Pour l'amour d'un hors-la-loi

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Kansas, 1881
Emma est désespérée. Sans mari, elle n’a pas le droit d’acquérir la terre où elle avait projeté de s’installer afin de démarrer une autre vie. Pour réaliser son rêve, elle est cependant prête à tout, y compris à épouser le premier venu, fût-il le pire des vauriens. Une éventualité qui devient bel et bien réalité quand le destin place sur son chemin Matthew Jonathan Suede. Promis à la pendaison, ce dernier doit son salut au témoignage d’Emma qui affirme qu’il a passé la nuit avec elle après lui avoir promis le mariage. Un mariage aussitôt célébré et qui, contrairement aux pires craintes d’Emma, la comble au-delà de tout ce qu’elle pouvait espérer. Jusqu’à ce qu’elle découvre que la vie paisible et sédentaire dont elle rêvait est peu compatible avec celle d’un hors-la loi.
Publié le : lundi 1 avril 2013
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782280295918
Nombre de pages : 320
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Chapitre 1
Dodge City, Kansas, 1881
Emma Parker chassa d’un coup de langue la poussière qui ternissait ses lèvres pour les rendre plus brillantes et plus appétissantes, mais cela ne servait à rien. Bon sang ! Que devait faire une femme pour se trouver un mari dans cette ville pourtant pleine de cow-boys ? Danser nue sur le dos d’un cheval ? Il faut dire qu’elle était assise depuis si longtemps sur ce banc, devant le bureau du cadastre, que le vent, un zéphyr pervers qui n’avait aucune considération pour les tenues de femme, avait transformé sa robe en un petit tas de hardes fripées. Pas étonnant que les hommes qui passaient devant elle ne lui prêtent aucune attention. Le soleil de juillet brûlait à vous faire des cloques, aggravant encore l’état de son accoutrement. Le taffetas rose humide lui collait à la peau, tandis qu’un écheveau de dentelle pendait misérablement sur sa poitrine. Vraiment, d’où avait pu lui venir l’idée d’aller dépenser une année d’économies pour s’acheter cette tenue inutile ? Une rigole de sueur coula entre ses seins, lui donnant la désagréable sensation d’une araignée glissant sur sa peau. Elle aurait volontiers plongé dans la rivière Arkansas si elle ne s’était pas retenue, et tant pis pour sa robe neuve !
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Peut-être existait-il dans cette ville un coin moins étouffant et moins poussiéreux où chercher un mari, mais il fallait reconnaître que les hommes allaient et venaient en nombre dans la grand-rue. Il ne passait pas une seconde sans que l’un d’eux ne sorte du magasin principal ou n’entre dans le saloon. Cela aurait dû être aussi facile que de cueillir des pêches sur un arbre. Pour se donner du courage, Emma porta la main à sa poitrine et toucha la lettre d’une de ses ancien nes employeuses, soigneusement pliée entre sa peau et la dentelle de sa chemise. Elle n’avait plus besoin de la lire pour s’en réciter le contenu. Elle l’avait apprise par cœur, en gravant chaque mot dans sa mémoire comme autant de pierres scintillantes qui donnaient vie à ses rêves. Chère Emma, murmura-t-elle pour elle-même.Nous devons partir en hâte et notre ferme, notre petit coin de paradis, sera de ce fait disponible pour qui voudra s’en porter acquéreur. Nous savons combien vous rêvez de posséder un chez-vous, mais le temps vous est compté. Prenez le premier train pour Dodge City avant qu’un veinard vienne vous soufLer la politesse. Que l’avenir vous rende toute la joie et la bonté que vous avez offertes à nos enfants. Faites vite, s’il vous plaît. Edna Harkins. Jusque-là, elle avait eu de la chance. L’ancienne propriété des Harkins n’avait été réclamée par personne. Elle serait à elle, il le fallait, même si, pour cela, elle devait irter avec tous les célibataires de Dodge City. Emma regarda un époux potentiel passer dans la rue principale, juché sur la banquette de sa voiture bâchée, mais le sourire qu’elle lui adressa — le plus beau dont elle fût capable — ne lui valut qu’un vague salut de la main touchant le bord du chapeau. Et elle crut même entendre un rire dans le couinement du harnais des chevaux. Elle se détourna, dépitée.
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Ce banc mal équarri aurait dû être le meilleur endroit pour attraper un homme. Elle ne comprenait pas les raisons de cet échec. Les mâles, au far West, n’étaient-ils pas tous à la recherche d’une femme obligeante ? C’était du moins ce qu’elle avait toujours entendu dire, et pourtant ses tentatives pour se rendre irrésistible échouaient lamentablement. Elle aurait parié que l’homme qu’elle venait de voir passer n’aurait eu aucun mal à demander qu’on lui octroie la propriété des Harkins. Le seul fait d’être de sexe masculin rendait les choses simples comme bonjour. Elle sentit la moutarde lui monter au nez. Elle n’aurait pas eu besoin d’un mari si les politiciens qui avaient voté la loi agraire de 1862 s’étaient montrés un peu plus ouverts en établissant les règles d’accession à la propriété. Même l’employé du bureau du cadastre se comportait comme s’il avait rédigé lui-même le texte de loi, à voir comme il prenait chaque mot au pied de la lettre. Un peu plus tôt ce matin-là, elle lui avait expliqué à s’en casser la voix qu’elle était orpheline et que personne ne connaissait son âge exact. — La loi stipule qu’il faut avoir 21 ans ou être chef de famille. Et même si j’avais le droit d’évaluer votre âge, vous ne me semblez pas avoir plus de vingt ans, entendait-elle encore l’employé lui répondre en se grattant la tête. Et puis je ne vois pas ce qu’un joli brin de ïlle comme vous ferait de cette terre. Non, décidément, ce ne serait ni raisonnable ni convenable. Et quand, grands dieux, sa vie avait-elle été raisonnable et convenable ? Ce terrain était justement sa seule chance d’obtenir au moins cela. Sur son propre arpent de terre, elle aurait la possibilité de planter des racines si profondément que les aléas de la vie ne pourraient plus les arracher. — Comme vous le savez, avait-elle insisté en s’exhortant à la patience, je possède…
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— Ne me dites pas encore une fois que votre rosse aveugle fait de vous un chef de famille. Pour être chef de famille, il faudrait que vous ayez un enfant. Cette façon de penser typiquement masculine la hérissait au plus haut point. Comme elle n’avait aucune intention d’adopter un enfant, il ne lui restait qu’à trouver un mari qui établirait la demande pour elle. N’importe qui ferait l’affaire, pourvu qu’il respire encore. Après tout, ils ne seraient mariés que le temps pour l’employé de rédiger l’acte. Le veinard pourrait ensuite reprendre sa route avec dix dollars de plus en poche. Quand des pas lourds résonnèrent sur le trottoir de bois, Emma ït tourner son ombrelle de satin et jeta un coup d’œil furtif sur la gauche en battant des paupières et en arborant un sourire un peu las. Un homme grand et qui n’avait rien d’un cow-boy soufa un rond de fumée dans l’air tranquille de l’après-midi, puis passa devant elle, droit comme un i, ses bottes cirées luisant de mille feux sous le soleil. Une odeur d’eau de Cologne éventée et de tabac froid le suivit longtemps après qu’il eut franchi la porte du bureau du cadastre. Et si l’employé, qui appliquait le règlement avec tant de zèle, acceptait la candidature de ce dandy pour l’oc-troi de cette ferme pour laquelle elle venait de faire des centaines et des centaines de kilomètres dans un train bruyant et atrocement inconfortable ? Elle imaginait la chose plus clairement que si les murs du bâtiment avaient été transparents. En gémissant, elle jeta un coup d’œil dans l’espace qui séparait les deux immeubles d’en face. Le soleil avait déjà commencé sa longue glissade vers l’horizon, qui donnait l’impression d’être un gouffre sans fond.
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Quelque part sur cette plaine ondoyante et dorée se trouvait sa nouvelle maison. Une maison dans laquelle elle avait la ferme intention de dormir le soir même, en écou-tant le vent soufer sur des terres qui lui appartiendraient. Au matin, elle se réveillerait au chant d’oiseaux célébrant l’avenir radieux qui l’attendait. Elle redoubla d’efforts pour attirer l’attention d’un fermier qui traversait la rue à quelques pas à peine de l’endroit où elle se trouvait, et qui entra dans le magasin sans même toucher le bord de son chapeau. — Bonjour, M. Pendragon, entendit-elle soudain. Belle journée pour attaquer une banque ! C’était une voix d’adolescent qui saluait l’homme qui venait d’entrer au bureau du cadastre. — Il n’y aura pas de hold-up aujourd’hui, mon garçon, lui répondit-on d’un ton sec. J’ai pris mes précautions, cette fois-ci. A cet instant, un garçon aux cheveux roux sortit sur le trottoir, un balai à la main, et s’activa à nettoyer les planches de bois dans un grand bruissement de paille. Il marqua une pause pour adresser un hochement de tête à Emma. — Si vous restez ici assez longtemps, m’dame, vous verrez le Spectre. Le Spectre ? Quel drôle de nom ! De toute façon, ce n’était pas un fantôme qu’elle avait envie de voir, mais un homme en chair et en os qui accepterait de l’épouser. Dommage que ce gamin-là soit si jeune… Ce qui devait être la voix du dénommé Pendragon — en colère, à l’évidence — s’éleva soudain, visiblement en réponse à la remarque du garçon : — Il n’y a pas de Spectre, jeune homme ! Rien qu’un vulgaire voleur qui a envie de se balancer un jour au bout d’une corde.
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L’adolescent s’immobilisa et, s’appuyant sur son balai, considéra les planches du trottoir. — Le Spectre est un voleur, pour sûr, chuchota-t-il à l’adresse d’Emma. Avec lui, l’argent disparaît bel et bien. Seulement, il n’a jamais versé une goutte de sang, tout le monde vous le dira. — Vraiment ? demanda Emma en s’efforçant de ne pas penser au soleil qui venait de descendre encore un peu plus sur l’horizon. — Oui, le Spectre existe, c’est comme ça. Là-dessus, le rouquin reprit sa tâche, soulevant un petit nuage de poussière qui vint chatouiller désagréablement le nez d’Emma. — J’imagine qu’il est marié, lui aussi, ce Spectre ? murmura Emma. — J’vous demande pardon ? — Peu importe. Pourquoi as-tu dit que la banque serait attaquée aujourd’hui ? Le garçon vint s’asseoir sur le banc à côté d’Emma et, baissant la voix, soufa d’un ton de conspirateur : — Ce type, là, à l’intérieur, il vient d’être payé pour un chargement de bétail qu’il a expédié vers l’Est. Et il a déposé une très grosse somme à la banque ce matin. Il marqua une courte pause, puis, désignant du menton la porte du bureau du cadastre, ajouta : — Le Spectre ne vole que l’argent de M. Pendragon. — Comme c’est gentil à lui ! commenta Emma en tapotant le plancher du bout du pied. Le temps jouait contre elle. — Pendragon… C’est un nom anglais, non ? — C’est le nom d’un type arrogant. C’est un puissant rancher qui possède d’immenses domaines à la sortie de la ville. Chaque semaine, il envoie l’un de ses gars se porter candidat pour l’octroi des parcelles vides aux alentours
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d’ici. Bientôt, toutes les vaches du coin brouteront l’herbe de Pendragon. Emma éprouva un pincement au cœur, tout en songeant qu’une femme moins forte se serait sans doute évanouie à ces mots. Pas de doute, il lui fallait un mari sur-le-champ ! Sinon, ce Pendragon allait lui dérober sa ferme sous le nez ! Le garçon en avait manifestement terminé avec ses histoires de fantôme : il se leva et rentra dans le bureau du cadastre. Emma saisit le fusil qu’elle avait posé sur ses genoux et le glissa sous sa jupe, ne laissant dépasser que quelques centimètres d’acier gris. Peut-être était-ce là ce qui effrayait les hommes. Ceux-ci ne pouvaient pas savoir que l’arme n’était pas chargée et que, de toute sa vie, Emma n’avait jamais appuyé sur la gâchette, ne fût-ce que pour tirer sur un animal. Il n’aurait pas été sage de cacher complètement son arme dans une ville de vachers comme Dodge City, mais elle avait l’air un peu plus amène comme cela. Quand elle eut passé vingt minutes supplémentaires à sourire, tout en maugréant à voix basse, Emma se leva pour lutter contre l’ankylose qui gagnait le bas de son dos, secoua son ombrelle aïn d’en chasser la poussière et en épousseta un petit nuage sur sa jupe. Dieu seul savait à quoi allaient ressembler les paumes de ses gants blancs quand elle aurait terminé. A cet instant, l’Anglais sortit du bureau du cadastre en projetant devant lui un jet de fumée. Puis il laissa tomber sur le trottoir le mégot de sa cigarette, qu’il écrasa d’un coup de talon. — Je compte sur vous pour que mon gars obtienne ce lopin de terre, hein ? lança-t-il vers l’intérieur du bâtiment. Emma n’entendit pas la réponse, mais ce dut être un oui, car un sourire hautain efeura les lèvres de l’homme.
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Celui-ci monta alors dans un buggy et lança son attelage vers la sortie de la ville. Ce ne pouvait être que de ses terres à elle qu’il s’agissait, forcément. Quel autre domaine cet homme aurait-il pu convoiter, sinon ce petit coin de paradis ? Le cœur battant la chamade, elle se précipita à l’intérieur du bureau et fonça vers le grefïer d’un pas sonore. Zut ! Elle ne s’était pas aperçue qu’elle avait son fusil à la main. Le bruit que ït le balai du garçon en tombant sur le sol — on aurait dit un sac de billes jeté sur du marbre — lui en ït prendre brutalement conscience. L’employé manqua s’étouffer et se mit à tousser. Inutile d’espérer obtenir des faveurs de sa part à présent ! — Etait-ce mon terrain à moi qu’il voulait ? s’enquit-elle d’une voix qu’elle aurait voulue douce et légère. Elle pointa le canon de son arme vers le sol avant d’ajouter : — Il n’est pas chargé, en fait. Un soupir de soulagement s’échappa simultanément de la gorge de l’employé et de celle du garçon. — Ecoutez, mademoiselle Parker, lança le premier en se laissant aller contre le dossier du fauteuil et en croisant les mains sur son ventre proéminent. A moins que vous ne veniez d’avoir vingt et un ans ou ne soyez devenue chef de famille depuis ce matin, je ne peux toujours pas vous octroyer cette ferme. — Est-ce que l’Anglais l’a prise pour lui ? — Non, mademoiselle. C’était une autre qu’il voulait. — Dieu soit loué ! s’exclama Emma. Elle sortit, vaguement soulagée. L’espoir renaissait dans son cœur, et le bas de sa jupe balaya les cendres de la cigarette de M. Pendragon comme l’aurait fait un balai entre des mains expertes. Le tissu devenait de plus en plus gris au ïl des heures et, si les choses ne s’arrangeaient pas
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très vite, elle serait sans doute la mariée la plus miteuse qu’on ait jamais vue à Dodge City. Elle reprit sa place sur le banc, ït tant bien que mal bouffer sa jupe fanée et posa un sourire sur ses lèvres. Malgré tous les obstacles que cette ville jetait en travers de sa route, elle allait se trouver un mari, et pas plus tard qu’aujourd’hui.
On pouvait difïcilement imaginer plus belle journée. Matt Suede cala son chapeau pour mieux se protéger les yeux du soleil de l’après-midi. Les talons de ses bottes et leurs éperons résonnaient d’un bord à l’autre de la rue principale. La ville était paisible à cette heure. Les tâches du matin étaient achevées et l’on avait pas encore commencé celles de la ïn de journée. Tout semblait normal, et pourtant quelque chose clochait. Il devait prêter attention à cette intuition diffuse. Peut-être le plus sage serait-il de différer l’attaque de la banque. Toutefois, ce devait être son dernier hold-up, et autant en ïnir tout de suite… Un tourbillon de poussière dansait au milieu de la rue. Une jeune femme installée sur un banc, devant le bureau du cadastre, leva son ombrelle pour s’en protéger lorsqu’il passa devant elle. Matt ralentit l’allure. L’inconnue valait le coup d’œil, elle avait un petit air de eur des champs. Elle secoua la poussière de son ombrelle et ït bouffer sa jupe. Son chignon défait s’était effondré sur sa nuque et le soleil jouait dans les boucles dorées qui lui tombaient dans le dos. Quand il aurait le temps, il faudrait qu’il se souvienne de cette féminité délicate et qu’il écrive une chanson sur
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elle. Il aimait composer de petits airs qu’il chantait en accompagnant les troupeaux ou, le soir, au bivouac. S’il n’avait pas eu des projets pour l’après-midi, il aurait abordé l’inconnue, mais, en l’occurrence, se retarder aurait été une erreur. En passant devant le bureau du shérif, il avait commencé par se réjouir de voir le représentant de la loi endormi. Puis il avait hésité : en temps normal, ces ronements l’auraient rassuré, mais là quelque chose clochait, il en avait la conviction. Il inspecta la rue, prêt à bondir derrière le bâtiment où son cousin et complice Billy l’attendait avec un cheval dans un fossé dissimulé par des buissons. Il y avait juste assez d’espace entre le sable et les broussailles pour qu’un homme s’y cache, mais pas pour bien longtemps. Il venait de décider de passer par-derrière quand un homme portant un chapeau gris s’approcha en titubant de la femme assise sur le banc. C’était Bart, le plus sinistre ivrogne de Dodge City. L’inconnue lui adressa un sourire poli. Sans doute ne savait-elle pas à qui elle avait affaire, ni à quoi elle s’exposait en se montrant aimable avec cette loque humaine. Bart avait beau être petit, il suintait la méchanceté de partout, surtout avec les femmes. Matt accéléra l’allure en passant devant la banque. Billy pouvait attendre quelques minutes. Pas elle. La pureté de l’aube n’égalait pas celle des yeux bleus de la dame. Et à voir les étincelles qui fusaient dans les yeux chassieux de Bart, celui-ci devait penser la même chose, mais certainement pas avec tout le respect qu’un homme devait à une femme convenable. — Bonjour, mademoiselle. Salut, Bart. Matt toucha le bord de son chapeau. L’inconnue quitta l’ivrogne du regard pour se tourner vers lui. Les nuits
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