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PSYCHOZE
DU MÊME AUTEUR
Deux et deux, Planète rebelle, 2000. Une mère, Pleine Lune, 2008. Drag, Tryptique, 2011. Finaliste du prix Marcel-Thiry de la ville de Liège Utop, Tryptique, 2012. Chinetoque, Tryptique, 2013. Schizo, Tryptique, 2014. CHEZ LE MÊME ÉDITEUR
Marie Cardinal,L’inédit, roman, 2012.
Juan Joseph Ollu,Un balcon à Cannes, nouvelles, 2012.
Monique Lachapelle,L’origine du monde, roman, 2014.
Stéphane Lefebvre,Infidélités, roman, 2015.
PSYCHOZE
1043, rue Marie-Anne Est Montréal (Québec) H2J 2B5 514658-7217 apediteur.com Photographie de la couverture : Monick Lanza Dessin de la page de garde : Lætitia Giraud Révision : Fleur Neesham Données de catalogage disponibles auprès de la Bibliothèque et Archives nationales du Québec Annika Parance Éditeur remercie la Société de développement des entreprises culturelles du Québec (SODEC) pour son soutien financier. Dépôt légal — Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2016 Dépôt légal — Bibliothèque et Archives Canada, 2016 ISBN PAPIER 978-2-923830-34-6 ISBN E-PUB 978-2-923830-36-0 ISBN PDF 978-2-923830-35-3 © Annika Parance Éditeur, 2016 Tous droits réservés
On dit qu’à force d’ascèse certains bouddhistes parviennent à voir tout un paysage dans une fève.
Roland Barthes,S/Z, Les éditions du Seuil, 1970
L’APPARITION
IL EST VRAI QUE LES CHOSES ONT CHANGÉ de texture : la matière vibre et le sol semble onduler. De plus, même le jour, il y a une étrange atmosphère nocturne, comme si le Soleil lançait une lumière noire. Marie-Christine ne sait pas s’il faut imputer cette étrangeté à un défaut de perception ou à un phénomène physique. L’univers va-t-il à la dérive ? De plus, elle ne cesse de faire des cauchemars où Montréal est engloutie sous l’eau. Elle soupçonne que le monde vit une grande mutation. « Comme nos voix, ba da ba da, da ba da ba da », chantonne-t-elle avant de s’endormir. Apparaît devant elle une image : c’est un vieil homme barbu qui ressemble à une icône. Elle est perplexe : elle ne croit pas en Dieu, mais ce personnage répond aux descriptions que l’on fait de lui en général. Puis l’homme commence à parler. Elle voit ses lèvres remuer. — Je suis le Grand Zorg. Et je suis ici pour t’aider. Elle ne peut que poursuivre cette étrange conversation. — M’aider en quoi ? — À combattre les NaZ, avec un z majuscule. — Mais qui sont-ils ? demande-t-elle en faisant fi de l’irréalité de la situation. — Ils sont les émissaires du Mal. Ils comptent éliminer les Judéioformes. Ils s’en prennent à des gens comme toi. Au même moment, le téléphone sonne. Elle répond après avoir hésité. — Oui ? Un long silence la laisse perplexe. — Oui, oui. Elle raccroche en se disant que l’interlocuteur est sans doute un blagueur qui aime entendre les gens balbutier. Entre-temps, le Grand Zorg a disparu. Il n’y a que le spectacle habituel du grand érable se déployant devant la fenêtre. Elle se fait un thé, question de retrouver son calme. Elle décide de ne parler à personne de cette étrange vision. Elle s’empare de cette Bible jadis achetée à rabais et elle lit le passage sur l’Apocalypse. Des anges claironnent la fin de l’humanité et elle ne peut que frissonner. Elle a pourtant un esprit logique. Après tout, elle fait une maîtrise sur le fameux essai de Roland Barthes intituléS/Z. Mais elle n’a écrit que quelques lignes. « Hommes et femmes ne cessent d’échanger leurs masques », a-t-elle commencé. Demain, il y a cours. Les autres étudiants ont l’œil dur. Quelquefois, elle croit être une intruse dans le monde des idées. Avec peine, elle s’efforce de faire des commentaires pertinents. Mais, se dit-elle, la connaissance n’est peut-être qu’une forme déguisée de l’ignorance. Et elle se couche en s’attendant à faire des cauchemars.
LE TEMPS PERDU
ZOÉ CONCLUT SON EXPOSÉ en affirmant que la prose de Jean Genet est comme de la dentelle. « Bien », dit le professeur en tapotant sur la table avec son crayon. Marie-Christine sait que c’est à son tour de parler. Elle se redresse sur sa chaise. — Genet était peut-être réellement un saint. Certains toussotent. Le professeur fait une pause avant de dire : — Peut-être poussez-vous trop loin les choses, Marie-Christine. Marie-Christine est distraite. Elle pense au Grand Zorg. Qu’était-il ? Une vision ? Un être ? Et qui sont ces NaZ ? Cette fille qui pianote sur son ordinateur portable est-elle une NaZ ? Pour cacher son trouble, elle baisse la tête avec une déférence feinte. Zoé l’invite à nouveau à prendre un pot après le séminaire. Elles se retrouvent dans un petit bistrot de la rue Sainte-Catherine. Marie-Christine sait que Zoé la courtise. Elle aime cette attention, même si elle est une hétérosexuelle malheureuse. Marc l’a quittée il y a déjà six mois en disant : « Je n’aime de toi que ton oreille droite, celle qui perçoit les mots. Mais ton oreille gauche évacue les fantasmes. Tu ne comprendras jamais rien à l’amour. » Il est vrai qu’elle n’écoutait plus Marc qui parlait de systèmes géométriques étranges. Comment peut-on passer son temps à tout calculer ? se demandait-elle. Puis, il y a quelques jours, elle a vu Marc en compagnie d’une grande femme androgyne. Elle s’est souvenue qu’il écrasait sa poitrine en déclarant : « Tu serais mieux sans cela. » Elle tient à son corps de femme. Elle se console en se disant qu’elle n’est pas un castrat comme la Zambinella, le personnage central de la nouvelle de Balzac que Barthes décortique dansS/Z,étude singulière saluée, entre autres, par une Georges Bataille. C’est l’histoire d’une méprise terrible. Un jeune artiste, Ernest-Jean Sarrasine, tombe éperdument amoureux de cette Zambinella, persuadé qu’elle est une femme et dont il découvrira qu’elle est en fait un castrat. Sa passion le tuera. Mais moi, je suis vivante et entière, se dit Marie-Christine. Peut-être que Marc ne tolérait pas sa féminité. Pourtant, elle a ressenti un grand vide après le départ de Marc. Elle s’ennuyait de ses longues tirades sur la beauté des nombres. Surtout, elle désirait encore ce visage parfait : Marc avait tout d’un Apollon. Seule, seule et forte, se répète-t-elle. Zoé ne semble pas remarquer que Marie-Christine est perdue dans ses pensées. Elle commande deux bières et elle se renverse sur sa chaise en déclarant : — Oui, j’ai feuilleté un magazine de mode. J’ai failli à mes obligations de théoricienne. J’ai lu un article sur la légalisation de la prostitution. Qu’en penses-tu ? — Je crois que les corps n’ont aucune appartenance. — Donc tu es pour ? — J’ai vu les vitrines à Amsterdam. Non, je suis contre. Une prostituée noire aux jambes couvertes de bleus m’a presque fait pleurer. Ainsi va le martyre de nos jours. — Tu sais que je me vends. Tu crois que je vis un calvaire ?
— Peut-être. — Moi, je stipule que les femmes devraient se donner aux femmes. Il n’y aurait plus d’oppression, seulement de la coopération. Zoé se prostitue pour faire comme Nelly Arcan, dont elle a lu tous les livres. Et elle prétend que le seul défaut de Nelly Arcan était son penchant pour les hommes. Zoé fait du pied à Marie-Christine, qui ne s’en offusque pas. Si elle était un homme, elle dirait à Zoé de changer de nom, de choisir Odette, par exemple. Elle regarde distraitement par la fenêtre. Une jeune prostituée accoste un homme. C’est si vénal, se dit-elle. — Mais Barthes s’est insurgé contre les dogmes, dit Marie-Christine. — Toi et ton Barthes ! réplique Zoé en passant sa main dans sa chevelure oxydée. Marie-Christine boit une gorgée de bière en pensant au Grand Zorg. Selon Barthes, Z comme dans Zambinella est la lettre de la mutilation, de la castration. Mais pour Marie-Christine, c’est aussi la lettre du nivellement : il y a peut-être beaucoup d’avantages à effacer le sexe. Elle ne peut réprimer cet élan qui la pousse à se confier. — Je vois des choses, commence-t-elle. — C’est que tu as besoin de compagnie. Quand on est si isolé, même les murs ont un visage. Marie-Christine décide de se taire. Si elle parlait de ses cauchemars de destruction, Zoé lui dirait sans doute que l’eau est le symbole de la mère toute-puissante. — Bon, j’y vais, déclare-t-elle. Zoé lui prend la main. — À plus, se contente-t-elle de dire. Marie-Christine se dirige vers l’ouest. Son petit appartement situé près du magasin de l’Armée du Salut est son seul point de repère. Elle a une vie de pauvre. Et, étrangement, l’arrivée du printemps la démoralise. Elle verrouille la porte, puis va s’étendre sur son futon. Voilà que le Grand Zorg apparaît à nouveau. Elle entend sa voix amène. — Tu dois combattre le Mal. Elle décide de répondre. Tant pis si je déraille, se dit-elle. — Mais le Mal ne nous pousse-t-il pas à faire le bien ? — Le Mal, c’est la dénaturation. Elle hésite à poursuivre cette conversation. — Qu’est-ce que la nature, Grand Zorg ? N’est-ce pas le chaos qu’on ne peut dominer ? dit-elle après un long moment. — C’est le respect d’une norme. — La norme est bien relative. — Elle est pourtant nécessaire. Et les NaZ essaient de détruire le monde tel que nous le connaissons. — Et si je refuse de me battre ? — Tu te battras. Elle regarde le vieil homme à barbe blanche. Elle comprend qu’il ne parlera plus pour le moment. Elle se lève et va devant son unique miroir, dans la salle de bains. Voilà qu’apparaissent des petits personnages qui entourent son visage. Elle croit ressembler à une vierge médiévale entourée d’angelots.
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