Prison d'Europe

De
Enfermé dans une prison allemande pour sept longues années, Michaël, un Africain émigré, s'interroge sur les raisons qui l'ont mené à sa chute. Jeune homme insouciant et plein de vie, il s'est rapidement heurté aux « galères » qui attendent les clandestins : misère, « débrouillardise » qui conduit souvent aux limites de la légalité ; la rencontre avec la femme blanche, mélange amer de sexe et d'argent. Et tandis que Michaël revoit le film de son passé, la vie en prison, ce monde à part, se déroule pour le lecteur au fil des pages, avec son lot de bagarres, ses trafics, mais aussi ses amitiés. Prison d'Europe est un récit poignant et juste sur l'incarcération. C'est aussi un cri d'alarme lancé aux jeunes Africains désireux de partir tenter leur chance dans un monde idéalisé dont ils ignorent les écueils. Un roman choc.
Publié le : mardi 30 juin 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782917591826
Nombre de pages : 144
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Extrait
La prison était affreusement silencieuse, ce soir-là; comme un cimetière perdu dans la nuit. Et dans notre étroite petite cellule, le froid glacial que déversaient les murs et qui meurtrissait le cœur trahissait un automne précoce. Et pourtant...

Hier encore, il faisait chaud dans notre misérable cachot; atrocement même. Et nous avions parfois l’impression d’y étouffer. L’air y était toujours lourd, malgré cette discrète fraîcheur qui, de temps à autre, soufflait sur Francfort. Il nous semblait d’ailleurs que le ciel, à son tour, s’était subitement mis à nous en vouloir, comme si la justice des hommes ne nous faisait pas assez payer les crimes dont nous étions accusés. Aussi, durant toute cette période de chaleur infernale, me contentais-je d’aller au lit sans toucher à mes couvertures, ne gardant sur moi que ce qui préservait ma pudeur, tandis que Gerhard, mon compagnon d’infortune, ronflant tel un fauve repu, m’offrait sans gêne aucune l’indécence de sa nudité blanche.


C’était un spectacle fort désagréable, et je n’arrivais pas à m’y faire. Servi de surcroît de bon matin, il me semblait présager une sombre journée devant moi bien que, en vérité, je fusse déjà fixé sur ce qui m’attendait désormais. Seulement, ne trouvant sur le moment rien de mieux sous la main pour me défendre du diable, j’étais devenu, avec le temps, de plus en plus superstitieux. Et quelquefois, à l’heure du réveil, je n’hésitais pas à fermer les yeux et à m’habiller à tâtons pour ne rien surprendre de cette impudicité qui, j’en étais finalement convaincu, ne pouvait que faire mon malheur.

Dans d’autres circonstances, évidemment, un tel comportement me serait apparu complètement absurde. Mais le drame que je subissais depuis des mois et qui, comme un cauchemar épuisant, me rapprochait souvent de la folie, avait fini par me persuader et, d’une certaine manière, me consoler aussi, qu’il n’y avait rien de superfétatoire dans mon attitude. En plus, j’avais déjà les nerfs totalement usés par la détention. Comme celle-ci était préventive, je ne sortais pratiquement jamais de ma cellule, en dehors des trente minutes de promenade quotidienne qui, deux fois la journée, m’étaient dues dans une petite cour isolée, bouchée la plupart du temps par un coin de ciel qui ne cessait de se voiler. Ainsi, la moindre vague de chaleur, tout en me faisant suffoquer, agissait inévitablement sur mon humeur au point que, quelquefois, je ne me supportais même plus.

Généralement, cependant, j’étais d’une nature tranquille. Et la geôle, immanquablement, m’avait encore assagi. D’ailleurs, au fond, j’étais meilleur que ma réputation. Et les rapports que j’entretenais maintenant avec Gerhard n’étaient pas sans complicité. Mais l’horreur qu’il y avait à passer tout l’été et toutes les autres saisons enfermé comme une bête en cage me mettait simplement en rage. Ce faisant, plus exaspéré qu’ahuri, je trouvais obscène et inacceptable l’habitude que prenait à présent mon camarade de cellule de dormir nu ces dernières nuits. Il m’était donc aisé de lui en vouloir et de rouspéter à longueur de journée; même si c’était pour rien.

Durant cette période, toutefois, Gerhard ne semblait pas prendre au sérieux mes crises. Bon comme un moine, il faisait toujours mine de s’étonner devant mes colères. Et sa superbe nonchalance finissait par me désarmer et, parfois même, par me donner le regret de mon intolérance.

Avant-hier, néanmoins, sans doute parce qu’il avait, à son tour, les nerfs à fleur de peau, il me dit, un peu excédé par le rituel de mes protestations :

— Écoute-moi bien maintenant, Michaël. Tu vas cesser pour de bon de jouer au con ou à l’imbécile, comme il te plaira, et comprendre, merde quoi ! Que nous avons toute cette putain de vie à réapprendre dans ce maudit trou...

— Je sais, l’interrompis-je, et je te l’ai déjà dit. Mais ça me gêne tout bonnement de dormir toutes les nuits avec un homme nu dans la même piaule.

— Je m’en fiche de ce qui t’embête ou pas, cria-t-il aussitôt. Seulement, ne m’oblige pas à imiter ces idiots qui, pour prendre leurs nanas les plus légitimes, se retirent dans l’obscurité la plus totale et se déculottent dans la pudeur de leurs draps. Je t’en prie, ne me condamne pas à cela. Tu n’y as aucun droit.

Surpris, je ne l’étais point par ce langage que je connaissais maintenant fort bien. D’ailleurs, quelquefois, c’était un plaisir rare que d’entendre Gerhard râler et insulter. Le monde entier y passait, tout comme s’y reflétait toute une culture reprise par une imagerie on ne peut plus féconde. Par conséquent, même ses emportements arrivaient à me faire souvent rire. Mais pas cette fois-ci, car je n’avais plus aucune envie de plaisanter.

— Moi, par contre, lui lançai-je, ça ne m’est pas du tout égal. ça m’ennuie même; et fortement. Et tu le sais parfaitement.

Il se tut un instant, alluma nerveusement une cigarette et tourna en rond un moment dans la pièce.

— C’est de la provocation pure et simple, ce que tu fais là, ajoutai-je en durcissant le ton. Et je t’assure, au fond, c’est loin d’être drôle.

Il sourit, un peu ironiquement, et se gaussa :

— Et cela te donne naturellement des idées.

— Tu penses, coupai-je sec, vexé. C’est vraiment mal me connaître.

— Tu la fermes alors, dans ce cas.

— Tu permets !

Je commençais à trembler de tout mon corps, tandis que sa subite arrogance décuplait mon irritation. Pourtant, nous n’en viendrions pas aux mains.

Même s’il y tenait. Jamais, en effet, on ne m’y reprendrait à taper du poing sur un gars. Impuissant dans ma rage, je jurai.

Gerhard se calma aussi au bout d’un moment. Il vint ensuite vers moi, m’offrit une cigarette et me serra amicalement la main.
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