle ne pourrait plus l’avoir
21 Porcelaines
auprès d’elle sans que les gens autour se posent
des questions sur la façon dont ils étaient liés.
Thérèse du Mas de la Fère, quelque part, voyait
que son fils rentrerait bientôt dans la catégorie
des hommes qu’elle faisait passer dans son
boudoir, et elle tenait absolument à éviter cela, à
cacher le plus longtemps possible à son fils,
même si c’était illusoire, ce qui se tramait
derrière les rideaux de ses appartements.
Ce soir-là, elle avait réussi à atteindre un
cercle plus élevé que ceux qu’elle fréquentait
habituellement et dont elle était la reine : celui
des gens de lettres. Elle avait été invitée dans
une de ces soirées intimes et privées que
donnait George Sand dans son domaine, et
comptait bien, tout en faisant preuve de sa
finesse et de sa rouerie habituelles, en retirer
quelque profit. En arrivant dans l’immense
jardin de la propriété, elle envisagea d’un seul
coup d’œil le nombre de personnes présentes ici
autour des tables que l’on avait dressées sur le
gazon, et cette timidité qui l’avait saisie à ses
débuts dans le monde refit surface quelques
instants. Elle se dissipa vite car Thérèse avait
reconnu quelques visages, et se dépêcha d’aller
se rassurer auprès d’eux.
Victor, contrairement aux soirées
précédentes pendant lesquelles il se cachait
derrière les jupons maternels, resta seul, et
observa. Il observa les groupes, écouta les
conversations d’une autre oreille, comme si tous
22 Emmanuelle Nuncq
ces gestes, ces mots qu’il avait cependant
entendus des centaines de fois auparavant
prenaient un sens nouveau à la lumière de la
lucidité nouvelle que lui donnait son
adolescence.
Au domaine de l’écrivain, les soirées étaient
un peu particulières : on donnait parfois des
spectacles de marionnettes. Les amis de l’auteur
et George Sand elle-même les construisaient et
écrivaient leurs pièces. Les thèmes, si le support
était enfantin, eux, ne l’étaient pas, bien au
contraire : ils étaient politiques, ancrés dans
l’actualité, parfois même grivois.
Ce fut la première fois que Victor assista à un
spectacle comme celui-ci, et il resta à jamais
gravé dans sa mémoire. Oh, il avait bien vu des
guignols parfois, mais ce n’était rien en
comparaison de ce spectacle. La pièce, une
histoire d’amour orientale, fit naître en lui des
sentiments qui lui avaient jusque-là été
inconnus. Etait-ce la poésie de voir des choses
mortes s’animer, prendre vie sous des doigts
agiles qui lui fit cet effet-là ? L’impression de
contrôle qui émanait des visages des exécutants,
ou bien la beauté, la lenteur des mouvements
saccadés mais pourtant gracieux des poupées de
bois, leurs visages inexpressifs et qui pourtant
suggéraient tant ? Victor ne le sut jamais.
Toujours est-il qu’il avait trouvé sa voie : il
voulait être marionnettiste. En réalité, il l’avait
toujours su, au plus profond de lui-même. Il
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