Priscilla

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Près de trente ans après la mort de sa tante Priscilla, l’auteur découvre une boîte contenant sa correspondance et des photos. Persuadé depuis toujours qu’elle a connu un destin héroïque pendant la guerre, il décide de mener l’enquête et de faire la lumière sur son passé. Mais c’est une réalité toute autre qu’il ne tarde pas à découvrir.
Lorsque la guerre éclate et que les troupes allemandes envahissent le pays, Priscilla se trouve en Normandie, où elle a épousé quelque temps auparavant le comte Robert Doynel de la Sausserie. Son mari est mobilisé puis fait prisonnier. Sur les conseils insistants de sa belle-famille qui voit en elle une menace pour leur sécurité ? elle reste après tout citoyenne britannique ?, Priscilla gagne Paris, où elle est arrêtée, puis envoyée dans le camp d’internement de Besançon. Libérée quelques mois plus tard grâce à l’aide d’un médecin, elle repart vers la capitale. Mais la vie qu’elle avait menée avant la guerre, faite de défilés pour Schiaparelli et de dîners chez Maxim’s, appartient désormais au passé. Sans papiers, sans amis et tenaillée par la peur constante d’une arrestation, Priscilla va compter pour s’en sortir sur ses charmes et sa beauté, quitte à fermer les yeux sur les trafics de ses nombreux amants et à pactiser avec l'ennemi.
Dans ce texte passionnant qui se lit comme un roman, l’auteur nous raconte la vie secrète d'une femme en temps de guerre et pose une question fondamentale : qui sommes-nous pour condamner les choix de ceux qui, d’une certaine façon, luttaient pour survivre ?

Publié le : mercredi 11 février 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246810742
Nombre de pages : 528
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À Lalage, Imogen, Tracey et Carleton

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« Tout est simple chez les hommes, tout est simple chez les femmes, quand on les regarde du dehors et qu’on les voit hésiter sur les bords de ce monde où ils entrent en riant. Et tout est simple chez eux quand on les explique, bien plus tard, la vie bouclée, après leur mort, et qu’on contemple ces existences qui ne sont plus rien que de l’histoire. C’est quand il se déroule et se noue que le destin est obscur et souvent mystérieux. »

Jean d’Ormesson, Au plaisir de Dieu

« Allons, il y a bien pire que la fornication. »

Allan Massie, L’Honneur d’un homme

« Racontez tout. »

Graham Greene à Gillian Sutro
PREMIÈRE PARTIE
1.

L’interrogatoire : 1943

Le troisième jour, des hommes de la Gestapo arrivèrent armés de mitrailleuses et conduisirent Priscilla au 11 rue des Saussaies. Elle fut emmenée dans le sous-sol et déshabillée. L’air était confiné, aspiré dans les caves par un ventilateur qu’il fallait actionner à la main. Sous une grosse ampoule électrique, une femme en uniforme gris procéda à une fouille corporelle complète et humiliante, à la recherche de capsules de cyanure, et examina ses vêtements les uns après les autres. Puis on lui ordonna de se rhabiller et on la conduisit à l’étage supérieur, dans une grande pièce où un homme l’interrogea durant douze heures.

Priscilla était habituée à ce que des étrangers lui posent des questions indiscrètes. Dans le camp d’internement de Besançon, on lui avait fait remplir des formulaires pour connaître ses origines familiales, son groupe sanguin, le nom de ses parents, ses opinions politiques, sa religion. Il lui fallait écrire les réponses en double exemplaire et la tâche était délicate quand on ne parlait pas allemand. Le commandant avait reproché à une détenue d’avoir écrit « domestique » dans la case religion.

Cet interrogatoire-là était plus poussé, plus habile. Plus personnel.

L’homme parlait français, mais il était évident qu’il connaissait l’anglais. Il était inutile de mentir, semblait-il dire en quelque sorte. Où était-elle allée à l’école ? Quels livres aimait-elle lire ? Il l’interrogea sur sa mère et son père, passant ensuite à son mariage et à ses amants. Il compara ses réponses aux deux cartes d’identité que la Gestapo avait trouvées sur elle et à celles qui lui avaient été confisquées lors d’un précédent interrogatoire par la police française. Il avait bien préparé son travail et se montra sans pitié.

Quand était-elle venue en France pour la première fois ? Pourquoi était-elle restée ? Les autorités d’occupation l’avaient libérée de Besançon, remarqua-t-il, parce qu’elle attendait un bébé. Qu’est devenu ce bébé ?

Il est mort, répondit-elle.

Le regard de l’homme se posa sur elle, puis sur la carte d’identité no 40CC92076, au nom de Priscilla Doynel de la Sausserie qui mentionnait « sans profession ». La carte n’était plus valide depuis le mois d’octobre de l’année précédente.

Il prit son passeport britannique et le feuilleta : Priscilla Rosemary, née le 12 juillet 1916, à Sherborne (Angleterre). Taille, 5’9 – [1,70 m]. Couleur des yeux, bleu.

Le passeport – no 181523 – avait été délivré à Londres le 10 mars 1937, presque deux ans avant son mariage. Elle avait tenu à le garder en dépit des conseils de tous et ne l’avait pas jeté dans les toilettes comme le lui avait recommandé avec insistance sa belle-sœur française. Heureusement qu’elle s’en était tenue à sa première identité lorsqu’elle avait rendu visite à Cornet dans son hôtel. Si on l’avait arrêtée avec ses faux papiers français, au nom de Simone Vernier, elle aurait été exécutée.

Simone Vernier, Priscilla Mais, vicomtesse Priscilla Doynel de la Sausserie : elle était écartelée entre toutes ces identités, mais grâce à ses yeux bleus et à ses cheveux blonds les Allemands l’avaient laissée tranquille. Elle se souvint de sa meilleure amie, Gillian, qui, avant la guerre, lui avait susurré en rentrant les joues : « La beauté, c’est notre première carte d’identité. »

En effet, pour Priscilla, ce fut la plus convaincante dans le Paris occupé par les nazis. Car le lendemain son interrogatoire fut brusquement interrompu : une personne influente au sein de la Gestapo était intervenue. Le soir même, elle fut relâchée. On lui demanda de signer un document sur lequel ses réponses avaient été reportées, confirmant ainsi leur véracité. Puis on la conduisit dans la maison de repos de Saint-Cloud, adresse qu’elle avait donnée comme la sienne.

DU MÊME AUTEUR

La Vision d’Elena Silves, Albin Michel, 1991.

Héritage, Grasset, 2011.

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