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Prêt pour Harmaguedon

De
275 pages
Le livre est un roman écrit dans une langue qui se veut actuelle. La langue est même parfois argotique dans la bouche de certains personnages. Les nombreuses citations bibliques marquent les réflexions du narrateur. Cependant -au delà des péripéties- c'est finalement d'une histoire d'amour qu'il s'agit. Un amour humain plus fort que la folie...
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Avertissement de l’éditeur
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5 bis rue de l’asile Popincourt
75011 Paris
Téléphone : 01 48 07 50 00
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.comPrêtpourHarmaguedon© manuscrit.com, 2001
ISBN: 2-7481-0603-2 (pour le fichier numérique)
ISBN: 2-7481-0602-4 (pour le livre imprimé)René Abel
PrêtpourHarmaguedon
La Bible et l’ange équarrisseur
ROMANI
7UN ANGE TUEUR
Tempsgrissurlejardin. Ilvaencorepleuvoir. Le
piafn’estpasunpiafordinaire: c’estunaccenteur. De
loin, on dirait un piaf, mais la silhouette est plus fine.
Etilnesenourritjamaisperché-aucontrairedu piaf.
Deprès,leventregris,unpeubleuté,neressemblepas
dutoutàceluid’unpiaf. Onn’envoitpassouventici:
ilssontdepassage. Commelesanges.
Lapremièrefoisquejel’aivu-l’ange-c’étaitici.
Entre les deux arbres. Il était un peu penché dans le
paysage. Les anges se moquentde la pesanteur. Il avait
l’airderegarderailleurs. Commes’ilétaitlàparhasard.
Il est revenu, encore et encore. Maintenant,
presquechaquefoisquejeregardedanslejardin,ilest
làentrelesdeuxarbres,immobile. Cesontlesprémices
de la lutte finale : la grande bataille d’Harmaguedon.
Dans la vallée de Josaphat.
Quand l’ange n’est pas là, règne la mort ordi-
naire. C’est fou ce que ça peut être triste un pavillon
debanlieue,undimanchesouslapluie. Delamortdi-
luée dans beaucoup d’eau.
Un chat se faufile, pour tenter d’attraper un oi-
seau. C’estlavie. Pourleprédateur,lemouvementdé-
noncelavie. Lavie,c’estdelanourriture,lanourriture
9Prêt pour Harmaguedon
permettra au prédateur de rester en vie. Un prédateur
sansproienevivraitpaslongtemps. Ettantpispourles
proies.
La pluie s’est arrêtée. C’est le moment de faire
unepercée. Trottoirunpeugluant. Attention,merde,
ilesttroptardpourl’éviter! LepèreMachinpromène
sonchien. Voisindemalheur! Quandjelerencontre,
toujours,jesaisqu’ilvam’arriverquelquechose.
Pas moyen d’y couper : Prendre le trottoir d’en
face ? Mais la rue est étroite. Allons-y. Je traverse : il
traverseaussi. Droitdessus. Commentçava? Ilarrive
sans répondre. Un peu penché comme s’il portait le
poids du péché du monde.
Le père Machin est reconnaissable entre mille.
Rienqu’àsonbéret. Etpuis,deprès,àsondiscoursin-
épuisable et péremptoire. C’est un affamé de sciences
exactes. Les ultra-sons, les infra-rouges, la limite du
schmilblik…Jesuisprêtàtoutentendre.
Tous les mots scientifiques qu’il réussit à sortir
en quelques minutes de conversation… Incroyable ! Il
n’enconnaîtd’ailleurspasd’autres. Complètementàla
massepourlespetitsproblèmesdelaviecourante. Tout
pourlascience! Laréalitéordinairel’ennuiesiellene
contientpasuneinformationsurlaréalitétotaleetgé-
nérale et, surtout, si elle n’a pas de vertu pédagogique.
Lequotidien-paressencetrivial-nedoitpasnousdé-
tournerdu général. Trèsimportant…
Encemoment,sonnouveaudada,c’estl’histoire
du calendrier. Lunaire, solaire, luni-solaire… dans
10René Abel
toutes les religions du monde. Si on aime les compli-
cations,àlasecondeprès,c’estçaqu’ilfautétudier. Ça
faitdéjàtroisfoisqu’ilm’entreprendsurlesujet.
On l’appelle : le prof. Il a failli être instit’.
Mais de son passé soi-disant scientifique, il lui en
reste quelque chose. Le senspédagogique. Seulement,
comme il n’a pas pu faire suer les enfants, il fait suer
son monde. Et la retraite : ça donne du temps. Il
instruit son prochain. Pour lui, c’est gratifiant. Il fait
çajustepourleplaisir. Lesien,évidemment.
Sa voix grinçante :
"Etsurtout,neditesjamaisàuncroyantquesonsystèmetradi-
tionnel est aberrant. Le comput du temps, l’ordre des fêtes religieuses,
marquesavieetsapensée. J’ailuqu’unhindouisteduPenjab aégorgé
unvoisinmusulmanaprèsunedisputesurlecalendrier. C’estàcepoint
là! Nevousdisputezjamaissurcesujet,danscespays".
Mercibien,j’auraispufairelagaffe. Maismain-
tenantquevousmeledîtes…Jeseraimuetsurlesujet.
Çaseraitbêtedemourircommeça. Vousavezcertainement
raison,monsieur. Onn’estjamaistropprudent…Misère…
Pourtant,unbonpointpourleprof: sonchien.
Ilpromèneunmolossepacifiquequiadesyeuxdesage
blasé. D’ailleurs, il répond au nom de Socrate. Une
grosse bête grise qui écoute bavasser son patron sans
contredire, mais en ayant l’air de vous prendre à té-
moin : Vous écoutez ça ? Ça vous passera avant que
ça me reprenne.
Machin parle longtemps, sans être interrompu.
D’ailleurs, il n’écoute jamais rien. Les objections : il
les fusille vite-fait, tant il est sûr de son savoir. Bon,
mercidurenseignement…Alaprochaine!
11Prêt pour Harmaguedon
Ilrepartavecl’airdequelqu’unquiaaccomplison
devoir,latêtehaute,suividumolosseindifférent.
Boire une bière quelque part, mais pas ici.
D’ailleurs, il n’y a pas de café proche. A part le mi-
nable petit bistrot du coin. Mais là-bas, c’est vraiment
glauque. Un bus conduit à la ville voisine. C’est la
même agglomération, mais c’est une autre ville. Il
s’est remis à pleuvoir. Doucement. Fin crachin qui
transperce tout…
Je marche en tripotant le pilon dans la poche de
lagabardine. Çaservait,jecrois,depilonpourécraser
les cendres. Mais le grand cendrier est perdu. N’est
restéquelepilon.Unecourtematraquedebronzeou
de laiton. Bien en main.
Dans le café : Peu de monde. C’est l’heure du
repasdesfauves. Leshommesavecleurbaleine,entête
àtête,devantlatélé. Lespâtessonttropcuites,jeparie.
Bast! Bientôt, onira retrouver lescopainsau café. Là
aussi,ilyalatélé. Enplusdelaconversation. Etpuis,
labaleinenecomprend rienau fout’.
Bière insipide, au comptoir, au milieu de types
qui parlent de fout’ou de bagnoles. Le patron, blasé,
essuiedesverresetapprouve. Labièrepassevitedansla
vessie. Les toilettessonten bas.
Qu’est-ce que c’est ce type ? Il pisse longtemps,
sans arrêter de me regarder. Un sourire figé sur sa
face… Je suis censé faire quoi ? Sourire en coin. Un
éclair de pupille. Sale type, les yeux véreux, la bite à la
main. L’air de dire : On yva ?
12René Abel
J’ai eu brusquement envie de le tuer. C’est à ce
moment-làquel’angeestapparu. Lemêmequedansle
jardin. Unemoitiéd’ange-commesilebasétaitcaché
par le mur des cabinets. Des murs qui ne montent pas
jusqu’au plafond. Constructionbon marché. Juste un
petitmurdebriquepourisolerlescombattants.
L’angesouriait. Undrôledesourire. LaJoconde
en rêve. J’en ai oublié le type. Lui, il ne voyait pas
l’ange. Au contraire, il avait l’air de croire que j’allais
marcherdanssacombine. Approche,mec.
Il s’est approché, souriant, nigaud. Il a pris le
coup de pilon sur la tempe et s’est écroulé d’un seul
coup. Toutmou. Toujoursvivant,maispaspourlong-
temps. Letempsdetrouverlecœuretdepiqueravecle
grand couteau. En douceur. Léger sursaut étonnant à
l’instantdelamort. Ilavaittoujourslabiteàl’air.
C’est facile de tuer. C’est après qu’il ne faut pas
sefaireprendre. Maissiunangeestcommanditaire: il
n’yapasderisque. Là,ilmedisait(sonsouriredisait):
Vas-y. Tufaisbien. C’estlemoment. Avantqu’il
ne remonte. Personnenel’attend.
Letempsdetirerletypedansunechiotteetdere-
montertranquille,l’angeavaitdisparu. Quandlebou-
lotest fait, les anges disparaissent.
Le café était plein. Ça fera beaucoup de suspects
quandontrouveraletype. Ici,personnenemeconnaît.
Payerlabièreanonymement. Combiençafait? Ramas-
ser la monnaie, négligemment.
13Prêt pour Harmaguedon
La pluie a cessé. Il fait presque doux. Retour au
pavillon. J’ai obéi à l’ange.
Qu’ontcesgenouxàtrembler? Penséesconfuses
danslegrandfauteuildusalon. Pourquoiunanges’in-
téresserait-il à moi ? Il poursuit évidemment un but,
mais lequel ? Annonciateur de la lutte finale, la véri-
table,ladéfinitive,luttefinale. Cellequelepatriarche
disait inévitable…
Que dit la Bible au sujet des anges ? Le vieux
volume que lisait souvent mon père (le patriarche) est
couvert de poussière. C’était sa Bible. Gros volume
aux pages qui gondolent sur les bords. Retrouver où
ilestparlédesanges. Finalement,çadevaitpréoccuper
mon père parce c’est une page marquée par une carte
postale (un gros plan de gargouille de je ne sais plus
quelle cathédrale).
Le patriarche était témoin de Jéhova. Dissident,
mais pur et dur. Surtout dur. Il lisait la Bible tous les
jours. A haute voix. Et il occupait sa retraite à étu-
dierl’hébreuetàsecolorerdekabbale. Lesvaleursnu-
mériquesdeslettres,lessignesdestemps,toutça…Un
exemple(souvententenduetré-entendu): lalettrewaw
en hébreu, vaut 6. Donc, www ça fait 666 ! Il triom-
phait : C’est pas un signe ça ? La grande toile qui met
son filet sur le monde est un signe de la fin des temps.
La marque de la bête…
D’autres fois, il expliquait l’origine du nombre
666. C’estlenombretriangulairede36(lasommedes
36 premiers nombres). Et 36 est le carré de 6. Les 6
14René Abel
joursdelacréationarriventàleurfin. Toutestaccom-
pli. Le monde est en fin decourse. 666est lenombre
descrisesdelafin…
Laissons les calculs et ouvrons la vieille Bible : Il
estécritau livre du prophèteEsaïe:
L’annéedelamortduroiOzias,jevisl’Eter-
nel, assis sur un trône haut et élevé, et les plis de sa
robe remplissaient le Temple. Des séraphins se te-
naient audessusdelui. Ilsavaient chacunsixailes:
Deux pour se couvrir le visage, deux pour se couvrir
les pieds et deux pour voler…
Ilyaplusieurssortesd’anges. Monangedoitêtre
du genre séraphin. Même si ses ailes ne sont pas très
visibles. Celles du bas surtout, plus petites, cachant le
bas du corps, ombre floue, en grisé clair, à peine vi-
sibles, comme des nageoires évanescentes. Les autres
ailes,plusgrandes,ressemblentaussiàdesnageoireslé-
gères,translucides,flottantes. Ondiraitquel’angere-
pose sur une queue invisible.
Delà,ilpeutpartiràunevitesseincroyable,d’un
seulcoup,commeunefuséesilencieuse,etdisparaître,
à une hauteur vertigineuse, dans le ciel. Quel humain
n’aurait pas aimé être un ange?
Mais pourquoi se couvraient-ils les pieds ? Le
visage, bien sûr, à cause de l’éclat insoutenable de la
gloire divine. Mais les pieds ? Les anges ont-ils des
pieds ? Est-ce que ça ne serait pas plutôt le prophète
quiimaginedespiedsparcequeleshumainsenont?
En tout cas, le mien est un ange tueur. Comme
autrefoisl’angequiatuélespremiersnésdeségyptiens.
On ne rigolait pas, en ce temps-là. Les contrevenants
15Prêt pour Harmaguedon
-marlous, truands, crapules, gougnafiers- étaient pu-
nis. Il y avait des justiciers célestes. Un ange vaut bien
uncommissaire,non? Etçavoleplushaut.
Detoutesfaçons,cequicompte,c’estl’humanité,
non l’homme. L’idéal, non l’accident. La vie, non les
maladies. L’angenetuequelesbêtesmalades.
Selon nos lois, c’est impossible. Il faut donc le
faireen catimini. Pour l’ange, c’est facile. L’auxiliaire
delajusticedivineneconnaîtnileslois,nilesembou-
teillages, ni les paperasses.
Maisunangetoutseuln’yarriverapas. Ilnepeut
quemontrerlavoie. Anousd’agir! Surlavoied’Har-
maguédon. Débarrasserletroupeaudesbêtesmalades.
Trèsgrostravail. Apleintemps! Pourleshumainsqui
ont été choisis…
Retouràlaréalitéordinaire. Pourquoivivreici?
Ilyadelaplacepourquatreoucinqetmêmeunchien.
Maispouruntypeseul,c’estvaste. Ilyaeudesfemmes,
bien sûr, mais jamais pour longtemps. La dernière,
c’était Maryse.
Ça n’est pas toujours facile d’être seul, mais c’est
encorepluslourdd’êtreseulàdeux,touslesjours,sous
lemêmetoit,dumatinausoir. Unerégulière-légaleou
non-occupetoutl’espacequ’ellepeut. Jouraprèsjour,
elles’enracine. Plusletempspasse: pluslesracinessont
difficiles à arracher.
16René Abel
En ce temps-là, Maryse était à demeure en per-
manence. Evidemment, l’aventureestarrivée. Laren-
contre imprévue. Hors programme ; hors tout. Ren-
contrée par hasard, la fille était belle. Consentante et
inventive. Commelafemmeétrangère-danslaBible:
«Enivrons-nousd’amourjusqu’aumatin»
Unehistoirevieillecommelemonde…Comment
s’appelaitlafille? Oublié! Ons’estretrouvél’undans
l’autre. Pourtoutelanuit. Aumatin,jecroisqu’ellene
savaitpasexactementcommentj’étaisarrivélà. Dansle
mêmelit. Pourunpeu,onseseraitdit«vous». Bref,
cequ’onappelleuneaventuresanslendemain. Maisva
expliquer ça à la régulière !
Connement,jeluiaitoutraconté,àMaryse. Pen-
sant que ça l’amuserait. Mais pour une femme qui se
voitinstallée: c’est la remise enquestion desavantages
acquis. Des droits acquis.
Le foutre, la trique conduisent le rêve. Chez
l’homme, c’est toujours comme ça. Et ça commence
tôt. Onfaittoujourslemêmerêve. Plusd’expérience,
mais pas plus de sagesse.
Etl’âgen’arrangerien. Lefuturestderrière. Les
beaux rêves deviennent des réalités miteuses. Un vieux
moine,c’estencoreunmoine. Maisunvieuxchnok,ça
n’estplusunjeune. Ilnebandeplusguère-cequin’est
pasgênantpourunmoine,maisparfoispéniblepourle
vieux chnok.
Reste que le petit jeune est devenu un vieux con.
D’ailleurs,saDulcinée,elleaussi,estdevenueunemé-
mère. De sa jeunesse, elle a gardé les bons principes.
Paslesfesses,maislesprincipes. C’estmêmepluscom-
modepours’asseoir. Danslegrandâge,riendetelque
17Prêt pour Harmaguedon
lesprincipes. Quandtoutfoutl’camp,i’n’yplusqueça
devrai! Lecorpss’écroule,maislesprincipestiennent
bon-et même,ils se renforcent.
C’est comme avec Maryse. Presque six mois de
rêve compact. Et deux ans d’habitudes sur la lancée.
Elle aimait faire l’amour et savait partager son plaisir.
Lesmotsqu’elletrouvait-danslesmomentsdefolie…
Jouir d’abord, mais sitôt après, on pense à
l’avenir. Fini l’amour. Affaire terminée. Classée sans
suites. Intense en son temps, mais la source est tarie.
Passons aux choses sérieuses. Ou alors, on arrête les
frais. Leplustôtpossible. C’estcequej’aifait.
Elle s’est accroché, évidemment. Mais le terrain
étaitglissant. Lesgrandssentiments. Lesgrandeseaux.
Faiblessedescorps.! Fallaitl’entendre:
« Je suis malade ! Tu ne peux pas me laisser ! Je
suisenceinte. C’esttoilepère. Légalement. D’ailleurs,
il faut que je revois le médecin : ça a l’air de mal se
passer ».
En fait: il ne s’est rienpassé. Ça devait être une
grossessenerveuse. Maisjelavoyaisvenir. Pourlapen-
sion, plus tard. Elle n’avait jamais aimé les gosses et
je ne la voyais pas en train câliner un gosse chiard et
braillard. C’était juste un cas de figure. Histoire de
rendrelemonsieurresponsable-aucasoù.
Paradoxe: On ne commande nilesérections, ni
les sécrétions. Mais il faut les assumer. Légalement.
Les conséquences de l’amour. Après, c’est le cloaque.
Lecloaquelégal. Cequelespsys, lesjuges,lesflics,les
moralistesappellent: la normalité.
18René Abel
Au fond, c’est quoi la vie ? Une petite aventure
quiterminemal. Lavieillesseetlamort. Çafinittou-
jours comme ça. Même si tu gagnes le gros lot : ça ne
t’empêche pas de vieillir. Evidemment, ça facilite les
contacts,sit’asgagnélegroslot. Maisfautpastroprê-
ver: unvieuxconresteunvieuxcon. Saufs’ilaunange
de son côté.
Allons, il faut tenter de vivre, comme dit le poète.
Ecoutonslesnouvellesdujour. Laradiodéblatère. Un
jeunecon-futurministre,peut-être? Entoutcas,ila
faitl’Enaetilaunevoixradiophonique:
« Cette année a été une bonne année pour les
marchésfinanciers…Ondiracequ’onveutdelanou-
velle donne mais -comme disent les anglo-saxons : Ça
fonctionne… »
Farceur! Lajungleaussi: çafonctionne. Lesgros
bouffent les petits. C’est naturel. En attendant d’êtres
bouffés par de plus gros qu’eux. Dans la jungle, c’est
comme ça. Et ça fonctionne.
Evidemment, la démocratie : c’est plus difficile
à faire fonctionner. Il faut des citoyens, des règles,
deslois…Pourempêcherlesgrosdeboufferlespetits.
C’est pas facile… La nature, c’estde laisser faire. Tant
pis pour les petits… C’est de la viande pour les préda-
teurs.
Ilsontbondos,lesmarchésfinanciers. Etquiles
orientent,lesmarchés? Toujourslesmêmeshistoires.
Lacléouvrelaporte;lavoitureatournédanslarue;les
marchésfinancierspréfèrent…Desénoncésoùlesujet
n’estpasl’agent. Lacléneveutrienetnefaitrien. Mais
celui qui a la clé peut, par elle, ouvrir ou fermer. La
bagnole ne fait rien, mais celui est au volant change la
direction…L’hommefaitl’histoire,biensûr,maisqui
19Prêt pour Harmaguedon
faitl’homme? SonDieu? C’estquisonDieu? César?
Mammon ? Baal? Qu’est-ce quile meten marche, le
monsieur ?
Ceci dit, pourquoi ils se priveraient de nous ba-
ratiner puisque ça marche. La clé ouvre la porte et les
marchés financiers veulent… Le sujet grammatical le
dit : vous pouvez le croire. Et votez pour nous. Faites
le bon choix…
La maladie de l’humanité est la maladie du pro-
fit. Toutpourleprofit. Donc: pourl’exploitationdes
masses. Jadis, c’étaient des masses esclaves, taillables et
corvéables à merci. Aujourd’hui : des masses volon-
taires ou résignées. D’où l’importance du blabla po-
litique et des média qui répercutent, écho fidèle, bien
enveloppé. Et la vie continue… D’une masse devenue
chère à une autre masse moins chère pour satisfaire les
acheteurs. Entrelesdeuxmasses,ilyadegrosprofitsà
réaliser pour les vendeurs.
Dans la Bible, c’est différent. La loi du Jubilé
casselesystème. Touslescinquanteans. C’estécritdans
lelivreduLévitique, auchapitre25 :
«… Pendant six ans, tu sèmeras ton champ ;
pendantsixans,tutaillerastavigneettuenramasse-
raslarécolte;laseptièmeannéeseraunsabbat,une
année de repos pour laterre, unsabbat pour le Sei-
gneur… «
Mais le sabbat des années de sabbat (tous les 49
+1=50ans),c’étaitencoreplusétonnant:
«EncetteannéeduJubilé,chacundevousre-
tourneradanssapropriété…LaterreduPaysnesera
pas vendue sans retour, car le pays est à moi ; vous
n’êteschezmoiquedesémigrésetdeshôtes…«
20René Abel
Si on voulait faire ça aujourd’hui, les nations
puissantes et riches (ce sont les mêmes) ressortiraient
leurs grosses bombes. Soi-disant pour sauver la civili-
sation. Ladémocratie,lesdroitsdel’homme,toutça…
Mais rendre les profits ? Jamais ! Les affaires sont les
affaires.
Ilfauttravaillerpours’enrichiretilfauts’enrichir
pour… Pour quoi, au fait ? Mais pour faire partie des
puissants ! Eux seuls pourront protéger les richesses
acquises.
«Lafortuneduricheestunevilleforte»
Lepatriarchetonnait: Illusionquetoutcela!
« C’est la bénédiction de l’Eternel qui enri-
chit »
Dans la Bible : même la terre a le droit de se re-
poser. Etmêmelebœufaledroitdetirerprofitdeson
travail :
« Tu ne muselleras pas le bœuf qui foule
grain »
C’estautrechosequelagrossebêtequ’onfaittra-
vailler dur, aujourd’hui, aux moindres frais, avant de
l’envoyer à l’abattoir. Les anciens ne connaissaient ni
les veaux en batterie, ni les farines faites avec les détri-
tusd’abattoir. Pourquoionfaitça? C’estmoinscher!
Tétersamèreetmangerdel’herbeestunluxepourun
ruminant moderne.
Unbonpointpourlesmusulmans,ceuxquisont
croyants : Ils croient en un Dieu Un. Ça n’est pas le
21Prêt pour Harmaguedon
fricquiestDieu: c’estseulementDieu. Ilsdevraientse
rendrecomptequeçapourraitcasserlesystème.
Quandviendralafin? DieucontreMammon. La
bellefinale. Je parie sur le Bondieu. Il finira bien par
seréveiller, legrandcéleste. Ilseraittemps. L’homme
est mal parti.
Une sortie au jardin pour respirer un peu. Petit
jardin coincé entre des immeubles qui ont été calculés
auplusjuste(prix,espace,matériaux). Lerésultatn’est
pas terrible, mais les deux arbres sont à moi. Et entre
les deux : un ange.
Jevienssouventlà,enfindejournée,aprèsunpe-
titrepas(lesurgeléestbiencommode). Cesoir,l’ange
n’est pas venu, mais il n’est peut-être pas loin. Retour
sur le passé. L’histoire ancienne. Le passé, ce sont
les femmes. Au fond, l’histoire d’un homme, c‘est les
femmesqu’ilaconnues. Heureusement, ily aaussiles
souvenirs d’enfance…
Au début, ça allait bien. J’étais jeune. Et puis,
un papa qui s’est crevé pour léguer un héritage. Petite
rente, mais gîte de rentier. Un pavillon en banlieue
(avec un bout de jardin) et un petit appartement, sous
lestoits,dansledix-huitièmearrondissement.
J’aime bien cet appartement. Un vieux trois
pièces. Septième étage avec vue sur cour. Pas d’ascen-
seur, mais c’est bon pour la forme. Chiottes sur le
palier, mais l’évier est accueillant aux petits besoins.
Pourtant,mêmelogé,ilfautmangertouslesjours.
22René Abel
Au fil du temps, avec la dévaluation mangeuse de
rente, lesfinsdemoiscommencentdeplusenplustôt
-Ça rapproche du peuple. Il faudrait s’occuper des
titres et des placements, mais les papiers me rendent
malade…
Mais je n’ai même pas envie de louer l’apparte-
ment. C’estunpointdechuteàParisquandlepavillon
devient trop morne. Et puis, là bas, il y a les voisins.
Chouettesvoisins. Assezfondus,souventfauchés,mais
ch…
C’est fou, le nombre de gens qui ont des pro-
blèmes d’argent. Pas des problèmes de gros sous, mais
des problèmes de petits sous. Histoire de manger tous
les jours. Etdepayerson loyer.
Dans le journal, on parle du type trouvé dans les
toilettesducafé. Unvoyageurdecommercequipassait
quelquefois. Un représentant en je ne sais plus quoi.
Ancien prof technique viré pour attentat à la pudeur.
Reconverti dans lecommerce. Un bonvendeur, peut-
être,maistoujoursaussimocheendedans.
L’ange avait dû savoir tout ça bien avant le jour-
naleux. C’est lui, l’ange, qui a programmé la mort du
pourri. Je n’ai été que l’intermédiaire. Le bras de la
justice,enquelquesorte. Unmeurtreoudeux,c’estde
larigolade,àcôtédelagrandebataillefinaleàvenir…
Le monde disparaîtra à cause de son injustice.
CommelerappellelelivredesProverbes:
«Lajusticeélèveunenation»
23Prêt pour Harmaguedon
La justice l’élève, mais l’injustice la détruit.
Malgré tous les discours philosophico-religieux : Les
hommesn’ont rien appris…
Oiseaux dans le jardin… Une mésange à longue
queue. C’est rare ici. On voit souvent des nonnettes,
descharbonnières,destêtesbleues,maispresquejamais
des mésanges à longue queue. Des mésanges huppées :
je n’enaijamaisvu dansle jardin. Lesangesaussisont
rares. Saufle mien. Un habitué.
Souslapluiefine: untouràl’appartement. Bus
etmétro. Gens mornes, dansle métro. Lescorpssont
transportés, mais les regards vides, distraits, ennuyés,
figurentquelesgenssontabsents. Iln’yaquedescorps
dans le métro. Plein de corps aux heures d’affluence.
Ça ne sentpas toujoursbon.
Au sortir du métro, un clochard fait la manche,
un jeune mal rasé :
- T’as pas dix balles ?
Si, je les ai, mais je les garde. J’aime mieux les
putes. Au moins, elles, elles proposent quelque chose
enéchange. Etpasn’importequoi.
L’appartement n’est pas loin. Il suffit de des-
cendreunpeudanslarueetdemonterquelquesétages.
C’est chez moi là-haut.
Au bas de l’escalier, je croise, Martine, la gosse
desvoisins. Unegossemalingreavecdesyeuximmenses.
Bizou. Ellehabiteàl’étagedudessousdechezHubert,
l’écrivain méconnu.
24René Abel
Pour l’écrivain, je devrais plutôt dire : inconnu.
Leséditeursluifontlagueule. Ilesttoujourscalfeutré
chez lui. Silencieux, griffonnant, rêveur, devant une
tisane froide.
La petite vient quand ses parents ont des ruses
entre eux. Des ruses, des scènes, des disputes sonores.
Des éclairs de brutalité, de paroles sordides. Alors,
ellegrimpeunétageetvientretrouverlepoètemaudit.
C’est souvent.
Une petite gosse délurée, vive, charmante. Dans
les dix ans. Enfant de couple "bi-culturel". Père mu-
sulmanetmèreengrosséejeune. Lui,belhomme,mais
fauché. Elle,bellejeunefilledebonnefamillequi,sur
le tard, pense à l’avenir. Ce qui fait, au fil du temps,
biendesoccasionsdes’opposer. L’hommeetlafemme
ont eu des moments de présent à partager, mais pas de
futur.
Ça n’est pas toujours facile à vivre pour la gosse.
Quandçavamal,elleprendsonchatetsescahiersetar-
rivechezl’écrivain. Ilssympathisentbientouslesdeux.
Lesamisentrentsansfrapper. Hubertestchezlui,
attablé avec Gérard devant une bouteille presque vide.
Martine est à l’école et ne vient jamais le matin (sauf
le samedi et les jours de fête, évidemment). De toutes
façons, les discours politiques ou les propos grivois ne
sontpaspourelle. Gérardalechamplibre.
Hubert ne dit rien. Son œil de poète maudit
s’éclaireparmoment,auxparolestonitruantesdel’ami
Gérard. L’amiestdéjàunpeusaoul,commed’habitude
25Prêt pour Harmaguedon
à cette heure-là. Lorsque j’arrive, il vitupère contre je
ne sais qui :
-…Ses coups fourrés, en douce, il les fait dans
le noir… Bon, et ben y’a qu’à allumer la lumière (une
gorgée). Jet’aivu,mec. Danslesprojos: t’asuneface
decul. Enmoinssympa. C’esttonvraivisage. Quandj’
voistagueule,j’aienviedetel’arranger. Tuvoiscomme
jesuisgentil. (unegorgéerageuse)Maismaintenantque
jet’aivu: çan’vapasêtr’pareil. Aveclescopains,onne
vaplusmarcherdanstesdiscours. Y’alongtempsqu’on
sefaitarnaquer-d’accord-maisc’estfini. Quandc’est
la grève : c’est la grève. Jusqu’au bout, on ira. (Une
gorgée décidée) Onlesvaincra !
Il continue en espagnol, la langue de son père,
enécrasantfortementlesaccentstoniques: El pueblo
unido, jamás será vencido. Puis se reverse à boire,
mélancoliqued’unseulcoup,pensif:
- Ceci dit, les syndicats sont, des fois, un peu
cons. Jetrouve. «L’entreprisedégageaitdesprofits»,
qu’ils disent. Et alors ? Si y’a plus de profits à déga-
ger en investissant autrement et ailleurs : on le fait !
Qu’est-cequipourraitlesempêcherdefaireça,dansce
systèmedemerde? C’estçaqu’ilfautchanger: lesys-
tème. L’hommed’abord,lefricaprès. Paslecontraire!
Maisvadireçaausyndicat! Ilsnecomprennentmême
pas de quoi tu parles. « Il faut tenir compte des réali-
tés, les nécessités du marché »… tout ça… Si on allait
par là, on ne ferait jamais de révolution (il rit). Une
révolution, ça ne tient pas compte des réalités : ça les
change…
Eclatderire,fortetbref,commes’ilétaitsoudain
frappéparlajustessedecequ’ilvenaitdedire. Puis,en
martelant les syllabes :
26René Abel
-Tusaisquelesconsquisebaladentavecuntran-
sistor ou qui se payent une télé pas cher sont dans le
camp des exploiteurs. Derrière toutes ces merveilles
bradées, il y a le boulot d’une classe exploitée. Dix,
douzeoumêmequinzeheuresparjourd’unboulotmal
payé: c’estquandmêmemoinscherqueletarifsyndical
decheznous. Etpasdechargessociales! C’estpourça
qu’ondélocalise. C’estlajungle. Etquandleprédateur
ne trouve plus de proies sur son terrain : il change de
terrain. Le prédateurse délocalise…
J’aimebiencequ’ilditsurlajungle: C’estexacte-
mentcequejepense. Lanaturenefaitpasdecadeaux.
Heureusementqu’ilya lesanges…
Cequim’étonnechezGérard,c’estquepersonne
apparemmentnesaitdequoiilvit. Ilestbavardsurplu-
sieurs sujets, mais trèsdiscret surd’autres. Soi-disant,
iltravailledanslapub,danslesrelationspubliques,dans
laphotod’artpourdesrevuesspécialisées…
J’aidéjàdemandéàHubertdequoivivaitsonco-
pain. Evasif, il a été :
-Oh,tusais,moi,jenemêlepasdesaffairesdes
autres. Il vitsa vie et ne se débrouille pasmal. C’est le
principal, non ? Et puis, tu sais, il n’a pas toujours eu
la vie facile. Alors, maintenant : il en profite un peu.
Toutlemondenepeutpasendireautant. Ilnefautpas
critiquer trop vite…
Sans doute, mais clair, ça ne l’est pas. On ne
saura pas de quoi il vit maintenant. En tout cas, ça lui
laissedesloisirs. Etçasemblerentable. Jelesoupçonne
de faire travailler des filles -comme modèles ou autre
chose.
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