Portrait d'un indifférent

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"Traité de muscadin par le Président des pères de famille-journalistes du M.R.P., d'imposteur par Roger Stéphane, de larve marxisante par Albert Paraz et de dandy par des libraires à nuque épaisse, le méchant, l'insolent, le rouge, le blanc, le maladroit Bertrand Seigneur décida qu'il était temps de s'intéresser à l'opinion d'autrui." François Nourissier
Publié le : dimanche 1 janvier 1967
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EAN13 : 9782246792529
Nombre de pages : 103
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Traité de muscadin par le Président des pères de famille-journalistes du M. R. P., d'imposteur par Roger Stéphane, de larve marxisante par Albert Paraz et de dandy par des libraires à nuque épaisse, le méchant, l'insolent, le rouge, le blanc, le maladroit Bertrand Seigneur décida qu'il était temps de s'intéresser à l'opinion d'autrui. Il s'abonna à l'Argus. Puis, les premières coupures tardant à lui parvenir, il s'imposa de faire retraite à l'Auberge de la Colombe d'or,
où se reposaient neuf révolutionnaires éminents. Il craignit bientôt que son foie ne résistât pas à l'ardente méditation politique à laquelle on l'avait convié dès le premier soir. Et puis, il ne voulait pas tromper ces braves gens. « Wurmser vous a injurié ? lui disait-on, quel bon signe ! Wurmser n'est qu'un raton bilieux. Il souffre de Enerefferie rentrée ; ça lui tourne les humeurs. Nous ne sommes pas hommes, cher Seigneur, à bouder un divertissement de qualité. Nous avons lu votre Narcisse triste avec plaisir. Si ! Si ! Beaucoup de plaisir. Vous musez encore en chemin, mais vous viendrez à nous. Nous savons, nous, que vous pensez bien, mieux que vous ne le supposez, que vous pensez comme nous... » Bertrand, redoutant quelque malentendu, quitta bientôt la Colombe d'or,
dont les prix de pension excédaient d'ailleurs ses moyens. Avant son départ ses nouveaux amis lui promirent de le faire admettre, en qualité de membre d'honneur, au Club des Exclus fidèles. On lui enverrait sa carte.
Son courrier le suivit — en particulier une coquette enveloppe de Lit-Tout — dans la maison amie où il avait cherché refuge, sur les hauteurs de Saint-Tropez, chez la gentille baronne Dort, née Ayanian. Hélas, une demi-douzaine de ses amis d'hier l'y avaient précédé. A la grise mine qu'on lui fit, Bertrand devina de quelle dent aiguisée on avait dû le déchirer les soirées précédentes. Ils étaient tous là, la gauche et l'arrière-gauche. Victorien lui tendit une main réticente. « Tu n'es pas au Cap d'Antibes ? » demanda innocemment Bertrand. — « Je ne descends plus chez mon père depuis un an, répondit Victorien avec un agacement assez hautain. Je reviens de Berlin-Est. Auparavant j'étais allé à Varsovie et à Prague. On me demande de partir pour Pékin, mais j'hésite. Les cocos en rapportent des reportages infects ; on dirait que le socialisme leur fait peur... »
— Victorien revient de Varsovie-Est et de Prague-Est, annonça doucement Bertrand. On le sollicite aussi de visiter Pékin-Est...
Cette méchanceté était murmurée à l'intention d'une très jolie jeune fille qui s'avançait le long de la piscine. Elle jeta Victorien à l'eau et entraîna Bertrand :
— Tu es infect avec Victorien. Le pauvre est sous le coup de la dernière crasse de son père. Tu ne sais pas ce que lui a fait le Président ? Il vient de doubler sa mensualité et de lui acheter un appartement. Devine où. A la Muette ! Victorien l'a sous-loué à Corinne et a pris une chambre à côté de Mouffetard, place de la Contrescarpe. La première nuit des nègres ont déchiré la capote de sa voiture. Et juste un soir où il revenait de Wagram, du meeting pour la paix à Cuba ! Ce n'est pas le moment de le mettre en boîte. C'est très dur, pour lui, ces remises en question perpétuelles. Et les Temps modernes
viennent de refuser sa note de lecture sur le Sade de Nono. Tu n'as pas lu le Sade de Nono ? Naturellement ! Monsieur préfère Morand. Moi, l'Homme à l'Hispano, je trouve ça un peu... enfin, ton genre, quoi !
L'Homme à l'Hispano..., commença prudemment Bertrand, mais le gros Gérard arrivait et l'interrompit :
— Mon bon, dit-il, je n'irai pas par quatre chemins. A moi de jouer ! Ton truc, Narcisse triste, c'est un livre de 1930. Et 1930, tu sais ce que ça signifie ? Cinq ans après 1925, six ans avant 1936. Le trou. L'homme de Dostoïevsky est le premier à être inexplicable. Valmont est peut-être plus intelligent qu'Hippolyte, il n'est pas plus mystérieux. Quant à l'homme de Larbaud, mon bon, il n'est pas inexplicable ni mystérieux : Il est con. Et attention ! Quand je dis con, je devrais dire : oisif, voyageur, stendhalien. S'il faut brûler Stendhal pour accepter Marx, je brûlerai Stendhal. Quant à ton
Narcisse, tu veux que je te dise ? Eh bien il m'ennuie. Je sais, tu as voulu t'amuser. Mais, concrètement, qu'est-ce que tu as fait ? Narcisse. Au XVIIIe et aujourd'hui, l'homme est ce qu'il fait, et toi tu fais Narcisse....
Le gros Gérard avait oublié Saint-Tropez, la piscine aux reflets mauves, le soir théâtral entre les pins. Il marchait de long en large, les yeux remuants derrière les lunettes. Il avait oublié aussi son short, ses pieds nus, son tricot de mousse obèse ; il avait l'air d'un maître-baigneur sur la scène des Sociétés Savantes.
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