Pour le meilleur et pour l'Empire tome 1

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Raphaël est en France au chevet de son passé lorsque tombe une surprenante nouvelle : John, que tout le monde croyait mort depuis 5 ans, est de retour. Toute la famille se réunis à Paradis : Vincent, le fils de John, Sophie, sa fille et son fiancé Lance, Alyssa la mère de Sophie et son ami Boris, et Raphaël accompagné de son petit ami Manuel. Mais le surprenant retour de John cache une autre nouvelle plus incroyable encore… Retrouvez les héros de Jusqu'à ce que l'amour nous sépare dans de nouvelles aventures et de nouvelles intrigues, confrontés cette fois au mystère d'un véritable miracle amoureux. Mais les apparences sont souvent trompeuses…
Publié le : jeudi 12 février 2009
Lecture(s) : 149
EAN13 : 9782304029666
Nombre de pages : 419
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2 Titre
Pour le meilleur
et pour l'Empire

3
Titre
Claude J. Bobin
Pour le meilleur
et pour l'Empire
Tome 1
Roman
5Éditions Le Manuscrit
Paris
























© Éditions Le Manuscrit 2009
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-02966-6 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304029666 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-02967-3 (livre numérique) 029673 (livre numérique)

6







A Charline,
à Laurent.

.
8
ÉPISODE 1 – LA GRANDE NOUVELLE
En traversant la petite cour du restaurant,
Raphaël se dit que, décidément, l’air de la
France était le plus merveilleux. Sous les blancs
pommiers et le soleil d’avril, il retrouvait toute
la magie de sa terre natale.
Puis il entra dans la salle du restaurant.
C’était un endroit peu éclairé, une petite pièce
pleine de tables et de chaises, avec un air d’un
autre temps. Tout de suite en entrant il l’aperçut
et n’eut aucun mal à la reconnaître.
Elle avait bien quelques mèches blanches
dans sa chevelure dorée, et son front était un
peu plus marqué que sept ans auparavant, mais
c’était bien sa mère qui l’attendait là. Raphaël
sentit une boule monter dans sa gorge, et il dut
se mordre la lèvre inférieure pour que ses yeux
ne se troublent pas. Elle le regarda s’approcher
et son regard de mère se mit à briller. Elle se
leva. Ils se retrouvèrent face à face, et durant
quelques longues secondes, tous deux, immo-
biles et silencieux, se demandèrent pourquoi
une si longue séparation.
9 Pour le meilleur et pour l’Empire
Et puis sans un mot, ils se serrèrent l’un
contre l’autre, de toute leur force, comme pour
effacer ses sept années. Sept longues années du-
rant lesquelles Raphaël n’avait jamais cru que sa
mère pouvait l’avoir renié. Son père, son frère,
eux avaient pu l’oublier. Pas elle. Et comme il la
serrait contre lui, que son cœur battait à s’en
décrocher, que ses yeux devenaient sources, il
comprit enfin qu’il avait eu raison.
Enfin, ils s’assirent l’un en face de l’autre ; ils
avaient tant à se dire, et si peu à la fois. Tout ce
qui importait, c’était le lien qui les unissait, ce
lien que ni le temps ni la distance n’avait brisé,
et la certitude que rien ne le briserait jamais.
Ce fut elle qui parla la première, pour lui de-
mander comment il allait et ce qu’il avait fait de
ces sept années. Il expliqua sa fuite vers les
États-Unis, son inscription à l’université
d’Austin, puis sa rencontre avec un homme,
John. Raphaël lui dit qu’il savait qu’elle ne pou-
vait pas comprendre, mais qu’il avait vraiment
été amoureux de cet homme.
Et puis il expliqua que John était mort, et
qu’il avait hérité, et qu’il vivait ainsi depuis cinq
ans en étant le principal actionnaire d’une im-
portante société en Floride.
Étonnée, elle lui assura qu’elle avait fini par
admettre la vérité. Elle ne lui en voulait pas
d’être homosexuel, elle acceptait qu’il puisse ne
pas être comme les autres, même si elle ne pou-
10 La grande nouvelle
vait pas le comprendre. En revanche elle affir-
ma à Raphaël qu’il ne devait pas espérer la
même chose de son père.
Raphaël ne s’en étonna pas mais il préféra ne
rien dire de ce qu’il pensait de ce vieillard qui
n’avait jamais été un père pour lui. Raphaël
songeait avec le plus grand mépris à cet homme
qui, âgé de plus de douze ans de plus que sa
mère, n’avait jamais fait avec lui ce que faisaient
les autres pères avec leur fils. Cela faisait sans
doute très cliché mais il lui reprochait toutes les
parties de pêche, tous les matchs auxquels ils
n’étaient pas allés. Raphaël apprit que son père
était malade, qu’il avait déjà subi une grave opé-
ration à cœur ouvert, mais cela ne le toucha
qu’assez peu. Sa mère lui annonça ensuite que
son frère adoptif Marc allait finir ses études
d’histoire dans quelques semaines.
Raphaël était un peu jaloux de son cadet, qui
avait en quelque sorte pris sa place. Il lui en
voulait surtout de sa trahison qui, sept ans plus
tôt, avait révélé l’homosexualité de Raphaël et
l’avait évincé de sa place de fils.
Mais Raphaël était prêt à pardonner à son
frère. Après sept ans, il y avait prescription. Et
puis Marc était jeune à l’époque, il était impul-
sif, et il n’avait pas compris ce qu’était
l’homosexualité. En outre, il avait sans doute
été, sans raison d’ailleurs, un peu jaloux de
n’être qu’un fils adoptif.
11 Pour le meilleur et pour l’Empire
Raphaël, tout en jouant nerveusement avec
sa tasse à café vide, confia ses espoirs à sa mère
de voir Marc venir le rejoindre chez lui, en Flo-
ride. Raphaël y vivait dans une grande maison
au bord de l’océan, avec son petit ami depuis un
an, Manuel, et les deux enfants de John.
Et Raphaël de décrire avec force détails la
propriété somptueuse où il vivait. Il ne regret-
tait en rien sa vie précédente et avouait même
se sentir chez lui autant que s’il était né dans la
région de Miami. Avouer que la France lui
manquait parfois aurait été pénible, mais il au-
rait encore plus de mal à reconnaître que, de
temps en temps, il avait le mal du pays et que la
solitude le tourmentait parfois lorsqu’il voyait
une mère et son enfant.
Lorsqu’il s’aperçut que les tables voisines se
couvraient d’assiettes, Raphaël comprit que
l’heure du dîner approchait et que la journée
allait bientôt s’achever. Il aurait fait n’importe
quoi pour que sa mère reste encore avec lui. Il
l’invita à dîner avec lui mais elle refusa, un peu à
contrecœur. Il en déduit qu’elle n’avait parlé à
personne de son rendez-vous. Et il en fut attris-
té.
Ce fut un déchirement plus rude encore que
sept ans plus tôt, car ils avaient fait la paix et ne
s’en voulaient plus. Il la raccompagna sur
quelques centaines de mètres, dans un silence
12 La grande nouvelle
que troublait uniquement le chant des oiseaux
du printemps.
Lorsqu’au bas de la rue où, enfant, il jouait
en ameutant le voisinage, Raphaël abandonna sa
mère et la regarda retourner vers la maison qui
désormais n’était plus la sienne, il sentit son
cœur se déchirer et ses yeux s’emplirent des
larmes du désespoir. Son prochain départ était
inéluctable, parce que sa vie désormais était en
Floride. Mais il avait encore une partie de lui-
même qui, à tout jamais, resterait en France.
La France était le pays qui l’avait vu naître, et
s’il était maintenant Américain d’adoption, il
restait Français dans l’âme…

Le soleil du printemps dardait ses chauds
rayons sur le collège et dans la cour où
s’entassaient les élèves. Vincent était un beau
jeune homme de seize ans, sûr de lui, en appa-
rence du moins ; il avait de beaux cheveux
bruns coiffés en brosse, avec une longue mèche
qui lui tombait sur la joue droite, et dans ses
yeux noisette, le soleil mettait des reflets d’or.
– Je t’assure que tu lui plais !… assura Kyle à
Vincent
Kyle était un petit blond à l’air poupin et ma-
licieux qui était le meilleur ami de Vincent.
C’était devenu son cheval de bataille depuis déjà
plusieurs semaines que de convaincre Vincent
de sortir avec Sheryl.
13 Pour le meilleur et pour l’Empire
– Je t’ai déjà dit qu’elle ne m’intéresse pas !…
répondit sèchement Vincent.
– Je ne te dis pas de t’intéresser à elle, je te
dis de sortir avec elle !… C’est pour toi que je
dis ça ; tu sais, certains commencent à se poser
des questions sur toi… La rumeur circule…
– Je me fiche de la rumeur !…
– Eh bien à ta place, moi, je n’aimerais pas
ça !…
– Tu sais très bien, fit Vincent en s’arrêtant
face à Kyle, que ce n’est pas parce que mon
père était… Enfin, ça n’a rien à voir avec
moi !…
– Je le sais très bien, mais pas les autres !…
Tiens, la voilà… fit Kyle en désignant une
grande et plantureuse jeune fille venant dans
leur direction.
– Laisse tomber !… grimaça Vincent
– Bonjour Vincent !… s’écria la jeune fille en
passant près d’eux.
– Bonjour Sheryl !… lança Kyle.
– Salut !… dit Vincent avant de se tourner
vers son copain. Écoute, je vais te dire pour-
quoi je ne veux pas sortir avec elle. D’abord elle
a presque 20 ans. Ensuite elle est déjà sortie
avec presque tous les autres garçons de
l’école…
– Et c’est ça qui te gêne ?… s’étonna Kyle.
Moi qui pensais que tu préférais simplement
une autre fille… Comme Ellen par exemple !…
14 La grande nouvelle
– Laisse Ellen où elle est, tu veux !… Elle ne
m’intéresse plus du tout !…
– Alors dis-moi ce qui t’empêche de sortir
avec Sheryl ?… Ce n’est pas pour toute la vie…
– Tu veux vraiment savoir ce qui m’en em-
pêche ?… Eh bien c’est le fait que je vais ren-
trer au séminaire !…
Surpris, Kyle resta bouche bée tandis que
Vincent traversait la cour en direction du grand
portail…

Sophie regardait par la fenêtre ; on voyait
Miami dans toute son étendue de verre et de
béton noyée sous le soleil de Floride.
– Cela fait cinq ans que mon père est mort et
je n’arrive toujours pas à comprendre… Je
n’arrive pas à imaginer que l’on puisse vouloir
mourir, et encore moins que l’on puisse se
tuer…
– Vous connaissez pourtant les raisons… fit
le médecin. Vous m’avez parlé de Yannick…
– Oui, je sais… Mon père n’a jamais pu
l’oublier ni le remplacer, alors même que Ra-
phaël était prêt à tout pour lui… Ce que je ne
m’explique pas c’est le suicide !… Je ne com-
prends pas que l’on puisse vouloir mourir, quels
que soient les problèmes que l’on ait… C’est un
peu comme si on ne pouvait pas voir les solu-
tions qui existent…
15 Pour le meilleur et pour l’Empire
– Vous croyez que tous les problèmes ont
une solution ?… demanda le psychiatre.
– Évidemment, oui… La solution est parfois
très difficile, mais elle existe, oui… C’est cer-
tain…

Dans son vaste bureau, Boris se faisait
l’impression d’être un capitaine sur un navire en
perdition. Il était beau, blond, grand et musclé.
Il était une force de la nature, un colosse. Et
pourtant il se sentait impuissant face au gouffre
qui s’étendait devant lui.
Le centre, son centre, était devenu en moins
de six mois un véritable gouffre financier. Face
aux attaques de la presse à scandale qui se dé-
chaînait contre le centre depuis des années, il
avait toujours arboré un dédain et une impassi-
bilité remarquables.
Mais depuis deux ans, les attaques venaient
plus directement des autorités locales. La muni-
cipalité était sur ses talons, et n’hésitait pas à lui
mettre des bâtons dans les roues dès que pos-
sible. Les lenteurs administratives lui occasion-
naient des bouleversements de calendrier, en-
traînant bien souvent le refus des banques de lui
accorder des prêts. C’est ainsi que
l’agrandissement de la Marina en était resté à
l’état d’un chantier qui, depuis cinq mois déjà,
insultait le paysage côtier et la vue des touristes.
16 La grande nouvelle
De plus, la campagne menée par une équipe
de journalistes contre le centre avait fait fuir les
clients, surtout depuis qu’un de ces reporters
homophobes était parvenu à entrer dans le
centre et à photographier de riches clients dési-
reux de garder secrètes leurs mœurs déshono-
rantes. Depuis, les clients se méfiaient.
Alors que la saison touristique allait débuter,
les réservations se faisaient extrêmement rares.
Il y avait même eu deux annulations la semaine
passée.
Boris s’était battu comme un forcené pour
maintenir le centre en état, mais il avait
l’impression que tous ses efforts étaient vains.
Parfois il se disait qu’il n’avait plus qu’à mettre
la clef sous la porte et à faire autre chose.
Mais il ne pouvait pas. Le centre était toute
sa vie, il n’avait pas grand-chose d’autre pour
remplir son existence ; tout au moins à long
terme, il n’avait aucune certitude. Alors il
s’accrochait à son Gay Center comme à une
bouée de sauvetage, il se battait pour trouver de
nouveaux clients, il suppliait les banquiers et
résistaient vaillamment aux attaques de la
presse. Et cela était très difficile…

Sophie arrêta sa voiture devant l’école et vit
sortir Vincent quelques minutes plus tard. Vin-
cent fit un signe à son ami Kyle qui allait at-
17 Pour le meilleur et pour l’Empire
tendre le bus sur le trottoir en face puis vint
vers la voiture.
– Salut !… fit-il en s’installant à côté d’elle.
– Bonjour p’tit frère !… Comment a été la
journée ?…
– Longue !… répondit Vincent tandis que la
Mercedes bleue démarrait. Tu pourrais arrêter
de m’arrêter p’tit frère !…
– Pourquoi ?…
– Je vais avoir seize ans dans deux mois…
– D’accord, tu es un homme, mais il
n’empêche que même quand tu auras cinquante
ans tu seras toujours mon petit frère !…
– Très bien, c’est vrai, mais tout de même…
Enfin, parlons d’autre chose. Tu sais quand est-
ce que Raphaël revient ?…
– Non, pourquoi ?… Il te manque ?…
– Oui, bien sûr… Et pas uniquement à
moi !…
– C’est vrai qu’il y a un vide quand il n’est
pas là… Comme il y aurait un vide si une autre
personne quittait la maison… reconnut Sophie.
Mais je pense que Raphaël ne devrait plus tar-
der…
– Tu sais à quoi je pensais tout à l’heure ?…
Je me disais que j’ai la famille la plus étrange qui
soit…
– C’est vrai, tu n’as pas la chance…
– Oh, je ne m’en plains pas, coupa-t-il. C’est
vrai, je n’ai pas connu mes vrais parents, mais
18 La grande nouvelle
l’avantage d’avoir plusieurs pères c’est que je
peux faire des choses différentes avec chacun
d’eux…
– Je n’avais pas pensé à ça !… Mais dis-moi,
qui considères-tu comme tes pères ?…
– Je sais que c’est John et Yannick qui m’ont
adopté, mais Raphaël et Manuel sont très gen-
tils avec moi… J’adore discuter avec Manuel…
– Ah bon !…
Sophie, un peu perplexe de voir avec quelle
facilité Vincent acceptait cette succession
d’hommes dans sa vie, se concentra sur la route
qui menait vers la sortie de la ville. Bientôt,
Vincent lui demanda :
– Pourquoi tu crois que Manuel a quitté le
séminaire ?…
– Il n’avait pas la vocation !… supposa So-
phie
– Tu crois qu’il faut avoir la vocation ?…

Lance vérifiait la comptabilité trimestrielle
dans son bureau surplombant Miami lorsque le
téléphone sonna.
– Allô ?… Ah, Patrick, c’est vous !… Non,
rien de neuf à Paradis, tout est normal… Ra-
phaël est en France pour encore quelque temps
alors j’en profite pour conclure avec les Japo-
nais… Oui, bien sûr !… En effet je m’en sou-
viens… Non, il faut éviter de m’appeler à Para-
dis, je suis dans la même chambre que Sophie…
19 Pour le meilleur et pour l’Empire
Voilà… Très bien, j’attends votre fax… Non, il
ne se doute de rien, mais je préfère éviter
d’attirer les soupçons !… Entendu, au re-
voir !…
Il raccrocha et se tourna vers la grande baie
vitrée d’où il dominait toute la ville. Conforta-
blement campé dans son fauteuil de cuir, Lance
sourit. Il se sentait important. C’était bizarre, il
se sentait à la fois minuscule et indispensable. Il
n’était qu’un des innombrables rouages d’une
machinerie gigantesque et énorme, mais il ai-
mait à croire que, comme dans une chaîne, il
était un maillon indispensable.

Raphaël, seul à sa table d’un petit restaurant à
l’entrée de la ville, pensait, tandis que son repas
tardait à venir, à son passé et aux événements
qui, sept ans plus tôt, l’avaient poussé à s’enfuir.
En fait il se rendait compte que si son petit ami
d’alors avait tout fait pour l’éloigner de sa fa-
mille tout en l’entraînant dans une ronde verti-
gineuse de sexe et de violence, le véritable fau-
tif, c’était lui ; et toutes les responsabilités qu’il
imputait aux autres n’enlevaient rien à sa propre
culpabilité.
Raphaël se demandait pourquoi il était là. Il
avait parlé à sa mère, ils avaient pu s’expliquer,
mais son voyage ne lui apporterait rien de plus.
Il ne savait plus très bien ce qu’il avait espéré en
venant là. Une réconciliation avec son père était
20 La grande nouvelle
impensable, et il n’avait vraiment aucune inten-
tion de revenir vivre ici.
Sa vie, c’était désormais à Paradis qu’elle
était. Dans cette grande demeure de 37 pièces, il
se sentait chez lui autant que s’il y était né. Le
soleil de Floride était merveilleux, il faisait
chaud même à Noël. Et puis il y avait sa nou-
velle famille. Vincent était un peu comme son
fils, et Sophie était devenue sa meilleure amie.
Quand à Lance, Alyssa et Boris, leur présence
amicale mettait de la vie dans la grande maison.
Enfin, et surtout, il y avait Manuel, son petit-
ami, son amant, qui partageait sa vie depuis un
an.
Raphaël se sentait cependant libéré. Il n’avait
rien réglé en venant en France, mais il avait af-
fronté son passé, et ça c’était déjà bien. Libéré,
c’était bien le mot. Il pourrait désormais
s’épanouir pleinement dans sa nouvelle vie.

Alyssa était assise près de la piscine à côté de
Paradis. Le soleil brillait dans le ciel limpide,
éclaboussant de lumière la façade blanche de la
maison et les roses écarlates qui l’entouraient.
Au loin, le bruit de l’océan souligné du cri per-
çant des mouettes formait un concerto divin,
mais Alyssa n’y était que très peu sensible.
Elle regardait Sophie et Vincent qui arri-
vaient en voiture. Alyssa songeait à ces deux en-
fants, dont l’une était de son propre sang. Elle
21 Pour le meilleur et pour l’Empire
regardait Sophie et Vincent qui se croyaient
frère et sœur, et se disait qu’elle était à l’origine
du mensonge sur lequel sa fille avait construit
tout son bonheur. Elle savait qu’elle ne pouvait
plus revenir en arrière mais elle s’en voulait ter-
riblement de mentir. Elle mentait en perma-
nence, parce que dire la vérité aurait été catas-
trophique pour Sophie. Elle lui avait trop donné
pour lui reprendre tout maintenant.
Alyssa était convaincue de ce qu’elle faisait.
Son choix était le meilleur pour sa fille, et donc
le mieux pour elle. Malgré tout, en souvenir de
Julian et de John, mentir lui était extrêmement
pénible…

Vincent était assis sur le bord du lit dans la
chambre de Manuel. Celui-ci était installé à son
bureau, un stylo à la main, sa plume et ses pen-
sées suspendues…
– Ça sert à quoi le séminaire ?… interrogea
Vincent
– Eh bien… En réalité, c’est pour apprendre
à servir Dieu… Mais c’est bien plus que ça…
Le but c’est aider les hommes à servir Dieu…
Et pour ça il faut être avant tout au service de
l’homme… C’est ce qu’un prêtre doit être…
– Concrètement ça veut dire quoi ?…
– Il faut être à l’écoute des autres !… Dieu
apporte une solution à chacun, et la mission
22 La grande nouvelle
d’un prêtre est d’aider chacun à découvrir ce
que Dieu est…
– Alors n’importe qui peut devenir
prêtre ?…
– Ce n’est pas si simple !… sourit Manuel. Il
ne suffit pas d’aimer Dieu et les hommes pour
être capable de les servir… Certains sont appe-
lés à devenir les serviteurs de Dieu… Personne
ne choisit d’être prêtre, c’est Dieu qui invite à le
devenir…
– Et comment on peut savoir si l’on peut…
Enfin, comment on sait si… ?
– Si on a la vocation ?… demanda Manuel.
Ca, je ne peux pas te répondre… Chacun reçoit
l’appel de Dieu d’une manière différente…
C’est une chose que l’on ressent profondé-
ment… Et même si tu es certain de ta vocation,
il n’est jamais trop tard, durant tes sept ans de
séminaire, pour t’apercevoir que tu t’es trom-
pé…
– C’est ce que tu as fait ?… demanda Vin-
cent
– Oui… avoua Manuel. Je me suis rendu
compte de mon erreur après un an de sémi-
naire. J’ai compris que ce n’était pas ma voca-
tion qui m’avait attirée vers Dieu mais que
c’était ma peur qui m’avait poussé à me réfugier
vers lui…
– Peur ? s’étonna Vincent.
23 Pour le meilleur et pour l’Empire
– Peur de moi-même !… De ce que j’étais…
Je suis entré au séminaire pour moi-même alors
qu’il faut y venir pour les autres…

La nuit tombée sur Paradis, Sophie resta
seule au salon, devant la télévision, hésitant
entre un film d’horreur en noir et blanc des an-
nées cinquante et un documentaire sur la faune
africaine. Passant d’une chaîne à l’autre, elle pa-
tienta jusqu’à 22 h 30 environ, puis décida de
regarder la rediffusion de l’épisode de Un jour à
l’autre.
Sur l’écran, Barbara, de retour d’un long
voyage, découvrait son mari Eric dans les bras
de Valéry. Au même moment, Jeffrey obligeait
Tricia à signer le contrat de vente de sa compa-
gnie en menaçant de révéler qui était son véri-
table père…
Sophie aimait ce feuilleton pour tout un tas
de raisons. D’abord parce qu’elle en connaissait
les héros depuis qu’elle était enfant et que sa
mère avant elle en suivait tout les rebondisse-
ments. Ensuite parce qu’elle le trouvait tout à
fait palpitant, grâce à des intrigues préparées par
toute une escouade de scénaristes et grâce à des
acteurs beaux et attachants, des actrices sen-
suelles et aguichantes, campant des personnages
réalistes dans des décors superbes. Enfin, So-
phie aimait ce feuilleton parce qu’il était à elle
bien plus qu’aux autres téléspectateurs : elle en
24 La grande nouvelle
était la productrice et en détenait tout les droits
d’exploitation.
L’épisode s’achevait sur le visage étonné de
Charles en apprenant son renvoi de la société,
lorsque Sophie entendit une voiture arriver sur
les gravillons de l’allée. C’était Lance.
Elle sortit du salon, vérifia rapidement sa
coiffure dans le grand miroir de l’entrée et laissa
glisser doucement la bretelle de sa robe sur son
épaule. La porte s’ouvrit, elle le regarda entrer.
Elle était belle comme une poupée de porce-
laine, avec ses cheveux bruns et lisses autour de
son visage clair sur lequel s’épanouissait un sou-
rire purpurin.
– Tu m’as manqué !… avoua-t-elle
– Toi aussi !… assura-t-il en posant sa mal-
lette sur une chaise. Excuse-moi de rentrer si
tard !…
Il s’approcha et la prit par la taille.
– Je t’aime !… murmura-t-elle.
Il l’embrassa tendrement, ses lèvres brûlaient
de désir et ses mains tremblaient d’excitation
lorsqu’il caressait les cuisses douces et chaudes
de Sophie, remontant tout doucement sous sa
petite robe bleue. Elle frémit.
– Ma princesse !… murmura-t-il au creux des
oreilles. Comment ai-je pu rester loin de toi
toute la journée ?…
Elle lui prit la main et l’entraîna vers le grand
escalier.
25 Pour le meilleur et pour l’Empire
– Viens, on va rattraper tout ce temps per-
du !…
Elle s’engagea dans l’escalier. Tout en lui te-
nant la main, il resta derrière elle pour regarder
ses petites fesses qui dansaient dans sa robe. Il
adorait la voir monter ainsi une à une les
marches et en imaginant ce qui allait suivre, une
vague intense de désir le submergea. Il oublia
tout le reste et ne vit plus que Sophie, sa beauté,
son corps pâle et chaud, sa peau douce et par-
fumée…

Boris revint à la charge, comme il en avait
pris l’habitude, à la fin du repas, à chaque fois
qu’il dînait seul avec Alyssa, ce qui se produisait
environ trois fois par semaine. Cela faisait déjà
plusieurs années, et des centaines de fois, qu’il
faisait la même demande.
Il sortit de la poche de sa veste un petit écrin
de velours noir et l’ouvrit avant de le poser sur
la table pour qu’Alyssa puisse admirer le dia-
mant ovale qui, monté sur un anneau d’or, était
la plus ravissante des bagues de fiançailles. Sur
un ton un peu désabusé, il demanda pour la
énième fois :
– Alyssa, veux-tu s’il te plait devenir ma
femme ?…
Elle le regarda. Dans les yeux d’Alyssa, les
petites flammes des bougies se reflétaient
comme une lueur divine. Pour la énième fois,
26 La grande nouvelle
elle serra son poing très fort sous la table et ex-
pliqua :
– Je ne peux pas !… Je t’aime Boris. Tu sais
que je t’aime. Mais je ne peux pas t’épouser, je
ne suis pas libre…
Il la regarda droit dans les yeux. Ils avaient
déjà parlé de ça des centaines de fois. Il croyait,
il avait cru, qu’Alyssa se sentait encore en partie
prisonnière de son premier mariage, avec le cé-
lèbre dessinateur Julian Napier, mais elle lui
avait assuré que ce n’était pas le cas. Ce n’était
pas non plus à cause de John, elle n’en avait ja-
mais été réellement amoureuse. Ca aurait pu
être à cause de Sophie. Alyssa aurait pu vouloir
n’être rien d’autre que la mère de Sophie, pour
la protéger et l’aider. Mais Alyssa jurait que ce
n’était pas vrai.
C’était autre chose qui empêchait Alyssa de
dire oui. Et Boris avait beau la questionner in-
lassablement, elle promettait qu’il n’y était pour
rien puis se murait dans un profond silence
d’où elle ne sortait qu’après que le sujet de con-
versation ait changé.
Pour Boris, cela n’était plus un calvaire de
faire sa demande et il ne se mettait plus en co-
lère. Il ne s’agissait plus que d’une habitude. Il y
avait si longtemps qu’il ne se faisait plus la
moindre illusion qu’en réalité, il aurait été bien
embarrassé si elle avait répondu oui…
27 Pour le meilleur et pour l’Empire
Malgré cela, il restait présent aux côtés
d’Alyssa. Il avait besoin d’elle, elle était son
point de repère lorsque tout vacillait autour de
lui, lorsqu’il voyait que la faillite était immi-
nente, il savait qu’Alyssa était là. Elle disait non,
mais elle était là, et il ne doutait jamais de son
amour.
De plus il savait qu’Alyssa avait besoin de lui.
Elle ne l’avouait jamais, parce qu’elle ne voulait
pas montrer ses faiblesses, mais Boris savait
qu’elle avait un réel problème, et s’il ne pouvait
pas l’aider, il était au moins là pour la soutenir.
Alyssa alluma une cigarette. Elle regardait au
travers des volutes grises le visage carré de Bo-
ris et se dit qu’elle avait bien de la chance de
l’avoir.

Lorsqu’il arriva au bureau vers huit heures
moins dix, Lance vit que Steven était déjà là. Il
frappa à sa porte et entra.
– Bonjour Steve, vous êtes tombé du lit ?…
– Salut Lance !… marmonna Steven sans le-
ver les yeux d’un tas de documents.
– Qu’est-ce qui se passe ?… Vous faites une
de ces têtes ce matin !… s’exclama Lance. Le
café n’est pas bon ?…
Steven ne répondit pas. Lance prit alors un
ton plus sérieux et se fit protecteur, presque pa-
ternel envers Steven qui était son aîné de près
de dix ans.
28 La grande nouvelle
– Allons, ne vous en faites pas Steven, je suis
sûr que vos problèmes ne sont pas insurmon-
tables… Si vous voulez passer un peu plus de
temps chez vous, ou bien si vous voulez vous
décharger de certains dossiers, je suis prêt à
vous aider en attendant que ça aille mieux !…
– Merci Lance, c’est gentil !…
C’est normal, vous m’avez déjà aidé, cette
fois c’est mon tour !…
– Je vous remercie Lance. J’apprécierais
votre aide, en ce moment j’en aurais bien be-
soin…
– Et si vous voulez parler à quelqu’un, je se-
rai toujours prêt à vous écouter…
– Pour l’instant, je vais…
– Pour l’instant, déclara Lance, je crois que
vous avez surtout besoin de repos, Steven…
Vous avez dormi cette nuit ?…
– Oui, un peu… J’ai dormi ici !…
Il désigna du menton le canapé en cuir qui
occupait le coin de son bureau.
– Vous ne pouvez pas rester comme ça, Ste-
ven !… Je ne sais pas ce qui se passe, mais vous
allez tomber malade si ça dure…
Lance se leva et traversa le bureau, il prit sa
mallette qui était posée près de la porte et fouil-
la dedans. Il revint vers Steven et posa devant
lui un trousseau de clefs.
29 Pour le meilleur et pour l’Empire
– Mon appartement est à deux rues d’ici… Je
ne l’utilise plus depuis que je suis à Paradis,
vous pouvez le prendre…
Lance revint prendre sa mallette.
– Ne me remerciez pas… Occupez-vous de
mon cactus, c’est tout !…
Il ouvrit la porte du bureau et ajouta :
– Si j’étais vous, j’irais tout de suite dormir
un peu dans un vrai lit !… Si vous n’aimez pas
mon water-bed, il y a un lit dans le bureau !…

Il était environ dix heures du matin lorsqu’un
camion blanc orné, sur les portières, d’un sigle
étrange s’arrêta devant Paradis. Sophie regardait
sans comprendre l’étrange manège qui avait lieu
juste sous ses yeux, devant les fenêtres de la
salle à manger. Un homme en costume trois
pièces descendit du camion, suivit d’un homme
grand et maigre portant une blouse blanche.
Sophie vit aussi sortir trois hommes portant des
combinaisons blanches ornées du même sigle
étrange, des gants blancs en plastique et tenant
de grandes boîtes, sorte de containers métal-
liques porteurs eux aussi du sigle inconnu. Puis
l’homme en costume vint sonner à la porte de
Paradis.
Sophie avait un peu peur. Elle sentait qu’il
n’y avait rien de normal dans l’intrusion à Para-
dis de ces hommes étranges. Elle ouvrit la
porte.
30 La grande nouvelle
– Monsieur !… dit-elle avec une inquiétude
non dissimulée.
– Bonjour mademoiselle !… fit l’homme en
costume. Maître Brand, huissier de justice !…
annonça-t-il sèchement.
Il sortit de sa poche un document officiel
qu’il déplia avant de le tendre à Sophie. Ce fai-
sant, il déclara :
– Sur ordre du juge James Mattews et à la
demande de monsieur John Delorme, je vous
prierais de laisser libre accès à votre maison au
professeur Liebing et à ses assistants…
Sophie avait les yeux fixés sur le document
que lui présentait l’huissier et elle ne comprenait
pas. L’homme en blouse blanche entra avec un
plan de la maison et regarda tout autour de lui.
Alyssa descendait l’escalier, intriguée.
– Que se passe-t-il ?… lança-t-elle.
– Je ne sais pas !… reconnut Sophie. Écou-
tez, il doit y avoir une erreur !… fit-elle à
l’huissier. Monsieur Delorme est décédé il y a
cinq ans !…
Le soi-disant professeur était entré dans la
salle à manger, suivi de ses assistants. Manuel
venait d’apparaître en haut des escaliers.
L’huissier se tourna vers Sophie et assura :
– C’est pour monsieur Delorme que nous
sommes là !…

31 Pour le meilleur et pour l’Empire
Dans sa chambre à l’hôtel, Raphaël ajustait sa
cravate avant de descendre manger. Il était ravi
d’entendre parler français tout autour de lui.
C’était une sensation délicieuse que celle
d’entendre à nouveau le son de sa langue ma-
ternelle résonner. C’était un peu comme un re-
tour aux sources.
Il allait sortir de sa suite lorsque le téléphone
sonna. Surpris, il s’empressa de décrocher.
– Allo !
Une voix lointaine, qu’il reconnut aussitôt, lui
parvint de l’autre côté de l’océan, avec une in-
croyable netteté.
– Raphaël !… C’est Sophie !…
– Sophie !… Ça me fait plaisir de
t’entendre !…
– Tu as fini en France ?…
– Eh bien, tout dépend de ce que tu veux
dire par…
– Il faut que tu rentres, coupa-t-elle. Il y a…
Elle s’arrêta. Un léger grésillement sur la
ligne indiquait qu’ils n’avaient pas été coupés.
– Sophie ! s’exclama-t-il. Que se passe-t-
il ?…
– Il y a des hommes étranges ici… Ils ont un
ordre du juge pour entrer à Paradis et j’avoue
que ça me fait peur !…
– Mais quels hommes ?… s’inquiéta Raphaël.
Qui sont-ils ? Que t’ont-ils dit ?…
32 La grande nouvelle
– Je ne sais pas qui ils sont !… Ils sont venus
pour John !… C’est ce qu’ils ont dit !…
– Pour John ! ?… s’écria Raphaël tout en fai-
sant les cent pas dans sa chambre d’hôtel.
– Moi non plus je n’ai pas compris !… fit-
elle. Ils se sont enfermés dans la bibliothèque
tout l’après-midi !…
– Dans la bibliothèque !… murmura Ra-
phaël, le souffle court. Mon dieu !… marmon-
na-t-il en s’asseyant sur le bord de son lit.
– Raphaël !… s’exclama Sophie. Est-ce que
tu sais ce qu’il se passe ?… Est-ce que tu peux
m’expliquer ?…
À des milliers de kilomètres de là, Raphaël,
assis sur le bord de son lit, transpirait à grosses
gouttes tandis que ses yeux fixaient une fleur du
papier mural. Des images étranges lui reve-
naient en mémoire, et il se demandait s’il allait
se réveiller en France ou bien à Paradis.
– Raphaël !… hurla Sophie dans le télé-
phone.
Il sursauta, puis d’une voix douce et calme il
déclara :
– Ne t’inquiète pas Sophie… Je vais prendre
le premier avion pour rentrer…
– Mais, qu’est-ce que…
– Ne fais rien… Arrange-toi seulement pour
que tout le monde soit là à mon arrivée…
Il raccrocha sans attendre le flot de questions
que Sophie s’apprêtait à lui poser. Une seule lui
33 Pour le meilleur et pour l’Empire
vint à l’esprit, qu’il formula en levant les yeux
vers le ciel :
– Mon dieu, est-ce possible ?…

Dans le bar, au cœur de Dallas, les conversa-
tions allaient bon train. L’air était un brouillard
gris qui sentait le tabac et qui oppressait les
poumons. Et au milieu de ce brouillard, comme
une apparition dans un matin d’hiver, Raphaël
avait vu John. Il se dégageait de lui tant de mys-
tère, que Raphaël avait cru que John était
comme les pyramides d’Égypte, à la fois imper-
turbable et immortel. Plus tard, John lui avouait
la blessure de son passé, l’amour perdu qu’il rê-
vait de retrouver. Sa quête de cet amour, John
l’avait menée contre vents et marées, il y avait
cru au-delà de tout, au-delà de la raison. Il
s’était battu de toutes ses forces avec une séré-
nité enviable. Il s’était battu jusqu’à ce jour où
Sophie avait appelé Raphaël sur son bateau
pour lui annoncer que John était mort…
Raphaël se réveilla en sursaut. Il était dans
son fauteuil de première classe dans l’avion qui
le ramenait vers Miami. Et il pensait à John.
John s’est suicidé !… lui avait dit Sophie. Cela
faisait cinq ans. Déjà cinq ans… Cinq ans que
John les avait quittés, volontairement, pour re-
trouver Yannick dans un monde meilleur.
Et puis il y avait eu tout le reste. Tout ce que
Raphaël avait découvert après l’enterrement. Il
34 La grande nouvelle
n’y avait jamais vraiment cru. C’est pour cela
qu’il n’en avait jamais vraiment parlé.
Cela n’aurait d’ailleurs rien changé. Il n’aurait
jamais cru que cela puisse arriver si vite et ja-
mais il n’aurait cru pouvoir un jour le revoir.
Même maintenant, après le coup de télé-
phone de Sophie, et alors qu’il n’y avait aucune
autre explication, un doute subsistait dans son
esprit.

Lorsque le taxi stoppa devant Paradis, il n’y
avait dans le ciel que la face blafarde de la lune
qui le regardait et des milliers d’étoiles qui étin-
celaient comme autant de diamants sur un fond
de velours noir. Raphaël régla le chauffeur, prit
sa valise et vint vers la grande porte tout en
cherchant sa clef dans les poches de sa veste. La
porte s’ouvrit soudain et Sophie apparut en
robe de chambre.
– Sophie !… s‘étonna-t-il en entrant. Tu
n’aurais pas dû m’attendre !…
Elle ne lui répondit pas. Raphaël vit que Ma-
nuel l’attendait devant la porte du petit salon en
pyjama, et comme il s’approchait tout en posant
sa veste, il comprit que tout le monde
l’attendait.
Raphaël embrassa Manuel et se serra contre
lui. Il avait un peu peur et il sentit que Manuel
était lui aussi très nerveux. Ensuite il entra dans
35 Pour le meilleur et pour l’Empire
le petit salon où Sophie l’attendait avec les
autres.
Cela lui fit une drôle d’impression. Une tasse
de café à la main, Lance était le seul à être habil-
lé pour le jour. Il avait son costume impeccable
et sa cravate à peine desserrée. Sophie était en
robe de chambre. Elle avait l’air tendue mais en
forme. Alyssa, elle, avait apparemment été ré-
veillée en sursaut peu de temps avant. Manuel
était en pyjama, et il n’était pas le moins ner-
veux. Sur la table, le thé fumait, mais personne
n’y prêtait la moindre attention. Boris portait
sur un caleçon la robe de chambre en soie de
Raphaël, et elle était bien trop petite pour lui.
– Alors ? !… interrogea Sophie
Un silence pesant régnait dans la pièce et
tous les regards convergeaient vers Raphaël.
– Où est Vincent ?… demanda Raphaël
– Il dort !…
– Je n’ai pas jugé utile de le réveiller !… re-
connu Sophie
– Il faudrait peut-être qu’il soit là !… dit Ra-
phaël
– Je vais le chercher !… décida Alyssa en se
levant.
Elle quitta la pièce, le silence s’imposa à nou-
veau. Lance posa sa tasse de café sur le plateau
en argent, Raphaël vint vers Manuel et lui prit la
main. Cela le rassurait un peu.
36 La grande nouvelle
Plusieurs minutes s’écoulèrent dans un si-
lence presque religieux. Lance et Boris s’étaient
assis, l’un sur le bras du fauteuil où était Sophie,
l’autre à la place qu’Alyssa avait laissée. Manuel
restait debout, tenant la main de Raphaël.
Alyssa toussa dans l’escalier et Raphaël se
tourna pour voir arriver Vincent dans la pièce.
Les yeux mi-clos, le jeune garçon paraissait en
colère d’avoir été tiré du lit à deux heures du
matin. Il était enroulé dans un drap imprimé de
belles voitures. Et il dormait encore à moitié.
– Qu’est-ce qu’il y a ?… s’étonna-t-il en
voyant tout le monde réuni. Les martiens ont
débarqué ?…
Lance sourit. Alyssa poussa Vincent vers le
sofa, s’installa près de Boris et serra Vincent
contre elle. Raphaël redevint le point de con-
vergence des intérêts de tous. Il cherchait un
moyen d’expliquer ce que lui-même avait du
mal à comprendre.
– Alors ?… s’impatienta Sophie. Tu nous
expliques ?…
Raphaël revint vers le milieu de la pièce, puis
il toussa pour s’éclaircir la voix. En réalité, il
cherchait ses mots.
– C’est au sujet de John !… lâcha-t-il
– Je m’en doutais !… fit Sophie
– Je ne comprends pas !… avoua Alyssa
– Laissez-le-nous expliquer !… s’exclama
Boris
37 Pour le meilleur et pour l’Empire
Raphaël regardait Vincent, lequel n’avait pas
l’air de se sentir concerné. Il reprit :
– Il y a cinq ans, juste après l’enterrement,
j’ai découvert que John ne s’était pas donné la
mort…
– Je le savais !… exulta Sophie
– Il a été… supposa Alyssa
– En réalité, affirma Raphaël, John n’est pas
vraiment mort !…
– Comment ça pas vraiment mort !… s’écria
Sophie. Qu’est-ce que ça veut dire ?…
– Il s’est fait cryogéniser !…
– Comme Walt Disney !… murmura Boris
– Mais… s’étonna Alyssa. Ça veut dire
quoi ?…
– Qu’il dort dans un congélateur !… ironisa
Lance
– John n’est pas mort ?… balbutia Sophie
Vincent la regarda, étonné. Probablement se
demandait-il s’il ne rêvait pas.
– Mais pourquoi à t’il fait ça ?… demanda
Boris. Il n’était pas malade !…
– Nous savons pourquoi il a fait ça !… assu-
ra Alyssa. C’était à cause de Yannick Power… Il
a cru pouvoir le retrouver un jour…
– Je n’arrive pas à y croire… avoua Sophie
– Et ce n’est pas tout !… annonça Raphaël
en regardant la pointe de ses chaussures
– Ça suffit pour moi en tout cas !… déclara
Alyssa en se levant. Je retourne me coucher…
38 La grande nouvelle
– Attends maman !… conseilla Sophie
Alyssa se laissa retomber sur le canapé.
– D’accord, dit-elle. Mais je vais avoir besoin
d’une aspirine !…
– Je crois que la présence de ce professeur ne
peut signifier qu’une chose… déclara Raphaël.
Cela veut dire que John va bientôt revenir…
À nouveau un silence s’installa. Alyssa se mit
à tousser. Vincent regarda d’abord Sophie puis
Raphaël.
– Papa va revenir ?…
– Je me demande comment la bourse va réa-
gir !… s’interrogea Lance.
– Mais on s’en moque !… lança Boris
– De toute façon la compagnie n’est pas co-
tée, s’exclama Sophie. Par contre mon feuille-
ton…
– Ton feuilleton ?… s’écria Alyssa. Il est à
John ce feuilleton, comme tout ce qui nous en-
toure…

Loin de ces préoccupations, Vincent restait
d’un calme olympien. Il regardait Raphaël,
cherchant dans son regard une réponse.
– Mais pourquoi maintenant ?… s’étonna
tout d’un coup Boris
Un nouveau silence tomba dans la pièce.
Apparemment personne ne s’était encore posé
la question, et personne n’en connaissait la ré-
ponse. Pourtant, Lance hasarda avec une assu-
39 Pour le meilleur et pour l’Empire
rance surprenante, une réponse qui semblait al-
ler de soi…
– C’est simple, affirma-t-il. Il n’y aura pas
UNE mais DEUX résurrections…

Doucement, l’obscurité se changea en gri-
saille. Le ciel parut hésiter entre la nuit et le
jour, entre l’ombre protectrice et la lumière ré-
vélatrice. La nature s’éveillait lentement, précau-
tionneusement. Manuel se retourna dans son lit
et s’aperçut qu’il y était seul. Près de la fenêtre,
Raphaël, qui portait encore le pantalon et la
chemise qu’il avait en arrivant de l’aéroport,
semblait un peu perdu.
– Tu ne dors pas ?… demanda Manuel
Raphaël le regarda un instant en silence, puis
reconnut :
– Je n’ai pas sommeil !…
Manuel se redressa dans le lit tout en passant
sa main dans ses cheveux roux.
– Tu as peur ?…
Raphaël s’approcha du lit et vint s’asseoir
près de Manuel, qui lui prit la main.
– Je ne sais même pas pourquoi !… avoua-t-
il
– Tu sais, moi aussi je trouve ça effrayant…
déclara Manuel. Comme Sophie et les autres,
j’ai peur que tout ne soit bouleversé…
40 La grande nouvelle
– Tu n’as rien à craindre !… s’étonna Ra-
phaël. En dehors du fait que tu habites ici, John
ne peut rien te reprendre !…
Raphaël vit Manuel baisser les yeux et sentit
sa main se crisper autour de la sienne.
– Si… murmura-t-il. Toi !…
Raphaël, tellement ému par l’annonce du re-
tour de John, n’avait même pas réalisé que John
n’avait plus sa place dans sa vie. Raphaël se
pencha vers Manuel, leurs lèvres tremblantes se
frôlèrent, leurs langues se rencontrèrent, douces
et chaudes.
– Je t’aime Manuel… affirma Raphaël en le
regardant droit dans les yeux. Je t’aime et je te
promets que rien ne changera ça…
Raphaël se tourna pour s’allonger tout habil-
ler à côté de Manuel. Il posa sa tête sur sa poi-
trine et se pressa contre lui. Manuel se raccro-
chait à un espoir.
– Tu crois que Lance peut avoir raison ?… Je
veux dire au sujet de Yannick ?…
Raphaël hésita une fraction de seconde.
– Non, c’est impossible !… affirma-t-il avec
une certitude absolue
– Pourtant c’est la seule explication…
– Sauf, coupa Raphaël, qu’on n’est pas dans
un film de science-fiction…
Et pourtant, songea Manuel, John va bien revenir,
lui !…
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