Presque

De
Publié par

Roman traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz
 
Dans cet ultime roman, Yoram Kaniuk met en scène un vieux peintre désabusé, dont la spécialité est de représenter les morts. Un matin à l’aube, il reçoit l’appel d’une étrange femme qui sollicite ses services alors qu’elle vient de perdre son mari. Cette rencontre va lui permettre de retrouver le seul être qui ait aimé et (peut-être) compris son œuvre.
À qui s’adresse l’artiste ? Une œuvre d’art existe-t-elle uniquement si elle est vue ? Avant de nous quitter, Kaniuk, peintre et grand connaisseur d’art, nous fait part de sa vérité.
 
Publié le : mercredi 13 janvier 2016
Lecture(s) : 13
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782213684666
Nombre de pages : 128
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
cover
pagetitre

ŒUVRES DU MÊME AUTEUR
PARUES EN FRANÇAIS

TANTE SHLOMZION LA GRANDE, roman traduit de l’anglais par Hélène Pasquier, Fayard, 1980.

ADAM RESSUSCITÉ, roman traduit de l’anglais par Robert Fouques Duparc et Jean Autret, Stock, 1980.

LA VIE SPLENDIDE DE CLARA CHIATO, nouvelles traduites de l’hébreu par Thérèse Ashkénazi, Stock, 1982.

CONFESSIONS D’UN BON ARABE, roman traduit de l’anglais par Peter Wauters, Stock, 1994.

WASSERMAN, roman traduit de l’hébreu par Erwin Splatz, Gallimard, 1994.

LA TERRE DES DEUX PROMESSES (en collaboration avec Émile Habibi), essai traduit de l’arabe et de l’hébreu par Jean-Patrick Guillaume et Laurence Sendrowicz, Solin-Actes Sud, 1996.

COMME CHIENS ET CHATS, roman traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, Fayard, 1996.

MES CHERS DISPARUS, roman traduit de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech, Fayard, 1997.

ENCORE UNE HISTOIRE D’AMOUR, roman traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, Fayard, 1998.

IL COMMANDA L’« EXODUS », traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, Fayard, 2000 (prix Méditerranée 2000).

LE DERNIER BERLINOIS, traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, Fayard, 2000.

MA VIE EN AMERIQUE, traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, Fayard, 2005.

LE DERNIER JUIF, roman traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, Fayard, 2009.

À LA VIE, À LA MORT !, traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, Fayard, 2011.

1948, roman traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, Fayard, 2012.

Couverture : Hokus Pokus Créations

 

Cet ouvrage est la traduction intégrale, publiée
pour la première fois en France, du livre de langue hébraïque :

images

paru aux éditions Yediot aharonot et Sifreï Hemed, Tel Aviv.

 

© Héritiers de Yoram Kaniuk, 2012. Publié avec l’autorisation
de l’Institute for The Translation of Hebrew Literature.

© Librairie Arthème Fayard, 2016, pour la traduction française.

 

Dépôt légal : janvier 2016

ISBN numérique : 9782213684666

À Gaï Lavy

Cela commença par un presque. Tout arriva presque, toucha presque. La substantifique moelle, c’est l’instant entre les choses et non le contraire.

Je suis un vieux peintre dont le travail consiste à représenter des morts sur une toile chaque fois qu’on me sollicite, un très vieux peintre qui comprend que le commanditaire mourra lui aussi, que tout le monde mourra, avec ou sans ses tableaux, car jusqu’à présent personne n’en est revenu et n’en reviendra probablement jamais. On aura beau faire, le corps sera réduit en poussière, il n’ira nulle part, ni au ciel ni sur terre, il se délitera en particules invisibles. Seuls ses enfants et ses petits-enfants – à condition que la journée ne soit ni trop pluvieuse ni trop chaude – viendront à son enterrement, échangeront à voix basse des propos qui n’auront rien à voir avec lui et, plus tard, se retrouveront peut-être à la date anniversaire de sa mort. C’est tout. Ses descendants ne sauront plus qui il était, il se peut même que l’un d’eux juge cet aïeul trop envahissant dans le champ des morts, d’ailleurs on ne saura plus exactement où il est enterré, division B ou C, allée 5 ou 6. Peut-être cependant s’en trouvera-t-il un pour garder encore un peu – puisqu’il l’aura reçu en héritage d’un grand-père ou d’une grand-mère – mon tableau chez lui en se disant, au fond pourquoi pas ? Jusqu’à ce que la toile soit tout de même oubliée et décrochée, à juste titre, car ni le grand-père ni la grand-mère n’auront raconté à leur petit-fils l’histoire du monsieur dont le portait ornait leur mur, et lorsque le petit-fils posera la question, s’il la pose un jour, il n’y aura plus personne pour lui répondre, le grand-père et la grand-mère étant eux-mêmes destinés à mourir, bref, ce portrait finira de toute façon au grenier. Et c’est précisément là que se trouve l’illustre valeur de mon travail – dans son inanité impérissable.

Je ne suis pas de ces artistes importants qui représentent les vivants, je suis un peintre négligeable qui représente les morts. Je ne cherche à exposer ni mes œuvres ni mon nom, je tiens à masquer un savoir-faire que je me défends de qualifier d’« art ». Je peins pour comprendre la vie à travers les tableaux, pour trouver la vérité enfouie en celui qui regarde une œuvre parce que c’est une vérité dont il est le seul dépositaire. Et je peins aussi pour communier avec la mort.

Je suis un peintre maudit, même si j’ai tout de même vendu quelques dessins de personnes vivantes, peut-être aussi un ou deux gribouillages, un kaddish posé sur une table nue, un vase rempli de fleurs fanées, sans compter l’installation de parcmètres pour chameaux que j’ai proposée rue King-George – idée rejetée par la municipalité sous prétexte que les chameaux, c’était ringard… à leurs dires en tout cas.

Le tableau qui résultera de mon travail ne sera vu que par une et une seule famille. Or tout tableau est une œuvre unique, à la différence d’un livre que chacun peut lire et qui, une fois épuisé, réapparaîtra dans un magasin d’occasion ou une bibliothèque. D’ailleurs, je ne suis pas si sûr que la finalité d’un tableau soit d’être exposé : la plupart de ceux réalisés par les vrais artistes – les grands, pas les minables comme moi – ne sont vus que par leur créateur, leur vendeur, leur acheteur et leur encadreur.

Les premières peintures n’étaient pas destinées à être montrées. Elles ont été conçues dans la montagne, sur les parois de grottes obscures où personne ne les voyait à part ceux qui habitaient là – et compte tenu de l’obscurité ambiante, eux-mêmes ne discernaient sans doute pas grand-chose. Ces premiers artistes savaient donc que ce qu’ils peignaient ne serait pas vu et ce qui est étonnant, c’est leur incroyable talent. Les fresques rupestres ont tenu des dizaines de milliers d’années, bien après la mort de ceux qui les ont exécutées et la sortie des cavernes de leurs descendants. Ces artistes ne pensaient pas qu’un œil étranger se poserait un jour dessus. Ils ont représenté leur monde en rouge et noir : les animaux, la chasse, l’angoisse. Peut-être aussi ont-ils peint des dieux afin de conjurer leurs peurs et de se sentir soutenus en se lançant à la poursuite de leurs proies, joyeux ou terrorisés. Quant à la mort, ils la connaissaient de près, non seulement parce qu’ils mouraient jeunes, mais aussi parce qu’elle était un facteur important de leur vie, au même titre que l’obscurité.

Dans l’Égypte ancienne, le chemin des pharaons vers l’éternité était représenté à l’intérieur de tombes qui sont restées insoupçonnées pendant des milliers d’années. L’art égyptien antique a vécu tout ce temps dans le mystère des sépultures qui veillaient jalousement sur les secrets du voyage des souverains vers leur gloire invisible. Dans les catacombes de Rome, les morts sont couchés à l’abri des regards. Les Grecs, loin de penser atteindre le sublime, ne se sont pas peints ni sculptés eux-mêmes, mais ont cherché à analyser et à enjoliver la situation existentielle de leurs chefs et de leurs dieux, c’est-à-dire de ceux qu’ils vénéraient. Voilà pourquoi, des années plus tard, on avait oublié le nom de ces artistes héroïques alors qu’on se souvenait de celui des poètes et des philosophes – des gens du mot. Les mots restent : ce sont des signes que leur auteur a ordonnés afin de donner à d’autres la possibilité de les interpréter. Les Grecs l’avaient compris. Les Hébreux en ont fait leur peuple et leur postérité. Lorsque les Grecs, eux, se consacraient à ce qu’on appelle aujourd’hui les beaux-arts, ils le faisaient pour glorifier le nom de leurs dirigeants, de leurs édiles et de leurs empereurs.

Au Moyen Âge, les artistes travaillaient à l’ombre des couvents, des églises et des châteaux. La chapelle Sixtine de Michel-Ange n’était destinée qu’à Dieu. À la différence des chefs de tribus ou des griots qui déclamaient devant un public, la peinture n’était pas pensée comme partie intégrante du patrimoine de l’humanité. Elle était conçue comme un ornement qui aurait de la profondeur. Et lorsqu’elle n’était pas cela, elle servait à exprimer l’interprétation de ce que nous étions en train de voir ou de vivre. En Chine, les œuvres d’art ont été produites à l’intérieur de tombes ou de grottes retranchées, non pas pour être exposées au grand public mais uniquement pour le regard boursouflé d’empereurs et de généraux. Et peut-être aussi pour elles-mêmes.

La peinture n’appartient pas à ceux qui la regardent. C’est un acte que certaines personnes aiment ou ont besoin d’accomplir. Au musée du Louvre, Paolo Uccello, avec ses magnifiques lances et ses nobles chevaux italiens, est accroché dans une misérable solitude, à l’entrée du couloir qui mène à la Joconde – c’est-à-dire à celle dont l’image correspond à ce que les gens veulent voir : Dieu incarné en Marilyn Monroe. À la différence de Leonard de Vinci, qu’il surpasse de loin, Paolo Uccello n’a pas peint pour une foule de visiteurs, mais pour celui que sa famille avait défendu à la bataille de San Romano. Quelqu’un a dit en plaisantant que l’oreille de Van Gogh avait été sacrifiée parce que le peintre souffrait de ce que ses tableaux n’étaient pas vus. Cézanne était trop pauvre pour encadrer les toiles qui ont constitué la première exposition de sa vie, organisée alors qu’il était déjà bien vieux. Des artistes connus ou oubliés ont peint et sculpté parce qu’ils avaient besoin soit de créer, soit de gagner leur vie – qu’ils aient ou non un public.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Trafic 87

de pol-editeur

Variations

de editions-p-j-varet