QD Tome 3

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Toute société possède le droit à sa défense. C'est pour cette raison qu'a été créé le Groupement d'Intervention Légitime. Trop tard. Trop tard pour empêcher un physicien d'écrire tout seul le soir, pour combler le vide de sa vie après un divorce. On ne devrait jamais laisser écrire… On ne devrait jamais laisser des idées nouvelles contaminer la société. On ne devrait jamais permettre que leur seule existence remettent en cause les autres, celles d'avant. On ne devrait jamais laisser l'espoir naître dans le coeur de la jeunesse. Si les GIL avaient existé plus tôt, cela aurait peut-être évité...
Publié le : mardi 14 juin 2011
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EAN13 : 9782748175523
Nombre de pages : 383
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QD
André Guirado
QD -Tome3










Roman









Le Manuscrit





© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com

ISBN 2-7481-7553-0(livre numérique)
ISBN 9782748175530(livre numérique)
ISBN : 2-7481-7552-2(livre imprimé)
ISBN 9782748175523(livre imprimé))
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Rome – Italie
Jeudi 3 juillet 2008.

1– Eh ! Regazzi, allora…andiamo !
C’était Roméo qui venait de lancer ça, houspillant ses
camarades assis. Comme toujours, dès qu’une belle fille
passait, il ne pouvait pas faire moins. Question de
réputation. Alors trois… pour lui c’était inévitable,
comme une provocation.
Mais cette fois-ci personne ne le suivrait, il le savait.
Même lui n’y aurait pas été, mais il fallait qu’il le dise et
qu’il fasse trois pas. Sinon la vie aurait été trop fade,
avec ou sans QD. Ils occupaient depuis une heure cette
terrasse de la Piazza Navona, comme tous les jours, à
l’abri du fracas de la circulation automobile. De toute
manière, à trois euros le café ils pouvaient se permettre
de rester un peu. Et, puis cela ne durerait pas
maintenant. Ils avaient dépassé la masse critique et, la
semaine prochaine, ils pourraient se permettre des
locaux plus adaptés. De toute façon, le réseau Ghost
dont ils s’étaient servis timidement au début, pour
trouver des semblables au retour des facultés françaises,

1 Eh ! Les mecs, alors…allons-y !
11
était devenu international maintenant. Surtout depuis
l’avant-veille et la mise hors ligne, encore une fois, du
site de QD. Quelqu’un lança.
– Pourquoi ils ne font plusieurs sites miroirs à
plusieurs endroits, avec des liens pour passer de l’un à
l’autre ? Cela permettrait d’indexer les moteurs de
recherche dans les pays qui n’ont pas encore mis de
barrière de censure anti-QD sur leurs serveurs.
Un autre reprit.
– Oui, et pourquoi on ne le fait pas nous ? C’est nous
aussi QD, non ?
2Un concert de Si, si … répondit à cette proposition.
Un troisième interlocuteur avança.
– On va leur dire en France, sur Le Ghost. J’ai un
hébergement ici et un autre en Chine justement qui est
payé pour un an. D’après mon frère qui travaille là-bas,
si on ne met rien en chinois sur leur hébergement, cela
ne devrait pas poser de problème.
– Et ici, en Italie ? demanda une jeune femme.
Celui qui venait de proposer ces solutions, Silvio
Trentin, reprit.
– Tu le sais Isabella, avec l’Europe on n’est sûr de
rien. Et, sur le réseau, des informaticiens affirment que
les moteurs de recherche américains, et français aussi,
sont programmés maintenant pour ignorer les
demandes concernant QD. C’est la nouvelle cyber-
censure, complétée par les robots censeurs qui traquent
les sites, en déterminent l’adresse électronique, et font
en sorte de la rendre injoignable à partir des pays qui les
mettent en place. C’est comme ça que QD était
injoignable depuis les USA, même un peu avant qu’ils
n’arrêtent le site. Seulement, d’après Ghost,

2 Oui, oui,
12
l’informaticien qui a défini les protocoles du réseau
quantique, un site qui bénéficierait d’un référencement
commercial passerait outre à ces censures. Elles seraient
techniquement inopérantes, pour le moment, dans ce
cas.
Pour le reste, ici en Europe, l’émission allemande a
quand même rendu beaucoup de gouvernements
indécis, sauf en France. Mais je mettrais le site en ligne,
juste pour voir. Et puis on peut acheter des noms de
domaine. En Italie premièrement, mais si c’est pour
qu’ils réquisitionnent le domaine par voie judiciaire du
jour en lendemain, il vaut mieux faire comme les
Français. Ils l’ont pris en Suisse. Pour le moment, c’est
toujours possible. J’ai vérifié, il y en a un tas de
disponible en point org et en point rel même.
Roméo en profita pour relancer son cri de guerre,
pour un autre usage cette fois-ci.
– Andiamo allora !
Cette fois-ci, les réponses fusèrent.
– Si andiamo…
Comme ils allaient partir, Silvio les retint encore.
– Avec ce qui se passe en France, on pourrait prévoir
peut-être. Et puis, il faut trouver d’autres lieux de
rendez-vous, parce qu’ici…
Les jeunes gens hochèrent la tête, approuvant. Il était
un fait que l’endroit alliait l’utile à l’agréable et que la
communauté qdiste italienne le connaissait comme le
seul point fixe. Mais il était aussi vrai que, même en se
limitant à un représentant par communauté, ils
occupaient la moitié de cette terrasse et une bonne
partie des autres sur cette place immense, grande
comme deux terrains de football alignés en longueur,
qui pourtant ne manquait pas de chaises et de tables.
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D’autres intervenant gravitaient aussi, portant des
messages aux groupes formés plus loin. Ceux qui
avaient colonisé la place depuis un mois, à partir de cet
unique établissement. De plus, les mouvements et la
fréquentation qui augmentait de jour en jour de façon
exponentielle s’amplifiaient encore à chaque fait
marquant. Et l’arrêt du site de Sollenkroka qui survenait
une semaine après celui de Kaliningrad n’était pas des
moindres. QD n’avait plus de voix depuis la veille, et les
consignes de limiter les participants à cette réunion
quotidienne ne suffisaient manifestement plus.
La Piazza Navona, en fin d’après-midi, n’était plus,
hormis le flot habituel de touristes, qu’une foule de
jeunes gens, ou même de moins jeunes, parcourant les
terrasses se transmettant ou relayant des informations.
Le groupe originel était encore là, tout au moins une
partie. Et parmi eux Silvio, qui avait passé l’année à
Nanterre, se posait le problème en ces termes : Ou il y
avait plus d’un participant par lieu logique, les nouveaux
qdistes dédaignant les règles de sécurité. Ou bien alors
le mouvement avait explosé ici aussi, depuis un mois.
Ce n’était pas vraiment que le mouvement ait grandi
si vite. Même par contamination, il n’en aurait pas eu le
temps. C’était surtout que tout les morceaux des qdistes
épars, depuis le retour dans leurs patries respectives,
s’aggloméraient au noyau qui s’était déjà assemblé ici,
comme les roches lors de la création d’une planète. Et
toutes ces parties, en fusionnant, en attiraient d’autres,
par quelque gravitation de l’esprit comme il s’en
produisait dans l’histoire humaine. Puis cette masse, à
l’image d’une boule de neige, intégrait à chaque moment
de nouveaux éléments.
14
Cela avait commencé avec des qdistes d’abord.
D’intégration d’individus ou de groupes entiers, comme
cette fusion qui avait eu lieu ici, il y avait quinze jours
avec le premier noyau, celui du nord de l’Italie. Ici à
Rome, on ne savait vraiment comment il avait
commencé. Certains disaient à la frontière, par contact
direct d’un des membres avec le créateur de QD,
François Garan. D’autres prétendaient que le
mouvement, après avoir commencé dans les milieux de
travailleurs du bâtiment à Vintimille, chez les maçons,
avait conquis tout le Piémont et la Lombardie où il
s’était concentré après dans les grandes villes : Turin,
Milan.
D’après les renseignements qu’avait glanés Silvio et
ses camarades sur Le Ghost, cela c’était produit
également aux Etats-Unis où des noyaux s’étaient
formés dans les grandes villes universitaires comme
Boston, San Francisco et surtout Chicago. Dans cette
ville, comme en Italie, deux noyaux nés séparément
avaient fusionné, un créé parce que cette ville était en
bordure du Canada où il s’était développé librement, et
un autre transplanté à l’université en provenance directe
de Paris.

Maintenant, la masse critique avait été atteinte en
Italie, selon les termes employés en France, et le
moment était venu pour le mouvement de se disperser
de nouveau, sa pérennité étant déjà acquise. Et, la partie
visible sur cette place n’en donnait assurément qu’une
maigre idée de l’ampleur. Le fait était que les autorités,
qui avaient gardé un recul discret jusqu’à présent,
commençaient à prendre le problème assez au sérieux
pour que des groupes de faux touristes ne sillonnent les
15
terrasses mitraillant leurs visages avec caméscopes et
appareils photos.
En les regardant faire, le jeune homme repensait aux
derniers jours qu’il avait passé en France et à l’ambiance
délétère qui les baignait. Puis, quand il regardait du côté
de ses camarades de la première heure dont la plupart
venaient de grandes villes françaises comme Paris,
Marseille ou Lyon, il ne pouvait s’empêcher de critiquer
l’insouciance dont les qdistes italiens faisaient preuve.
« Le pire, se dit-il, c’est qu’il en est de même à
Londres. » Un confrère en était revenu la veille et,
d’après ce qu’il en avait dit, le schéma était identique.
Peut-être amplifié même avec un Eurostar cassant les
prix et drainant en deux heures des milliers de jeunes
gens du cœur de Paris à celui de la capitale anglaise.

Silvio avait correspondu avec des qdistes espagnols et
grecs, et, en appliquant l’expérience qu’il avait ici, il
savait que toutes les capitales européennes vivaient la
même chose en ce moment. Parmi les milliers
d’étudiants et enseignants de tous les pays rentrant à
compte-gouttes chez eux après l’année universitaire, des
centaines en avaient ramenés QD dans leurs bagages. Ils
rejoignaient par-là ceux qui avaient croisé QD en
France, au hasard de leur vie professionnelle ou
personnelle. Et les greffons avaient pris partout, arrosés
dans un premier temps par les événements de France,
et, depuis la semaine précédente, avec ce qui se passait
en Allemagne. Il fallait bien dire que les Allemands les
avaient tous scotchés en Europe.
Déjà bien sûr, QD avait pris plus vite là-bas que
partout ailleurs, sauf au Canada. Mais ils s’étaient
rattrapés sur ce pays avec le reportage d’Hermann
16
Mayer dont le nom, maintenant, était prononcé avec
plaisir, chez les qdistes. Malheureusement, cela avait
augmenté aussi la répression en France. Et la patrie de
Voltaire maintenant exerçait une pression diplomatique
sur tous ses voisins, en appelant à l’Europe. Le résultat
ne s’était pas fait attendre. D’après ce qu’en savait la
communauté italienne, la pression sur la Russie pour
qu’elle ferme l’hébergement du site de Kaliningrad était
montée jusqu’au niveau des sanctions économiques.
Cela, ils le savaient par l’intermédiaire du réseau Ghost
qui s’étendait déjà en Russie, parce que les informations
officielles, plus personne n’y croyait vraiment, comme
un conte de fée dont la fin, connue d’avance, semblait
peu crédible, même à un enfant.
Immédiatement après, un autre site avait été remis en
ligne, celui de Suède. Là aussi la réaction avait été
rapide. Le surlendemain, il avait cessé d’émettre. Le
propriétaire du lieu, au pseudo de Thor, avait fait savoir
que le chalet où était installé le serveur avait brûlé,
comme si c’était un nouveau cas de combustion
spontanée. Si l’on excepte, bien entendu, les véhicules
aux vitres fumées et aux immatriculations fantaisistes
qui avaient parcouru l’Île de Sollenkroka. Celle-ci étant
habitée par des habitués y venant en plein été,
l’expédition avait quand même un peu fait parler d’elle.
Silvio se remémora l’émission allemande qui devait
être retransmise sur la Rai 2, la semaine prochaine. Tout
au moins, elle avait été programmée. Mais les
événements se succédaient avec une telle cadence
concernant leur mouvement – comme cela se produisait
aussi par ailleurs dans ce monde moderne – que sa
diffusion restait encore aléatoire selon les qdistes.
17
La plupart de ses camarades, comme lui, savaient par
le réseau Ghost que le reportage d’Hermann devait être
diffusé la semaine précédente et l’avaient vu sur les
chaînes satellite, se partageant les quelques
germanophones qui avaient traduit en temps réel. Les
autres avaient bénéficié des rediffusions de nuit ou de
celle reprogrammées en Prime-Time en Allemagne,
suite au succès de la première diffusion. Et puis aussi, ils
l’avaient enregistré et les ordinateurs personnels avaient
été mis à contribution. Si bien que des versions en
DVD sous titrées ou doublées en italien circulaient déjà.
Les faits étaient là. Même si aucun qdiste n’admettait
plus la notion de fait indiscutable, les preuves avancées
étaient vérifiables et la réaction politique de la France en
apportait une confirmation de plus. Non seulement le
professeur François Garan n’apparaissait plus comme le
terroriste recherché pour meurtre que l’on exhibait
comme un épouvantail. Version que tous les médias
mondiaux avaient complaisamment relayée. Mais en
outre, il semblait maintenant évident au citoyen lambda
qu’il était victime d’une conspiration d’Etat visant à
l’éliminer. Conspiration d’ailleurs qui n’avait pas hésité à
supprimer une mourante sur un lit d’hôpital.
À la fin de l’émission, pour un spectateur moyen, le
père du mouvement redevenait un physicien qui était
probablement en fuite pour sauver sa vie. Il avait vu
mourir sa compagne. Et, s’il avait été sauvé par un ami
introuvable aussi, et recherché également. Il s’avérait
que celui-ci n’avait fait qu’exercer le droit à la légitime
défense d’autrui. Tous les exécutants mandés par les
agences gouvernementales, morts et vivants, avaient été
démasqués, réduisant à néant la version officielle et, par
voie de conséquence, la répression contre QD.
18
L’émission terminée, les convictions de ceux l’ayant
visionnée, si elles n’étaient pas changées, étaient au
minimum très ébranlées, pour les spectateurs honnêtes
tout au moins.
Alors le mouvement était sorti au grand jour en
Allemagne, revendiquant, au nom de l’Europe, une
enquête officielle en France. Et puis ils y avaient eu les
opposants, il y en avait toujours.

Aussi, maintenant, beaucoup de qdistes regardaient
les informations allemandes avec assiduité et s’en
répétaient ici, au cœur de Rome, toutes les péripéties
3dignes d’un soap opéra . Mardi soir, l’avant veille, c’était
Hans Mendel, le tennisman premier à l’ATP, qui avait
réagit, à la surprise générale, au discours fait le vendredi
précédent par le parlementaire démocrate chrétien
rigoriste Wilfried Schilberg. Ce dernier, qui avait réussi à
prendre la parole lors d’une séance au Bundestag, avait
profité de l’affaire QD pour ressortir son épouvantail. Il
avait martelé du point le pupitre en clamant : « Le
christianisme doit être la seule religion d’Etat en Allemagne. »
Sous les huées, il avait même ajouté : « Et pourquoi pas, la
seule religion autorisée ! » L’aile gauche avait fait,
heureusement, un tel chambard que la parole avait été
donnée à quelqu’un de plus consensuel, la majorité de
l’assemblée cherchant le compromis.
Mais le mal était fait. Tout le week-end, les
extrémistes et les populistes de droite avaient enfourché
ce cheval de bataille jusqu’à impliquer quelquefois
verbalement les dirigeant locaux des Landers. Ceux-ci,
pressés par un électorat chrétien lui-même émoustillé

3 Feuilleton quotidien de télévision aux rebondissements en
ricochet.
19
par les prêches du dimanche des différentes factions
chrétiennes opportunistes, s’étaient quelquefois sentis
obligés, politiquement, de prendre verbalement des
positions dépassant de loin leur véritable pensé.
Aussi, le lundi matin, tout le bénéfice pour QD de
l’émission de DKRD, était remis en cause, les politiques
réagissant comme toujours en girouettes bien huilées.
Et, de passe d’armes en rebondissements, on en était
arrivé à la situation de mardi soir. Là, le jeune tennisman
mondialement connu avait profité d’une interview en
talk show pour présenter le résultat de recherche
qu’avaient réalisées de ses amis historiens.
Et l’Allemagne avait encaissé le choc.
Les mots qu’avait prononcés le parlementaire
Wilfried Schilberg, que ce soit en connaissance de cause
– ce que l’intéressé réfutait – ou par un hasard
extraordinaire, l’avaient déjà été soixante-quinze ans
auparavant, par Adolf Hitler dans un discours filmé qui
avaient été retrouvé.

Hans Mendel avait gardé le secret sur son coup de
théâtre. Et, sur le plateau où il apparaissait en direct, il
avait demandé à la caméra de faire un gros plan sur le
baladeur vidéo qu’il avait amené avec lui. La production,
ne se doutant de rien, avait joué le jeu, personne n’étant
au courant ni des opinions du sportif, ni de son plan,
l’animateur croyant encore à une révélation croustillante
sur le milieu du tennis propre à augmenter son audimat.
Quand le tennisman s’était assuré que l’image était
bien cadrée, il avait mis en route son appareil et,
immédiatement, le film s’était déroulé, en noir et blanc.
Le plan ne durait que quelques secondes pendant lequel
le dictateur martelait ses propos. Et, pour faire bonne
20
mesure, il avait été doublé au bas de l’image en
surimpression. Immédiatement après, on voyait le
parlementaire au Bundestag, juste au moment où il
prononçait ces mêmes phrases. Celles qui s’étaient
inscrites sous les images d’Hitler étaient restées au bas
de l’écran. Au fur et à mesure que le parlementaire
parlait les mots qu’il prononçait s’inscrivaient sous les
premiers. Les deux phrases correspondaient
parfaitement. Sauf à la fin, le dictateur, soixante-quinze
ans auparavant, ne s’était pas encombré de « pourquoi
pas. »

La diffusion du montage de ces deux bouts de films
n’avait pas duré vingt secondes. Mais, par les fantômes
qu’elles ressuscitaient, ces secondes avaient plongé
l’Allemagne en quasi-état de choc. Immédiatement
après, Hans Mendel s’était excusé auprès de la chaîne
pour le procédé. Mais il l’avait justifié néanmoins par le
droit de réponse aux assertions extrémistes du
parlementaire. Ensuite, devant les caméras, il s’était livré
symboliquement à la justice, si elle voulait de lui. Et
enfin, avec un air sérieux que l’on ne lui connaissait que
dans les matchs, il s’était revendiqué qdiste de cœur et
avait invité des vrais qdistes à venir lui parler de QD.
Cette religion qui faisait tellement peur aux tenants de
celles en place qu’ils ne reculaient devant rien pour la
contrecarrer.
Parce que, comme le faisait remarquer Hans, dans les
pays comme la France, on était déjà loin des assertions
des débuts. QD, comme toutes les religions naissantes,
y avait été accusé de secte, sans même bien sûr
l’honnêteté intellectuelle consistant à regarder si oui ou
non elle en avait les attributs. Et puis la suite, tout le
21
monde la connaissait maintenant. Et les glissements
sémantiques du parlementaire n’en étaient que la
conséquence logique, dans une civilisation que la pensée
unique faisait glisser dans l’absolutisme.
Le sportif s’était tu soudain, laissant tout le monde
groggy, même sur le plateau. Après un instant de
flottement, l’animateur avait enchaîné, comme si c’était
la chose la plus naturelle du monde, et il avait eu le
courage d’aller jusqu’à la fin de l’émission, évitant quand
même soigneusement le sujet QD. Et puis les journaux
avaient repris le passage le soir même, comme une info
banale. Le lendemain, elle l’était un peu moins dans la
presse écrite. Et les télévisions s’y remirent, d’abord
avec une neutralité prudente, puis avec le traumatisme
de l’éveil de l’opinion publique, quelques-unes se mirent
même alors à pencher leurs commentaires dans le sens
de Hans Mendel.
Ç’avait été le signal de la débâcle des anti-qdistes. Et,
à la fin de la journée, on en était à une situation nouvelle
en Allemagne où plus personne n’osait prendre la
défense du parlementaire, de peur de passer par
assimilation pour un supporter du premier discours, le
nazi. Là aussi, l’habitude de la pensée unique exerçait
son œuvre. Mais c’était la première fois qu’elle le faisait
en Europe au bénéfice du mouvement né outre-Rhin.

Au soleil de la cité aux sept collines, et sous l’ombre
des parasols alignés, les derniers événements
médiatiques allemands s’échangeaient aujourd’hui. On
était jeudi et l’Allemagne cette fois-ci ne semblait pas
vouloir revenir en arrière. Le courant qui venait de
traverser la foule, donnant le signal de départ, en était
l’épilogue du jour.
22
En Allemagne, le parlementaire, sous la pression
probable de son propre parti, avait donné la démission
de ses mandats. Il se retirait de la vie politique, et une
grande société allemande, peut-être encouragée par le
gouvernement, lui offrait une place à la tête d’un de ses
groupes financiers pour son « sens des responsabilités
politiques ». Les toutes dernières nouvelles, sur certaines
chaînes en cette fin d’après-midi, laissaient entendre aux
plus optimistes au moins une liberté d’exister pour QD
en Allemagne, assortie d’une surveillance citoyenne.
Pour ceux qui voulaient lire entre les lignes, c’était la
promesse d’une normalisation prochaine qui ne
pouvaient politiquement être accordée si rapidement,
mais qui aurait du mal à être refusée maintenant. Les
qdistes allemands qui n’en demandaient pas plus, jouant
le profil bas, abondaient en ce sens.
« Les cousins germains ont donc choisi une sortie de
crise en douceur », pensait Silvio avec plaisir. Seulement,
c’était l’Allemagne, se rappela-t-il. Il ne put s’empêcher
de tourner la tête pour regarder là-bas, du côté du
Vatican…

Ils s’étaient mis d’accord. Les réunions seraient
séparées maintenant, et se tiendraient dans des salles.
Heureusement, ils n’en manquaient pas. Et, si certains
revenaient ici, ils savaient que c’était seulement pour le
plaisir, le mouvement s’étant affranchi de l’unité
nécessaire à sa concrétion. La semaine suivante,
plusieurs sites Internet verraient le jour, ils l’avaient
décidé aussi, reliés entre eux. Dés le lendemain les
techniciens qdistes y travailleraient, et la mise en ligne
seraient annoncés sur le réseau Ghost. Et surtout, ils
feraient en sorte que les succès des qdistes en
23
Allemagne ne leur montent pas à la tête et
continueraient, en attendant de voir à quelle sauce les
gouvernements les accommoderaient, à utiliser le
protocole Ghost. Il fallait dire que les envoyés des
services de renseignement déguisés en touristes n’étaient
pas vraiment passés inaperçus, et qu’il aurait été
insouciant de leur part de ne pas en tenir compte.
En se remémorant tous ces points, Silvio prit congé,
un peu à contrecœur comme beaucoup de ses
coreligionnaires. Ils étaient assez lucides pour savoir que
les moments qu’ils avaient vécus ici avaient été
exceptionnels. L’élan qui avait présidé à ces réunions
avait été une des expériences les plus enrichissantes de
son existence. Il se rappela brièvement le mois écoulé.
D’abord les coups de téléphone fixant le premier
rendez-vous ici, avec les étudiants qu’il fréquentait à
Paris, après le départ de cette ville, précipité pour
certain d’entre eux. Puis, le retour sur cette place le
lendemain et le jour d’après, avec la fréquentation qui
avait augmenté chaque jour pour arriver jusque là.
Il tourna la tête et contempla la Piazza dans son
ensemble, avec les groupes de jeunes gens riant, les plus
âgés un peu plus sérieux, certains encore dans leur rôle
de professeur de faculté ou autre. Un peu plus loin, des
membres d’une délégation qui venait de Sicile dansait
La Tarentelle, s’accompagnant avec un enregistrement
approximatif, joué par un appareil portatif aux sonorités
moyennes.
Et puis, songea-t-il en regardant les passants, il
reviendrait. Il continua ainsi à regarder les autres
habitués de ce quartier comme s’il les voyait pour la
première fois. Il aperçut quelques mamas traversant la
place pour rentrer avec leurs sacs de provisions. Pour
24
elles, ils étaient des « coudistis », notion un peu vague
dont Silvio doutait qu’elle ne rejoigne dans l’esprit de
ses passantes celle de « tifosis ». Le carabinieri en tenue
qui n’avait rien à voir avec les photographes
anthropométriques de tout à leur, balayait la scène d’un
regard blasé, à la limite de la bienveillance. Pour lui,
depuis qu’ils étaient là, le quartier était tranquille et les
plaintes de touristes dépouillés avaient quasiment
disparues.

Il passa devant la fontaine de l’extrémité nord de la
place. Ici aussi, des groupes agglomérés devisaient
courageusement au soleil, debout ou assis sur la
margelle en attendant l’arrivée de l’ombre bienfaitrice.
Entendant des bribes de phrases, il se rapprocha et
s’arrêta un moment. C’était des qdistes qui expliquaient
à des nouveaux arrivants dans le mouvement.
Maintenant, il entendait tout distinctement et percevait
donc le sens. La qdiste qui parlait à son arrivé avait
repris, après la question du jeune assis à ses côtés, sur le
rebord de la fontaine.
– Ce peut aussi bien être une non-croyance comme
une croyance-loi et, de toute façon, pour nous c’est
quelque chose de quantique. Cela est ou n’est pas, ou les
deux à la fois. Mais, ce qui compte, c’est cela, le sens du
Flux : On est là pour transmuter la matière en esprit,
chacun à son niveau. L’univers entier.
– Pourquoi quantique ? demandait l’auditeur.
– Comme en physique quantique, les options
peuvent coexister jusqu’à ce que le savoir en valide l’une
d’elle, sans pour autant que les autres ne disparaissent
tout à fait. Elles sont moins crédibles, tout simplement.
25
C’est en cela que le Quantisme s’allie au Dualisme.
Parce que sans le Quantisme, ces options qui cohabitent
dans l’esprit ou en croyance, composeraient une religion
normale ou une philosophie, mais ce ne pourrait pas
être les deux à la fois. C’est cela qui fait la particularité
de cette religion : la simultanéité non exclusive des
options. C’est elle qui donne son ouverture d’esprit aux
pratiquants et suscite leur lucidité. C’est leur
juxtaposition toujours positionnée dans le courant qui
va de la Matière à l’Esprit, du Mal au Bien qui donne le
sens du Flux, comme deux pôles dont l’on chercherait
l’extrémité. À ce niveau-là, le Dualisme se présente
comme une différence de potentiel positionnée sur
deux extrémités du Flux
– Donc c’est à ça que vous croyez, au flux ?
– L’important n’est pas « ce » en quoi l’on croit. C’est
de croire, d’être dans le Flux.
– Mais le rapport avec le Quantisme ?
– Dans QD, c’est le Quantisme qui nous permet
d’accepter la possibilité que l’on soit à l’une ou l’autre
des positions dans le Flux, quelque part entre la matière
et l’esprit. De varier nos états de l’une à l’autre, selon les
contraintes imposées par notre humanité.
– Comme les philosophes antiques, qui mettaient
autant que possible leur vie en accord avec leurs
pensées.
– Oui, pour nous, le meilleur exemple de la faillite du
système de pensée actuel, c’est que les philosophes ne
vivent pas avec leurs pensées. Quand on y réfléchit
sainement, on s’aperçoit que cette schizophrénie
intellectuelle se retrouve plus tard dans toutes les strates
de la société. De la politique à la justice, en passant par
l’éducation, partout on retrouve le « Voilà ce que je dis,
26
ce que pense. Mais ce que je fais… et bien je fais ce que
je veux. »
La locutrice fit une pause, et Silvio ne put s’empêcher
de penser à leurs détracteurs. Il s’interrogeait « C’est ça
qui leur fait peur alors ? »
La qdiste, se sentant rapprochée de son auditeur par
les concepts de pensée qu’elle partageait, était passée au
tutoiement.
– Tu vois, c’est comme les Fractales, dans la Théorie
du Chaos. Mais là, il s’agit d’une Fractale Sociale. Il y en
a d’autre.
– Les Fractales ? Ces dessins qui représentent des
formes issues d’algorithmes mathématiques ?
– Oui, ceux-là. Par exemple, les côtes maritimes d’un
pays en suivent la logique. Si tu prends la rugosité – la
forme du dessin – vue de satellite, tu auras les mêmes
genres de formes à vingt mètres au-dessus de la côte. Et
encore la même chose vu d’un microscope. Invariance
de forme invariance d’échelle, ils appellent ça.
L’invariance d’échelle étant comprise dans le sens d’une
équivalence dans les rapports, quelle que soit la
dimension.
– Oui, je m’en rappelle, on a vu ça en physique.
– Et bien pour nous, cela fonctionne aussi dans la
société. On retrouve des fractales sociales sur la plupart
des sujets : La pensée et la parole désolidarisées des
actes, comme on vient de voir. Pour ça par exemple, il
n’y a qu’à regarder vivre un politique. Mais cela se
retrouve à chaque strate de la société, du PDG au
contremaître qui demandent en cascade vers le bas de
l’échelle jusqu’aux ouvriers de faire encore un effort…
auquel lui ne souscrit pas mais dont il encaisse les
27
profits. Les philosophes modernes, comme on l’a vu,
qui parlent pour s’écouter discourir.
Autre exemple de fractale sociale : le manque de
contact entres citoyens qui influe le comportement de la
société dans toutes ses strates. Du clochard que tout le
monde laisse mourir, même en passant à vingt mètres,
sous un pont, jusqu’à ces boîtes de nuits ou des
centaines de personnes tentent de trouver le bonheur en
négligeant pourtant le plus élémentaire des actes.
– Lequel ?
– Parler à son voisin.

Le néophyte qdiste réfléchissait. La jeune femme
assise à son côté respectait cet instant de décision, ne
cherchant pas à profiter de cet état d’instabilité pour
imposer son point de vue. Silvio, voyant qu’un bout de
marbre s’était libéré, s’y installa, voulant revivre encore
une fois la beauté de cet instant. Celui ou la porte de la
lucidité s’ouvrait chez un être humain.
Au bout de quelques minutes, le pas encore qdiste
releva la tête, délaissant la contemplation de ses
chaussures. Il demanda encore
– On m’a dit aussi que le Quantisme pouvait
s’appliquer aux émotions. Cela donnerait quoi en
pratique, si je suis devant un choix qui m’implique
émotionnellement ?
– Je vais te le dire de la manière dont je l’ai compris.
Après… c’est chacun la sienne.
– Comment, mais vous ne partagez pas des idées
ensembles ?
– Des concepts oui, et le plus important d’entre eux
est d’accepter la différence et la mobilité des choses, des
concepts et des points de vue. C’est cela le Quantisme,
28
la cohabitation d’une multitude d’options et de points
de vue dans le même courant. C’est l’idée qu’il puisse y
avoir des idées, des angles de vues, pas nécessairement
incompatibles avec une vérité globale, même s’ils
semblent l’être entre eux.
Maintenant, pour les émotions, on appelle ça :
Quantiser les émotions. Pour nous, c’est une des seules
manières que l’on ait d’établir un champ unifié
émotionnel. C’est à dire de relativiser tout en validant
les options quantiques matérielles, bien sûr dans le
domaine des émotions.
Quantiser les émotions, c’est aussi « décaler. » Quand
on fait cela, on déplace les sujets devants les charges
émotionnelles. Ce qui fait que, face par exemple à la
charge émotionnelle que représentait une personne, se
retrouve un problème professionnel ou l’organisation de
loisirs. Cela à pour résultat de vider les charges
émotionnelles surévaluées, comme un ballon qui se
dégonfle. Le problème subséquent de ces émotions était
qu’elles étaient trop importantes. Après avoir quantisé,
les choses reprennent leur importance relative.
– D’accord je vois le concept : Décaler. Même si
pour le moment je ne comprends pas comment y
arriver. Finalement, cela se rapproche du Quantisme
intellectuel.
– C’est comme ça que je le comprends aussi.
– D’accord, on va donc faire un « comme si », reprit
le jeune homme. Par exemple, toi tu as un problème.
Partant de là, est-ce que tu visualise quelque chose ? Où
alors aurais-tu une image pour me faire comprendre ?
La qdiste se concentra un moment. Puis elle releva la
tête avec un sourire.
29
– Bon ! On va le faire comme ça, mais c’est ma
façon : D’abord, au tout début, avant de me représenter
l’abstraction du problème, j’observe les faits, les
caractéristiques par « différentiel. » Ce qui manque ou
qui diffère, comment cela pourrait ou devrait être, par
différentiel temporel, environnemental ou de situation.
Cela c’est le début de la pensée quantique
« réflexionelle ». D’abord la différence, et après, en
fonction de ce qui est, les options quantiques, qui
donnent ce qui est, tel que cela est ou paraît.
– Ce doit être fatiguant de penser comma ça, de faire
toujours cet effort ?
– Mais non ! Au début, peut-être, mais après cela
devient une habitude, un réflexe même, comme de
respirer…ou de penser.
– Et après, pour se représenter le problème ?
– C’est un peu chacun pour soi et selon les situations.
Moi, quelquefois, je visualise un demi-camembert avec
des tranches de couleurs, comme les représentations de
la chambre pendant les élections.
– Là je vois !
– Et bien pour moi, toujours dans ce cas, si je
représente l’option quantique crédible, dans tel secteur
de possibilité, cela sera d’une couleur donné au centre
du graphique. Sur les côtés il y aura d’autres couleurs
qui s’éloigneront vers les bords en dégradé. Si l’option
quantique est validée – celle dans le secteur matérialisé
au centre avec une couleur donnée – c’était que son
secteur de crédibilité était là. Et les liaisons que cette
option avait avec les autres conceptions n’empêchaient
pas les liaisons que les options moins crédibles avaient
aussi, comme des liens immatériels qui liait chaque
secteur à d’autres demi-camemberts.
30
Donc, même si cela ne marche pas, si l’option que je
décrétais crédible n’est pas valide, j’ai toujours gardé un
œil sur les autres et je ne me suis pas émotionnellement
investie par la caducité de la première option. Je me suis
rapprochée intellectuellement des solutions offertes par
le secteur de possibles, tout en gardant des solutions de
probables sur les autres.
Au final, on arrive avec une vision du monde
incluant une multitude de possibles, même si l’on ne vit
qu’avec un nombre limité d’options validées. Pour moi,
c’est comme cela que je comprends que la meilleure
manière de rester ouvert, c’est le Quantisme.
– On rejoint donc l’émotionnel ?
– Oui, bien sûr, pour la pensée non quantique, c’est
le lot de la société qui nous entoure. Les schémas de
pensée sont encore dessinés de telle manière que les
idées émises sont plus ou moins indexées à une charge
émotionnelle. Déterminée elle-même par la place que la
personne qui a émise l’idée désire acquérir ou conserver
dans son entourage ou dans la société. Ce qui compte,
finalement, est moins la pensée que l’image que veut
imposer de lui son émetteur.
– Je vois, on rejoint le monde des apparences.
– Oui, dans le monde actuel, l’image est plus
important que la chose. Le Quantisme, lui, tend à
s’affranchir de cet état de conformisme en allant
directement à la base du message, qui reste la chose et
non sa représentation.
D’autre part, lorsque l’on sort du schéma
traditionnel qui mène à la pensée unique, on peut
continuer à penser quantique plus avant. Peu à peu, on
arrive à différentier les faits et la manière dont ils sont
relatés, parce que la relation n’est jamais réellement le
31
fait lui-même. Pour autant que les faits existent. C’est le
cas, par exemple, pour les scientifiques, historiens et
journalistes qui affirment s’en tenir au faits, alors qu’en
réalité ils s’en tiennent à la relation des faits.

La qdiste s’était arrêtée. Non qu’elle n’ait plus rien à
dire, mais elle savait qu’à ce niveau seul le temps pouvait
faire son œuvre. Et son voisin, s’il n’était pas qdiste
lorsqu’il se lèverait, ne le serait peut-être jamais. Elle
acceptait cela comme une des conditions préliminaires à
son engagement. Et l’option que son voisin n’accède
pas au Quantisme étant aussi probable qu’une autre à ce
niveau, elle n’était pas émotionnellement investie, juste
intellectuellement intéressée.
Elle tourna la tête, semblant reprendre conscience de
son environnement, puis son regard s’arrêta sur Silvio.
– Mais…c’est Silvio !
Elle avait prononcé cela presque en criant, comme
une terre que l’on aperçoit après des jours de mer.
Maintenant, Silvio se rappelait qu’il l’avait vue tout au
début, dans une des premières réunions qu’il avait
tenues après un des rendez-vous à la Piazza Navona. Il
lui fit un petit signe. Le jeune homme à qui elle parlait le
regardait aussi, puis il regarda la jeune fille
interrogativement.
– Je te présente Silvio, déclara-t-elle un peu
emphatiquement. Il était à Paris et il a connu la
naissance de QD, à la source. C’est l’un des anciens.
Silvio se mit à rire, il répondit.
– J’ai vingt-sept ans alors ancien… je ne sais pas
trop. Mais c’est vrai, j’étais au début. Et toi, tu étais une
des premières sur Rome, non ? Tu es…
Il tendit la main laissant sa phrase en suspend.
32
– Manuella, répondit la qdiste en prenant exprès un
air pincé qui fit rire l’assemblée.
Puis, redevenant un peu sérieuse, elle présenta son
voisin.
– Et, Arthuro à qui j’ai essayé de transmettre notre
vision.
Silvio serra la main du jeune homme. Et, comme ce
dernier restait dans l’expectative, Silvio le rassura.
– Non, je n’en rajouterais pas une couche. De toute
manière, je n’aurais pas pu faire mieux que…Manuella.
Il avait fait semblant de chercher encore le nom de la
jeune femme. Celle-ci avait commencé à le regarder
avec un air bizarre, en avançant la tête par rapport au
corps, comme si elle avait affaire à un attardé qui
affirmait que le parmesan poussait sur les arbres. Quand
il avait enfin prononcé son nom, elle s’était un peu laissé
aller, mais à moitié convaincue. Leur jeu improvisé avait
conquis l’assemblée, et un éclat de rire général avait
fusé, attirant d’autres groupes à l’affût d’un bon
moment.
Le néophyte, un peu gêné de se retrouver sous le
regard de tout se monde, arriva néanmoins à donner le
change. Il annonça, s’adressant à Silvio.
– Je crois que je suis qdiste moi aussi. Mais pouvez-
vous me parler de QD ? Comment vous le vivez au
quotidien ? Quelle satisfaction de plus cela vous
apporte ?
Silvio regarda le jeune homme, sa voisine et le reste
du groupe, et il ferma les yeux. Au bout d’un moment, il
prit la parole, sous l’attention de tous.
– D’abord, avant tout, la première chose, pour moi la
force de QD, c’est que tout le monde peut le faire. Pas
besoin de gourou ni de directeurs de pensée. Bien sûr, si
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je veux, je peux toujours aller voir un curé, un imam ou
un rabbin, mais ce sera optionnel, volontaire pas
nécessaire. Cela arrive pour ceux d’entre-nous qui
veulent garder en plus leur religion ou avoir d’autres
sons de cloche. Avec QD, une fois que l’on a les bases,
tout le monde peut développer sa vision à sa manière,
puisque c’est la logique et la vie qui sont exprimées.
Il fit une pause et, comme il voyait que tout le monde
attendait la suite, il continua.
– Après, quand je vois cette scène…
Il montrait, là-bas, la façade à l’ombre.
– …je ne vois pas seulement un oiseau sautiller le
long du mur. Je vois l’ensemble, la somme
d’informations que représente ce monde que je
redécouvre chaque jour. Celui qui est à la surface, que
l’on voie, et qui pourtant affiche aussi ces informations,
celles venues de cet ailleurs, de ce Monde de
l’Information dont nous ne percevons que des bribes
assemblées harmonieusement dans ce que nous
appelons la Beauté. Et je vois aussi le Flux, le Sens, le
mouvement immobile de l’ensemble, de la Matière vers
l’Esprit, transmutant quelquefois le Mal en Bien.
Les têtes s’étaient tournées et regardaient les
moineaux sautiller à l’ombre de la façade, indifférents à
la débauche touristique, à la quête de quelques miettes
échappées de sandwichs. Le néophyte rompit le silence.
4– Sono coudisti , affirma-t-il.
5Un concert de Si, anch’io … lui répondit en écho.
Pour eux, ce mode de réflexion, par son aspect critique,
leur permettait entre-autre, en appréciant la vie tout
simplement, de s’extraire du carcan que la pensée

4 Je suis quoudiste ( à l’italienne)
5 Oui. moi aussi.
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unique catalysée par la consommation érigeait autour de
chacun d’entre eux, comme la plus inexpugnable des
prisons. Ce carcan faisait par exemple que ceux de leur
génération achetait à un dixième de salaire ouvrier des
chaussures de sport qui ne duraient que trois mois, pour
le simple privilège d’arborer, comme tout le monde, une
marque commerciale. La pesanteur de ce système
devenu inhumain venait de trouver en QD un
concurrent sérieux, en libérant la tête de ces jeunes
gens.

Silvio profita de cet instant de prise de conscience
pour s’éclipser en saluant à la cantonade. Quelques
secondes après, allant dans la direction de son
appartement, il sortait de la place et attendait au premier
passage piéton, se replongeant dans le vacarme des
automobiles, quand une main se posa sur épaule. Se
retournant, il découvrit le visage de Manuella qui lui
souriait. Comme si cela allait de soi, elle expliqua.
– Je vais par-là aussi.


Marseille – France.

Le cagnard s’estompait un peu, quelques degrés.
Maintenant il faisait simplement très chaud, mais il
fallait quand même être un peu fada pour faire le trajet.
Même s’il n’y avait que trois cents mètres à faire sous le
soleil. Le père Gérard, sous sa nouvelle identité, passait
de toute manière autant pour un original qu’avec
l’ancienne, alors un peu plus un peu moins… Ici on
disait fada, à Nice cela avait été madur, mais enfin, il se
retrouvait un peu. Et puis il espérait aussi que, même s’il
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se faisait remarquer, on n’avait jamais tendance à relier
un fada avec une personne en fuite. Trop éloigné de la
vision du fuyard ou trop évident peut-être. De toute
manière il fallait qu’il y aille, il commençait le boulot
dans une demi-heure. Et puis, là où il allait, il ne pouvait
pas s’y rendre en trottinette. Pas dans le genre.
Premièrement, trop voyant, et puis il se la ferait
sûrement piquer avant la fin de son service.
Il atteignait enfin la Canebière et la maigre bande
d’ombre assombrissant le côté droit lui servit de refuge
calorique. La traversée des quais depuis l’Aquilon se
transformait tous les jours en exercice de survie.
François, qu’il avait toujours du mal à appeler Laurent
en accord avec sa nouvelle identité, partait le matin cette
semaine, avec son nouvel emploi. Le physicien en
rupture bénéficiait ainsi de la fraîcheur relative pour
quitter l’embarcation refuge. Maintenant, ils travaillaient
tous les deux, ça n’était déjà pas si mal !
« On n’a pas à se plaindre ! » Les mots avaient atteint
ses lèvres et il les avait prononcés, chuchotés plutôt
comme un Pater Noster. Eux travaillaient, avaient un
toit, même s’il tanguait. Et, poursuivis ou non, malgré
l’injustice qui les accablait, Gérard ne pouvait
s’empêcher de penser aux milliers de qdistes en fuite qui
ne bénéficiaient pas de la logistique que Gabriel avait
mise en place pour eux.
Il regarda sa montre de contrefaçon, dix-huit heures,
il avait encore du temps. Cela aussi comptait dans leur
situation. Aucun videur de bouge n’avait les moyens de
s’offrir une vraie Barlier, alors ils en avaient des copies.
Et, si Gérard voulait continuer à bénéficier de cet
emploi sans numéro de Sécu, il devait suivre les règles
des apparences. Depuis qu’ils avaient quitté Saint
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Laurent du Var, ils avaient bénéficié, François et lui,
d’un formidable réseau de soutien qdiste. Aussi, pour ne
pas mettre en difficulté leurs hôtes successifs, ils avaient
dû assimiler autant de règles sociales que de milieux
différents. La clandestinité avait des règles encore plus
strictes que la société, et l’ignorer conduisait
directement à la catastrophe.
Evidement, depuis le début de la répression et le
passage à la clandestinité de centaines de qdistes, le
réseau était saturé et, avec François, ils commençaient à
se poser des questions. Combien de temps ?
Trouveraient-ils de quoi subsister quand cet emploi ne
sera plus viable ? Le réseau qdiste n’était-il pas trop
sollicité pour leur venir en aide maintenant, avec les
dangers qu’ils faisaient courir aux personnes qui les
aidaient ?
Jusqu’à maintenant cela c’était assez bien passé, mais
François commençait à donner des signes de lassitude.
Il était aussi vrai qu’ils n’avaient pas l’impression d’aider
le mouvement dans un anonymat tel que même les
personnes qui les aidaient ne connaissaient pas leur
vraie identité. Ils avaient si bien disparus que même le
réseau Ghost ne parlait pas d’eux. Alors bien sûr, dans
ces conditions, ne luttant ni de concert avec les qdistes,
n’offrant même pas au reste du monde l’image de leur
lutte ou leurs compétences, le découragement
commençait à les gagner. Et ils se demandaient s’il
n’était pas plus opportun maintenant de quitter la
France, à l’image de Jean-Jérôme ou d’Olivier.
Il tourna dans le cours Lieutaud et continua deux
cents mètres, tournant dans le cours Julien. Un peu plus
loin, dans une traverse, le sex-shop semi-clandestin de
nuit qui l’employait se préparait à ouvrir. Oh ! Il ne
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faisait pas à proprement parler d’activité illégale. Mais
depuis l’interdiction des prostitués sur les boulevards,
des endroits comme celui-ci avaient commencé à fleurir
avec la bienveillante ignorance lucrative de certains
responsables administratifs. De quelle manière la police
ne voyait-elle pas ces établissements ? Le père Gérard
avait bien quelques hypothèses, mais pour le moment il
s’en tenait à son rôle de composition de méchant
videur. Avec la chaîne de ceux qui permettaient cet
endroit, il avait trouvé une communauté d’intérêts.
Et puis, l’expérience lui avait montré, trois jours
auparavant, qu’il pouvait quand même exercer son
sacerdoce, en douce. Il avait permis le départ d’une des
filles. Elle n’était pas vraiment satisfaite de son sort,
prise dans l’urgence, le besoin, et maintenant le milieu.
Il lui avait donné rendez-vous à la gare Saint Charles, et,
après lui avoir mis dans la main quelques dizaines
d’euros, l’avait mise dans un train en direction
Lavelanet, sa ville. Il avait d’abord pris des contacts et
était quasiment assuré que la jeune femme serait prise
en charge à son arrivé. C’était peu, mais c’était fait.
Il entra dans l’ombre aussi dense que celle d’une
caverne, tourna dans un couloir aux relents d’humidité
et autres senteurs douteuses. Une porte aux angles
arrondis par une douzaine de couche de peintures
s’ouvrit pour laisser le passage à une jeune femme. Elle
lui fit un sourire, découvrant une mâchoire aux incisives
pointues. Comme tous les jours, elle le salua de la même
manière.
– Salut le costaud.
– Salut Myriam, répondit machinalement Gérard.
Et puis, il s’enfonça dans un des fauteuils de la salle
de projection, aux odeurs encore plus prenantes. D’ici
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peu, les « clients » arriveraient. « Encore une
journée…et dans l’attente de quoi ? » se questionna
mentalement le père Gérard. Il n’avait pas la réponse,
mais pour lui ce n’était pas vraiment important. Ce qui
l’était par contre, c’était qu’il se la pose. Il savait que tant
qu’il en serait ainsi, il mériterait un peu la chance d’être
en vie et d’être libre.
Myriam arrivait et, juste avant d’entamer les
discussions vides et attitudes puériles qui dureraient
jusque tard dans la nuit, il se posa encore une question.
Elle concernait son ami dont le moral le préoccupait,
maintenant que son physique était rétabli. « François
tiendra-t-il le coup jusqu’à mon retour ? »

L’allée Gambetta avec ses arbres l’avait un peu
retenu. Il s’était arrêté sur un banc à l’ombre du
feuillage, le visage caressé par une légère brise. Et puis,
les réticences qu’il avait eues de dépenser les maigres
fonds dont ils disposaient s’étaient envolées. Après tout,
il travaillait maintenant. Et, même si c’était mal payé, ça
l’était. Aussi, après une journée passée à réparer des
appareils électroniques dans une arrière boutique, à faire
du neuf avec de l’usé, il s’était accordé un break, en ce
début juillet qui lui en rappelait d’autres, en d’autres
temps. La main, glissant légèrement sur la buée formée
par la fraîcheur, sur les parois du verre de bière, se fixa
néanmoins et remplit son rôle. Au bout de son bras, elle
amena le liquide frais à ses lèvres reconnaissantes.
Il ferma les yeux et se souvint. Combien de temps ?
Depuis quand ? Trois mois…la notion de la relativité du
temps revint fugitivement hanter son cerveau de
physicien. Ici, il l’était aussi, relatif, mais d’une autre
manière. Un fantôme vint faire vibrer ses pensées et il
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ouvrit les yeux, parvenant ainsi à la disparition rapide de
cette apparition mentale, avant que la peine ne soit
insupportable. En s’excusant auprès de Dominique de
chasser ainsi son souvenir, il appliqua le Quantisme à
ses émotions, et remplaça le souvenir de la défunte par
celui de son fils qui lui manquait autant. La démarche
était bonne, mais le sujet de remplacement n’était pas
approprié. Et, dans son état de fragilité émotionnel, le
souvenir de Sébastien, loin de l’apaiser, lui fit prendre
une conscience encore plus aiguë de sa détresse.
Les secondes passèrent, mais le moment de paix qu’il
avait rêvé se transforma en supplice de tantale. Peu à
peu, il en arriva à évaluer les options. Et son esprit mal
conseillé, comme l’est celui d’un fumeur en manque de
tabac, échafauda des solutions plus ou moins réalisables.
S’il y avait eu un ami et qu’il en ait parlé, les objections
auraient certainement fusées et le scientifique qu’il était
en aurait probablement évalué et retenu le bien fondé.
Mais il était seul. Son ami le père Gérard, le seul être
humain qu’il côtoyait et à qui il pouvait s’ouvrir depuis
deux mois, n’était pas là pour le remettre sur les rails de
la raison.
De toute façon il était déjà trop tard. Persuadé à tort,
comme peuvent l’être les meilleurs des hommes, il avait
pris sa décision. Et son cerveau ne cherchait déjà plus, à
ce moment, qu’à trouver les meilleures solutions à un
problème pas vraiment judicieux. L’erreur étant incluse
dans le problème, aucune solution ne pouvait être
réellement correcte, mais il trouva celle qui lui offrait, à
ses yeux, la meilleure sécurité.
Il abrégea sa pause et partit à la recherche d’un
bureau de tabac. Oh ! Il n’était pas vraiment assez
stupide pour prendre le premier venu. Non, il prit un
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