Pourquoi pas moi

De
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Laura, une adolescente de seize ans, vient de perdre sa mère. Son père, écrivain animalier, a chargé Eric, son meilleur ami, de la ramener auprès de lui, au Kenya. Après une halte à Paris, où Laura fait la connaissance de Tony, un jeune drogué, le voyage se poursuite de Nairobi à Mombasa, non sans péripéties et contretemps. Laura rejoint enfin son père et découvre un amour sans suite avec Eric, de quinze ans son aîné. A dix-huit ans, elle revient à Paris pour suivre des études de musicologie à La Sorbonne et retrouve Tony. Elle n'a pas oublié Eric. A la suite d'une agression dont elle et Tony sont les victimes, leurs vies vont basculer.
Publié le : lundi 13 juin 2011
Lecture(s) : 115
EAN13 : 9782748158748
Nombre de pages : 211
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Pourquoi pas moi Agnès TURBÉ-RABAULT
Pourquoi pas moi

ROMAN
© Éditions Le Manuscrit, 2006
20, rue des Petits Champs
75002 Paris
Téléphone : 08 90 71 10 18
Télécopie : 01 48 07 50 10
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contact@manuscrit.com

ISBN :2-7481-5875-X (livre numérique)
ISBN : 2-7481-5874-1 (livre imprimé) Agnès Turbé-Rabault


PREMIERE PARTIE


9Pourquoi pas moi
10Agnès Turbé-Rabault
I

Eric ouvrit les yeux et fixa la fenêtre de sa
chambre. Il soupira et se retourna dans son lit,
abattu par le manque de sommeil. Il avait maintes
fois essayé de libérer son esprit pour se laisser aller
aux murmures de la ville endormie. En vain. Il
regrettait plus que jamais d’avoir cédé à la requête
de son ami. A présent l’engagement consenti dans
l’urgence lui semblait outrepasser ses compétences
et le tourmentait plus que de raison. Il regarda le
réveil avec dépit et décida de se lever. D’un coup de
rein énergique, il quitta son lit : il devait partir le
matin même.

Eric était l’un de ces hommes qui ne
supportaient pas les entraves à leur liberté. Il avait
manifesté son indépendance dès sa scolarité. Doté
d’un fort caractère et d’un esprit sarcastique
inattendu chez un enfant, il avait usé nombre de
fonds de culottes sur les bancs des collèges.
Découragés par ces multiples renvois, ses parents
avaient décidé de l’emmener avec eux lors d’un
voyage d’études en Afrique. Eric avait quinze ans
alors, et ce départ était inespéré. Si la mère ne
montrait pas un enthousiasme délirant à suivre son
mari, le fils en débordait à l’idée d’accompagner ses
parents.
11Pourquoi pas moi
C’est ainsi qu’initialement parti pour quelques
mois, Eric passa son bac trois ans plus tard à
Brazzaville. Son père, écrivain animalier, zoologiste
de formation, avait été captivé par la vie des gorilles
lors d’une expédition en Afrique équatoriale. Les
trois dernières années lui avaient permis de les
approcher et d’étudier leur comportement. Il ne
faisait que de brèves apparitions entre ses différents
déplacements au cœur de la jungle. Ce fut au cours
de l’un d’eux qu’Eric, autorisé à l’accompagner, fit
la connaissance de Serge.
De dix ans son aîné, ce dernier voulait réaliser
un long-métrage sur la profession de son père.
L’équipe du film s’était aussitôt investie dans ce
travail palpitant. La passion du père devint vite celle
du fils, et Eric s’aguerrit à la vie quelquefois
périlleuse de chasseur d’images. Un an après avoir
rencontré Serge, le père d’Eric mourut, victime de
la chaleur et de l’humidité constante du climat
équatorial ; il ne put achever ses travaux. Peu avant
son décès, il confia à son fils le privilège de les
mener à bien. Depuis lors, Serge et Eric
coopéraient avec le même enthousiasme et la même
passion à la réalisation de nombreux films
animaliers. Eric avait trouvé sa voie et par là même
une solide amitié.

12Agnès Turbé-Rabault
II

Mais pourquoi avoir accepté de prendre en
charge la fille de son ami ? Eric se remémora les
circonstances dramatiques dans lesquelles Serge
avait perdu sa femme et leur retour précipité en
France pour assister aux obsèques. Il ne pourrait
jamais oublier le visage bouleversé de son ami,
serrant contre lui sa fille Laura à la sortie du
cimetière. Qu’aurait-il bien pu lui refuser dans une
pareille épreuve ? Sans hésiter, il avait promis de
s’occuper d’elle, Serge étant contraint de retourner
en Afrique. Il s’était engagé à aller la chercher dans
sa pension en Bretagne, puis à repartir avec elle
pour le rejoindre. Loin de se sentir une âme de
« nounou », la responsabilité de cette fille de seize
ans le préoccupait.
C’était le début des grandes vacances, il devait
concrétiser sa promesse. Après avoir étudié la carte
routière, il se décida à partir. Trois heures plus tard,
il roulait sur une petite route de campagne qui le
conduisit au pied d’un château qui dominait la mer.
Le pensionnat de Laura n’avait rien à voir avec ces
sinistres collèges dont il avait fait les frais.
En entrant dans le parc, il essaya de se souvenir
de la jeune fille, mais il ne gardait en mémoire
qu’une silhouette longue et menue, serrée contre
son père. Il monta les quelques marches du perron
et pénétra dans un hall immense dont l’odeur fut la
13Pourquoi pas moi
première sensation qui le frappa. Depuis son
enfance, il nourrissait une aversion particulière pour
les effluves javellisés qui, selon lui, caractérisaient
ce genre d’établissement. Il constata que le décor
était tout de même moins austère qu’il ne
l’imaginait.
Une jeune femme souriante s’avança vers lui et
s’informa des raisons de sa visite. Lorsqu’il se fut
présenté, il remarqua une surprise évidente dans le
regard de son interlocutrice.
« N’avez-vous pas reçu ma lettre ? Je vous l’ai
envoyée à Paris il y a trois jours pour vous
demander de ne venir chercher Laura qu’en fin de
semaine.
- Non, je n’ai pas eu la moindre lettre de votre
part, le téléphone aurait été plus sûr et plus rapide,
rétorqua-t-il.
- Laura a pris froid. Heureusement, elle va mieux
aujourd’hui, et la fièvre est tombée.
- Je la ramènerai donc ce soir à Paris. Dites-lui
de se préparer, je viendrai la chercher vers quinze
heures. »
Eric profita de ses derniers moments de liberté
pour découvrir le village en bordure de mer. Le
mois de juin s’achevait et les touristes
commençaient à prendre possession de la plage.
Dans les rues intérieures, l’architecture dépouillée
des bâtiments évoquait la simplicité d’un dessin
14Agnès Turbé-Rabault
d’enfant. Seules, des mouettes criardes venaient
troubler la quiétude de ce tableau naïf.
Eric arpenta une vieille ruelle et finit par repérer
une auberge dans laquelle il entra. Les quelques
tables recouvertes d’une toile cirée n’étaient guère
engageantes, mais la patronne aux formes généreuse
s réchauffait l’atmosphère. Eric, en connaisseur,
répondit à son coup d’œil gaillard lorsqu’il passa la
porte. Il commanda de suite le meilleur menu.
Il n’avait pas déjeuné aussi bien depuis
longtemps ; le regard effronté de l’aubergiste posé
sur lui l’amusait. Son repas terminé, il prit un café
et le digestif lui fut si promptement offert qu’il
réalisa, au sourire entendu de la propriétaire, que sa
cote ne cessait d’augmenter. Poussé dans ses
derniers retranchements, Eric paya la note et fila.
Lorsqu’il se présenta à l’entrée de
l’établissement, les cris des élèves le surprirent. Une
grande effervescence régnait dans le hall et il assista
aux adieux exubérants des départs en vacances.
Quelques instants plus tard, montait dans sa voiture
une forme emmitouflée malgré la chaleur du mois
de juin. Laura et lui s’étaient à peine parlés, tant ils
étaient pressés de quitter les lieux.
Les valises rangées dans le coffre, Eric s’assit
dans la voiture et observa celle dont il avait la
charge. Il était évident que les choses
commençaient plutôt mal. Elle fixait obstinément
droit devant elle, la mine défaite et le nez rougi.
15Pourquoi pas moi
Fatiguée, Laura n’avait qu’un désir : se retrouver
seule. Le regard d’Eric posé sur elle lui devenait
insupportable. D’une voix enrouée, elle
marmonna :
« De la façon dont vous me dévisagez, j’ai
l’impression d’être la première fille de seize ans qui
a l’inestimable privilège de monter dans votre
voiture. »
Eric ne répondit pas et démarra sur les chapeaux
de roues. Il roula plus vite qu’à l’accoutumée et ne
desserra pas les dents. Il n’avait pas supporté le ton
agressif de sa passagère. Une vingtaine de
kilomètres plus loin, la curiosité l’emporta sur son
animosité :
« Tu es depuis longtemps dans ce collège ?
- Depuis l’âge de dix ans et je ne m’en plains
pas. »
La froideur de sa réponse coupait court à toute
discussion. Il comprit que Laura n’était pas au
mieux de sa forme. Elle était pâle, les yeux brillants.
Après un voyage silencieux, ils arrivèrent enfin à
Paris. Selon son habitude, Eric pesta contre les
embouteillages de la capitale et réussit à se faufiler
jusqu’au parking de sa résidence. Ils prirent les
bagages et montèrent en ascenseur jusqu’au dix-
huitième étage. Une fois chez lui, il la guida
d’emblée jusqu’à la chambre qu’il lui avait préparée.
« Quelle vue magnifique ! Quelle clarté !
S’étonna Laura.
16Agnès Turbé-Rabault
- Tu verras, le reste de l’appartement n’est pas
mal non plus », renchérit Eric.
Il la laissa s’installer et lui conseilla de se
remettre au lit jusqu’au dîner. Une petite pensée,
vite réprimée le réjouit. « Si elle pouvait encore être
grippée quelques jours, ce serait toujours cela de
gagné en tranquillité. » Son égoïsme de vieux
garçon avait refait surface.
Le lendemain matin, Eric se leva tôt et partit
chercher du pain. En chemin, il rencontra un ami
qu’il n’avait pas revu depuis sa dernière expédition
au Kenya. Ils discutèrent longuement de ses prises
de vues et de son prochain film. Lorsqu’il rentra
une heure plus tard, Laura était levée, enveloppée
dans un peignoir, les cheveux ébouriffés.
« Te sens-tu mieux ce matin ? demanda-t-il.
- Je ne sais pas encore, je verrai cela au cours de
la journée. Surtout, ne vous dérangez pas pour moi.
J’essaierai de me faire toute petite. »
Elle grignotait une biscotte, tout en cher-
chant manifestement à améliorer ordinaire.
« J’ai comme l’impression que tu n’as pas
apprécié le café que je t’avais préparé, lui dit-il.
- Si, si, mais je prends du thé d’habitude, alors
j’ai préféré m’abstenir.
- Pas de problème pour le thé ; la boîte est dans
le réfrigérateur. Il faut toujours y chercher ce que tu
ne trouves pas dans les placards. »
17Pourquoi pas moi
Il lui déclara cela le plus naturellement du monde
et elle s’en amusa.
Une belle journée s’annonçait ; la brume du
matin s’était dissipée et, de l’appartement, on
pouvait admirer le tout-Paris baigné de soleil. Le
flot des voitures était à peine audible. Depuis
longtemps elle n’avait ressenti cette quiétude et cet
apaisement.

18Agnès Turbé-Rabault
III

Quelle surprise cet appartement ! Il allait si peu
avec le personnage désinvolte et « macho » qu’Eric
affichait. Rien de superficiel dans cet intérieur. Les
murs étaient recouverts de tableaux et de photos,
tous disposés dans des cadres noirs qui tranchaient
sur le blanc de la tapisserie. Dans le salon trônaient
deux bibliothèques remplies de livres austères dont
les auteurs auraient rebuté même les plus érudits.
Laura chercha, en vain, une note chaleureuse car ni
coussin, ni rideau ne mettait quelque fantaisie dans
ce décor quasi monastique. Dans un coin de la
pièce était regroupée une collection d’animaux en
bronze, dont certains atteignaient un mètre de haut.
La lumière du jour jouait sur la matière et leur
donnait des reflets colorés et vivants. Elle examina
chaque objet, jusqu’aux magnifiques tapis qui
recouvraient le sol. Eux seuls apportaient un certain
raffinement contrastant avec la rigueur ambiante.
Le séjour était envahi d’appareils vidéo dont les fils
s’emmêlaient tels de gros serpentins. Elle n’osa
toucher aux boutons de la chaîne stéréo, mais se
risqua auprès des étagères qui ployaient sous des
piles de disques et de cassettes. Elle en sélectionna
quelques-uns qu’elle aimait tout particulièrement,
bon nombre étant trop classiques à son goût.
Eric était parti à un rendez-vous depuis une
demi-heure et elle se sentait libre de sa matinée.
19Pourquoi pas moi
Plus de devoirs, de profs, de retenues ; seul, l’été lui
souriait. Laura décida de se préparer pour sortir et
se dirigea vers la salle de bains. Elle s’arrêta net
devant la porte entrouverte de la chambre d’Eric.
La poussant légèrement, elle n’écouta que sa
curiosité et s’engagea dans la pièce. Les stores à
peine relevés laissaient passer des rais de lumière
tamisée. Une atmosphère lourde et chaude
l’incommoda. Elle eut soudain envie d’ouvrir tout
grand les deux baies vitrées, mais n’en fit rien. La
démesure de cette chambre l’étonnait ; une telle
superficie était pourtant bien nécessaire étant
donné le désordre qui y régnait. Le lit immense était
défait. Des livres et des photos empilés jonchaient
la moquette, et les placards entrebâillés débordaient
de leur contenu.
Elle se dirigea vers le fond de la pièce, attirée par
la présence imposante d’un piano mi-queue recou-
vert de partitions. Elle étudiait le piano depuis l’âge
de six ans et n’avait jamais eu l’occasion d’essayer
un Steinway ; elle savait néanmoins que la sonorité
était inégalable. Détournant vite les yeux de
l’instrument, elle se dirigea vers la porte sans avoir
osé jouer : l’impression de violer l’intimité de son
hôte était trop forte.
Lorsque Laura se retrouva dans les rues de Paris,
flânant au gré des magasins, une vague de liberté la
submergea. Elle se sentait invincible. S’arrêtant
devant une vitrine, elle s’examina sans
20Agnès Turbé-Rabault
complaisance. Ses cheveux courts et bruns
n’avaient rien d’exceptionnel, mais encadraient un
visage ovale dans lequel pétillaient des yeux d’un
bleu limpide cerclé de noir. Le nez était petit, les
lèvres bien dessinées et charnues. Elle ressemblait
beaucoup à sa mère, mais avait pris du côté de son
père le caractère buté et entier qu’on lui reprochait
souvent. Tout cela ne lui importait guère, rien ne lui
enlèverait sa belle assurance ; pas même ce bouton
disgracieux qui l’avait obligée à mille ruses de
camouflage. A seize ans, la vie était faite pour être
croquée à pleines dents… du moins essayait-elle de
s’en convaincre.
Jusque-là, son expérience de l’amour se résumait
à quelques flirts affligeants de banalité. Elle s’était
lassée aussi vite que les garçons eux-mêmes, forts
de compter leurs conquêtes. Cette fois, elle était à
Paris et tout serait différent. Malgré la mort de sa
mère - et peut-être même à cause de cette mort -
elle avait envie de vivre pour deux.
Elle se dirigea vers un jardin qui bordait le
boulevard, loin des rues encombrées. Elle s’assit sur
un banc, à l’ombre d’un arbre et respira à fond, la
tête penchée en arrière, les yeux mi-clos. Elle
chassa de son esprit les pensées moroses
persistantes pour s’aban-donner à la douceur de
l’inactivité. Elle rêvait depuis quelques instants à ses
vacances, lorsqu’elle fut brutalement rappelée à la
réalité par une forte douleur dans la jambe. Au
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