Putain d'Adèle

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Photographe réputé, Matthieu Varennes s'apprête à partir en Chine, dans les montagnes célestes, lorsqu'il apprend la mort de sa mère, Clémence, qui finissait ses jours, seule à l'hôpital.

Matthieu n'éprouve aucune tendresse pour Clémence. Pour lui, cette disparition est d'abord une libération. Mais l'indifférence n'est qu'une émotion à l'envers. Comment naît-elle ? Que révèle-t-elle? Quelle part Dieu y prend-il ?
Publié le : mercredi 1 février 2006
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782709632119
Nombre de pages : 175
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L'ascenseur avait un parfum de femme. C'était une odeur sucrée, bon marché, pas désagréable.
L'appartement se trouvait au septième étage. La cage d'escalier était sale, jonchée de mégots écrasés. Les murs tachés, couverts d'empreintes, de traces de doigts et de semelles, de merde et de boue.
C'était très bruyant. Le vide pensait tout haut dans un mélange de musique forte, d'émissions de télévisions, d'éclats de voix et de disputes. Un nouveau-né pleurait par petites expirations brèves, comme les chats prisonniers miaulent en cadence.
Il y avait trois serrures à la porte. L'une d'elles avait été ajoutée à la suite d'une imprécise histoire d'escroquerie. Les représentants d'une société fictive, la World Trade Center Company à Vénissieux dans le Rhône, avaient laissé une facture de mille euros pour un changement de literie. Aucun numéro de téléphone n'apparaissait sur le document qui s'ornait en haut à droite d'un W. Les visiteurs s'étaient aussi emparés du contenu d'un coffret de bijoux en bois dont il suffisait d'ôter le couvercle. L'objet portait en cinq ou six endroits la trace étroite des doigts qui l'avaient délicatement saisi et vidé. Cela supposait presque un geste de femme. En ouvrant au hasard les portes des armoires, Matthieu s'était efforcé de détecter d'autres disparitions.
En eût-il trouvé qu'il ne les aurait pas remarquées. L'appartement de Clémence, où il avait vécu jusqu'à ses dix-huit ans, était devenu un territoire inconnu. Après la mort de son père, il n'y était pas venu plus de dix fois en vingt ans et quand c'était le cas, après quelques heures de voiture par l'autoroute, la mère et le fils ne passaient guère plus d'une heure ensemble. Ils n'avaient rien à se dire. Avec quelques mots mal installés dans leur bouche, ils échangeaient des informations sur le temps à Paris et déjà la gêne ruisselait d'entre leurs lèvres. Il refusait de déjeuner, effrayé par la saleté des casseroles, d'une poêle et de couverts que Clémence ne lavait plus qu'à l'eau froide.
— Moi qui avais acheté à manger ! se récriait-elle. Des bons biftecks. Des petits pois. Du fromage. Je les jette alors ?
— Quelle idée ! Tu les mangeras, toi.
— J'aime pas. J'aime que le poulet. Je mange plus que du poulet.
— Pourquoi tu laves pas ta vaisselle ?
— Mais si je lave. Faut pas dire ça.
— Si tes assiettes étaient propres, Anne viendrait. Mais là, tu vois, à cause de ça elle ne vient plus.
— Sûrement !
La nouvelle était tombée un matin d'octobre.
— Votre maman s'est éteinte chez nous aujourd'hui à cinq heures quarante, annonçait au téléphone, après s'être présentée, une infirmière de garde.
Elle avait dit chez nous
, comme elle eût dit à la maison, pour dire l'hôpital d'où elle appelait, au cœur de la France, et cela faisait dans la phrase une note fraîche et soyeuse.
La voix avait quelque chose de chantant. Cette femme, avait pensé Matthieu, n'était pas originaire d'une région où l'on plantait comme des clous les voyelles dans les mots. Il s'était demandé comment procédait le personnel d'un service hospitalier encombré de mourants pour annoncer un décès aux familles. Hiérarchie ? Tableau de roulement ? Y avait-il des tempéraments pour ça ? Comment s'y serait-il pris ? Sur quel ton ? C'était une activité de funambule. Quelques phrases comme une corde tendue. Je sais qu'il est tôt... Je vous prie de m'excuser mais... Je vous appelle pour vous annoncer une triste nouvelle...
Suivait l'information. La mort ouvrait la journée. Bille de plomb dans un lac. Quand le téléphone sonne à l'aube, c'est rarement pour du bonheur.
Matthieu avait donné son accord pour un transfert du corps au funérarium. Mais ensuite ? Fallait-il ajouter quelque chose ? Etait-il redevable d'une convenance ? D'un brin de conversation ? D'une petite monnaie de mots ? Rassurer l'autre. Ne pas le laisser désemparé.
Ça devait arriver, avait-il dit d'une voix très douce.
C'était inutile. Il trébuchait déjà sur le pointillé sonore d'un combiné raccroché et c'était comme s'il avait marché sur ses propres paroles.
La pauvre, avait soupiré Anne, elle est partie toute seule.
Matthieu avait pris sa femme dans ses bras. Elle pleurait un peu. Elle avait de la peine pour un mort qui la concernait à peine. Elle pleure à ma place, songeait Matthieu. Ils étaient assis l'un contre l'autre sur le bord du lit, dans l'ombre de la chambre. Il posait des baisers sur sa joue, dans ses cheveux, répétait que c'était mieux comme ça. Que sa mère n'avait plus sa tête. Qu'une souffrance s'était close.
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