Quand je ne serai plus là

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Il est des livres nécessaires et celui-là en est un, puisque la mort est pour tous. Avant qu'elle ne se pointe, ne faut-il pas apprendre à la regarder en face et à l'accueillir avec sérénité ? Notre temps n'est pas fort sur ce point. Le récit que nous offre Michel- Marie Zanotti-Sorkine redonne à la mort sa juste place et arme le coeur humain pour l'affronter.
Jacques Gauthier, marié et père de deux enfants, vient d'apprendre qu'une terrible maladie l'étreint. Les médecins sont formels : il ne lui reste que six mois à vivre. Il décide alors d'écrire à son fils une lettre dans laquelle il se confie et dépose ses dernières volontés.

Un livre poignant, sans plaintes et sans pleurs, avec du courage sur toutes les pages, et en prime, un amour de la vie saturé d'espérance.






Publié le : jeudi 1 octobre 2015
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EAN13 : 9782221191088
Nombre de pages : 40
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DU MÊME AUTEUR

DE L’AMOUR EN ÉCLATS, Ad Solem, 2003

DE SA PART, Ad Solem, 2005

À L’ÂGE DE LA LUMIÈRE, Ad Solem, 2006

LA PASSION DE L’AMOUR, Ad Solem, 2008

CETTE NUIT, L’ÉTERNITÉ, L’Œuvre, 2010

HOMME ET PRÊTRE, Ad Solem, 2011

MARIE, MON SECRET, Liamar, 2012,

CROIRE, Artège, 2012

AU DIABLE LA TIÉDEUR, Robert Laffont, 2012

LE PASSEUR DE DIEU, Robert Laffont, 2014

LETTRE OUVERTE À L’ÉGLISE DU TROISIÈME MILLÉNAIRE, Robert Laffont, 2015

CD-DVD, court-métrage et chansons

POUR L’AMOUR DE L’AMOUR, 2009

UNE IDÉE FOLLE, CORPS ET ÂME, 2011

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« La vie, sans les maux qui la rendent grave, est un hochet d’enfant. »

JEAN COCTEAU

Emmanuel,

 

Jusqu’à ce jour, autant qu’il m’en souvienne, car ma mémoire commence à flancher, il ne me semble pas t’avoir beaucoup écrit. Quelques cartes postales griffonnées de trois mots cosignées avec maman pour te dire toujours la même chose, la seule qui compte, avec des mots tout simples parce que vrais, inspirés par l’amour qui préfère aller par deux plutôt que par quatre chemins : « Nous pensons à toi et nous t’embrassons bien fort. » Au fond, tout est là. Et si j’avais aujourd’hui la possibilité de repartir en voyage avec celle que j’aime depuis plus de trente-cinq ans, tu recevrais encore de nos deux mains unies les mêmes mots qui vont comme un gant à la même vérité.

Je me souviens cependant, et là c’est aussi clair qu’inoubliable, de t’avoir écrit au sortir de ton adolescence une longue lettre que tu avais jugée intrusive (je m’étais d’ailleurs réjoui que tu utilisasses un adjectif aussi élaboré) dans laquelle je te livrais sans détour mon point de vue, non pas sur la jeune fille que tu convoitais avec tes dix-sept ans et qui avait pour seul malheur d’être belle, mais sur toi qui, la tête la première et le sexe pas loin, était prêt à te lancer dans ce que tu proclamais être un amour. Tête dure sous la pulsion saboteuse de liberté, tu décidais de mépriser à l’œil nu qui risquait un mot contre ou de trop. L’affaire dura six mois. Je tins bon. La fille s’envola vers d’autres bras, et tu vins dans les miens, un soir, je ne m’y attendais plus, m’offrir tes pleurs sans y joindre un son de voix. Collé à mon torse, ton visage mouillé en disait plus long que toute parole, et ma main caressant doucement tes cheveux imprimait sa réponse.

Les années s’envolèrent avec toi qui rencontras enfin le bon visage et la belle âme. Depuis que ton bonheur est lisible en chacune de tes visites et que tes enfants nous comblent le dimanche de leur printemps qui semble éternel, pourquoi t’écrire ? La présence n’est-elle pas supérieure à l’écriture ? De ses atouts redevables à la vue, au toucher, elle impose une harmonie qu’aucune encre ne sera jamais en mesure d’engendrer. Les yeux, le sourire, un baiser, l’emportent haut la main sur le tracé d’une phrase. Si je t’écris, ce n’est donc pas pour te rejoindre – nous sommes unis – ce n’est pas pour te mettre en garde contre je ne sais quel danger – tes yeux sont suffisamment dilatés par le souci que tu éprouves pour les tiens – ce n’est pas pour te dire encore que je pense à toi et que je t’embrasse – resucée inutile –, non, si je t’écris, c’est pour moi, pour moi qui vais très bien, je te rassure, mais qui viens d’apprendre avec stupeur et par trois vomissements que ma vie désormais, celle qui m’attend, ne peut plus être comptée en années mais en mois.

Ah ! Je t’en prie, ne pleure pas, ne commence pas à me faire perdre des forces avec ta peine, d’autant plus que, grâce à Dieu, mois s’écrit avec un S ! Certes, les miens seront peu nombreux. Six en tirant bien, m’a assuré la blouse blanche avec un calme impressionnant auquel la froideur s’était alliée. Pas l’ombre d’une hésitation sur la voix du médecin. Nuance zéro. Un coup en plein ventre impossible à parer. Faut-il reprocher cette franchise à celui qui connaît par cœur et avec raison les probabilités de survie d’une existence menacée ? Qui sait ? Peut-être a-t-il cherché à doper son patient en disposant le mental averti à relever un défi perdu d’avance ? Et au fond, pourquoi vouloir qu’il s’émeuve du sort d’un inconnu dont il va d’ailleurs soigner le corps de toute sa compétence ? Et puis l’humain peut-il encore s’exprimer quand la salle d’attente est surpeuplée et que le temps est compté ? Sujet, verbe, complément : aucune raison de s’étendre quand le malade est encore debout. Il devait le penser.

Je t’en prie, Emmanuel, arrête de pleurer, écoute-moi.

 

Après ce choc qui faillit me rendre incontinent l’espace d’une seconde, je me ressaisis, le temps de saluer le professeur, de recevoir de sa secrétaire mes feuilles d’analyses et la date du prochain rendez-vous. Mais, à peine arrivé dans le couloir qui conduisait aux ascenseurs, de nouveau, le ventre, et la voix garrottée, et la sueur qui courait sur ma peau, je crus défaillir… quand une infirmière venant à contresens m’offrit – je ne sais toujours pourquoi – un large sourire, et sur sa lancée s’arrêta devant moi. À ma stupéfaction, elle prit de mes mains les feuilles d’analyses et en les parcourant à toute vitesse, me dit d’un air résolu : « Rien n’est perdu ! Combattez ! » Puis elle reprit son couloir, alerte et souriante, avant de disparaître dans une chambre. Malgré moi, j’accélérai le pas, soulevé par ces trois mots que je me répétai en boucle : « Rien n’est perdu ! Rien n’est perdu ! Rien n’est perdu ! » Si elle le dit, cette brave fille, c’est que c’est vrai ! Pourquoi mentirait-elle ? Pour me faire plaisir ? Elle ne me connaît même pas ! « Combattez ! » Elle a raison. C’est ce que je vais faire.

Une fois dans l’ascenseur, ma première pensée fut évidemment pour ma Nicole. Comment allait-elle recevoir LA nouvelle ? Pouvait-elle seulement l’entendre sans qu’elle s’effondre à l’annonce de ma mort programmée ? Et ma sueur, dessous, qui reprenait le dessus.

Parvenu au rez-de-chaussée, ma décision était prise : je ne dirais rien. Et en effet, je n’ai rien dit. Voilà déjà deux mois qui se sont écoulés, ma maigreur l’inquiète, mes insomnies la gardent éveillée – tu connais maman – mais elle me sait suivi, ça la rassure et, pour me rassurer moi-même, elle me ressasse à longueur de journée que mon médecin est le meilleur de toute la région et même certains jours de toute la France. Bien que blottie dans cette évidence, elle ajoute ses remèdes de grand-mère dans lesquels ma confiance doit passer bouche ouverte : paraceci, paracela, sirops, potions, granules, gélules, essences, mixtures d’un autre monde, gelée royale et autres aliments miracles, dit-on. Mais, pour l’heure, pas de miracle.

J’avance donc en me taisant, en me cachant, en oubliant parfois jusqu’au mal qui me ronge, et je t’avoue que ce n’est pas sans avantages. Sentir que vos maux ne viennent pas contaminer l’imaginaire de vos proches en y plantant la peine est une véritable source de joie. N’est-ce pas déjà être victorieux du mal que de l’empêcher de tout détruire sur son passage ? Bien sûr, à certaines heures où l’angoisse m’étreint, je meurs d’envie de la prendre par les épaules et de lui dire : « Regarde… ton condamné de mari ! » mais je me reprends : car mourir d’envie est une lâcheté tandis que mourir d’amour est un courage. Alors, je prends mon courage à deux mains, et je me secoue, je me redresse, je me revigore, je me repais, et tu sais avec quoi ? Avec les mots de la petite infirmière et peut-être plus encore, avec son sourire. Tu vas me trouver ridicule, mais parce qu’elle est une femme et qu’elle est au courant de mon état, cette pensée m’est bénéfique.

Les jours où je dois me rendre à l’hôpital pour suivre un traitement de chien qui lui, il faut bien le reconnaître, enraye le mal mais sans jamais le mordre au cou, je mens à ta mère le plus simplement du monde en prétextant mille raisons, jamais la même. Ta mère me bénit de mentir si bien, et je saute dans un taxi qui en sait plus long qu’elle, et c’est le comble. En me laissant à la porte du département de l’hôpital qui soigne ma saloperie, neuf fois sur dix, sur le visage du chauffeur, je recueille un sourire de consolation, certes moins large que celui de la brave fille, mais tout même sincère, ça ne trompe pas, et ce sourire vient fouetter mon envie de vivre. Les gens sont plus aimants qu’on ne croit.

C’est ainsi, mon Emmanuel, que j’assume, comme on se plaît à dire aujourd’hui, le destin que mes cellules m’octroient, en ce sens que j’accepte de prendre en charge l’odieux qui me surprend, sans pour autant me sentir solidaire de ce qui m’arrive, comme on assumerait ses origines. Ce verbe à double tranchant ne sera pour moi – tiens-le-toi pour dit – aiguisé que d’un seul côté.

 

Il faut que je te laisse, ta mère arrive des courses. La clef à peine dans la serrure, de sa voix faussement chantée, la voici qui m’appelle. Je range mes feuilles et te rejoins tout à l’heure.

*

Comme tu le sais, mais pourquoi ne pas y revenir – l’admiration, disait Rodin, cette joie qui recommence tous les jours –, elle est vraiment admirable celle qui m’a donné tout son amour, et à toi, la moitié de son visage. Si je m’exprime au passé, ce n’est pas que le rideau soit déjà tombé sur le lien conjugal, même si bientôt… ou parce que ton visage est déjà dessiné, mais parce qu’il est bon de ramasser en cours de route l’amour accompli, inviolable, inscrit dans l’histoire, acquis à jamais. Tiens, il y a un instant, alors que maman posait sur la table de la cuisine son cabas de victuailles, j’ai recueilli en passant au milieu des oranges et des pamplemousses, un pur jus d’amour visible sur son effort et sur la petite phrase qu’elle m’adressa sans lever les yeux : « Voilà de bonnes vitamines pour mon cher mari ! » Un trait comme celui-ci, élémentaire et presque instinctif, mérite de ne pas être abandonné. Sans compter que ramasser l’amour en ses éclats, le contempler, le savourer en le pesant à sa juste valeur, c’est en vivre doublement.

Faut-il donc que le sablier menace pour apprécier le cours régulier et simpliste d’un amour dense ? Faut-il donc mourir pour s’arrêter enfin ébloui sur la splendeur d’un lien ? Il semblerait. Mais je m’égare… Mais pourquoi te dire tout cela ? Pourquoi ?… Oh ! Rassure-toi, le temps des conseils n’est plus de saison. Tu as trente-trois ans, et je ne t’accorderai plus la grâce de ruer dans les brancards, surtout pas dans celui du malade. Quant aux éventuelles consignes que je pourrais te laisser, bien que parfaitement définies au tréfonds de mon esprit (je pourrais les écrire d’un jet), je partirai avec elles et les ensevelirai au secret de mon tombeau, ta route n’étant pas la mienne. Il m’a fallu du temps pour comprendre, et je suis désormais au point que l’on ne doit rien exiger pour demain des êtres qui nous aiment. Libre, libre d’être soi. L’engendrement doit s’incliner devant le règne de l’inspiration qui, par nature, surprend, disjoint et crée au-delà de toute prévision. Tu m’as vu vivre, et cela suffit, aux jours les meilleurs et aux pires. Rien à ajouter au tableau du réel. Ce que j’avais à te dire, je l’ai montré malgré moi sans emphase et sans tricher. À toi de trier et de garder ce qui pourrait t’être utile pour affronter des mécanismes qui, comme tu le verras, perdurent en se reproduisant.

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