Pour Narcisse

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Depuis qu’elle le fréquente, l’humanité pense avoir apprivoisé Narcisse.


L’Esprit, celui qui rôde dans l’univers, a une approche différente.

Publié le : mardi 1 janvier 2013
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EAN13 : 9782952865067
Nombre de pages : non-communiqué
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I
Narcisse était très beau. Mais il était aussi très con. Si, pour s’admirer à longueur de jour-née, Narcisse avait été intelligent, il aurait inventé la littérature. Et non l’eau plate des fontaines. Quoi qu’il en soit, intelligent ou pas, beau ou pas, la tâche eut été rude. Car avant lui, sous la houlette d’Apollon, les Muses s’étaient proclamées inspiratrices de la pensée humaine. Et occupaient tout le terrain de la création intellectuelle. Qu’il s’agisse, à des degrés divers et pas mal d’approximations, de la poésie, de l’astro-nomie, des mathématiques, ou de la méde-cine et de l’art en général, la moindre niche était prise.
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Même la danse, pourtant loin d’être consi-dérée comme l’expression la plus subtile de l’évolution, avait trouvé son initiatrice. Qui plus est, pour mieux exercer leur hé-gémonie, ces jeunes filles savantes n’avaient pas hésité à diviser leur domaine en parts égales. Avec cette devise frappée au coin de leur bon sens… Quand il y en a pour neuf, il n’y en a que pour neuf. Toujours est-il que Narcisse, n’ayant ja-mais rien trouvé à faire d’intéressant sur les pentes du mont Parnasse, passait son temps à se regarder le nombril dans les sources et les ruisseaux. Ou dans les flaques après la pluie. Chez les dieux, c’était la première fois que l’on voyait une créature aussi désœuvrée. A ce point éprise d’elle-même et dépourvue d’ima-gination. Ce comportement finit par intriguer quelques-uns d’entre eux. Après concertation, l’Esprit, celui qui rôde un peu partout dans l’univers, fut délégué pour savoir si Narcisse était vraiment un stupide absolu. Ou si ses méninges n’atten-daient, après tout, qu’un neurone de rattra-page pour s’épanouir. — Enfin, dit-il. Nous y voici. Au travail.
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L’Esprit entreprend donc de mettre Nar-cisse à l’épreuve. Et, ayant soufflé dans ses narines, il lui suggère d’aller frapper à la porte des Muses. — Demande-leur, dit-il, si cette fasci-nation que tu as pour ta petite personne ne pourrait pas être, un jour ou l’autre, consi-dérée comme un des beaux-arts dont elles sont les génies tutélaires. « Et pourquoi, n’ont-elles jamais eu l’idée de se pencher sur cette singularité qui te caractérise et en caractérise sûrement bien d’autres. « Prends ce roseau. Taille-le en pointe. Prends aussi cette pomme d’argile. Aplatis-la en forme de galette. Ils t’aideront à préciser ta pensée. « Moi, j’entre en toi comme une main entre dans une marionnette. Je t’assiste. Je t’anime. Je t’inspire. Et plus encore. « Profite de mon passage dans ta cervelle. Regarde-toi dans la lumière de mes yeux. On jurerait que tu as déjà des idées. « Maintenant, cours à la porte des Muses. Frappe et l’on t’ouvrira. Comme il sera dit plus tard en d’autres lieux, je me plais à le croire. Narcisse court. Frappe. La porte s’ouvre.
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— Mesdemoiselles, dit Narcisse, je viens déposer à vos pieds le sentiment dont je crois être le champion : l’amour absolu de moi-même. Ainsi que la façon de l’exposer et de s’en servir. « Examinez-le sans état d’âme. Faites-le circuler entre vous. Il ne demande qu’un regard sympathique. Un début d’approba-tion. Et moi, ensuite, un strapontin pour siéger à vos côtés. Remue-ménage chez les filles de Zeus et de Mnémosyne. Et, pendant que le sentiment circule de Muse en Muse, Narcisse développe son propos. — Jusqu’à présent, dit-il, pour m’admirer, j’utilisais l’eau des fontaines. Celle des sources. Ou encore celle des flaques, après la pluie. Ce qui n’est pas terrible, je dois l’avouer. « Si j’éternue, l’eau se trouble. Si je bâille, elle se ride. Et mon visage prend dix ans. Sans parler des orages qui me terrifient. De l’humi-dité des parages qui altère mes articulations. Narcisse évoque ensuite ses déboires avec le bronze poli que l’on n’a pas encore inventé sur terre. Et que l’on façonnera, paraît-il, en forme de tranche de pastèque pour en faire des miroirs.
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— Pas terrible, non plus. Au moindre soupir que je pousse, il s’embue. Dès que je le pose, il se raie ou se ternit. « Je dois le tenir à bout de bras et le polir sans cesse pour qu’il me reflète. Il pèse le poids d’un âne mort. Je me fatigue. J’ai des crampes et je me perds. Venant alors à l’essentiel, Narcisse tente de développer l’idée folle que l’Esprit lui a fourrée dans le crâne. Une hardiesse. Une lit-térature. A développer néanmoins. — Suivez mon raisonnement, dit Narcisse. A partir d’aujourd’hui, adieu bronze poli, adieu flaques, adieu fontaines. Pour m’admirer, j’adopte les deux instruments que voici. « Dans ma main droite, ce roseau. Dans la gauche, cette argile. Maintenant, regardez. « Lorsque je rapproche ces deux merveilles jusqu’à les mettre en contact l’une avec l’autre, ma cervelle électrisée se déplie. Elle s’épa-nouit. Commence à innover. A résoudre des abstractions inconnues. A réaliser des rêves jusqu’alors insensés. A dénouer la complexité de l’univers. « En fait, je réinvente l’illumination des découvertes. La manière d’en profiter. Bref, je concrétise et façonne ma pensée qui devient universelle. Incommensurable.
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