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© Librairie Arthème Fayard, 1997
978-2-213-67350-9
DU MÊME AUTEUR
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À L’École des Loisirs
 
Le Secret d’État aux yeux verts Je mens, je respire Copain trop copain Ma coquille La Disparition d’une maîtresse Les Lettres de mon petit frère La Nouvelle Voiture de Papa L’Europe mordue par un chien Mon dernier livre pour enfants African Prince Le Cheval qui sourit Émilio ou la Petite Leçon de littérature Voilà comment j’ai fait fortune
À Bernard Clesca.
Je remercie la Maison des Écrivains, qui m’a permis, durant quelques semaines, de vivre au-dessus de mes moyens.
On a rigolé, j’en avais presque honte. Emmanuel était beaucoup plus drôle que moi. Il a ce talent. Mais je devais être bon public.
Je suis récompensé d’avoir cru en ce garçon. C’est lui qui m’a offert ce livre blanc sur lequel j’écris. J’ai encore des hoquets de rire en repensant à ses imitations de péquenot normand visitant San Francisco.
Emmanuel doit avoir un peu plus de vingt-sept ans, mais tout juste. Je l’ai connu il y a sept ou huit ans, parce qu’il était le petit copain d’Hédi. Et moi je venais de finir avec Nicolas. Je m’étais trouvé un Black d’enfer, un mannequin un peu sur le retour, vraiment trop beau pour moi, et on allait au hammam de la mosquée, et c’est là qu’on s’était vus pour la première fois avec Emmanuel. Je crois me souvenir qu’il ne m’avait pas plu. Mais je ne sais pas si j’étais jaloux, si ça m’avait fait mal de le voir aux côtés d’Hédi que j’avais aimé jadis.
On s’est revus à cause de Guibert ; Hédi voulait me faire rencontrer Guibert, que j’ai donc rencontré, et adoré. Je suis reconnaissant pour l’éternité à Hédi de m’avoir fait rencontrer mon idole. Et aujourd’hui tous les deux sont morts, Hédi, Guibert, il me reste Emmanuel, et je reste à Emmanuel qui garde de moi l’image d’un type aux côtés de cette créature black hallucinante.
Quand j’y pense, j’ai eu de beaux garçons dans ma vie, mais le regret reste de n’avoir pas été beau moi-même. Pas beau de corps, et même de visage, pas un visage dont on dit qu’il est beau. Mais plutôt, j’imagine, intriguant.
Il faut bien que j’aie quelque chose d’attirant pour avoir séduit l’autre jour ce garçon, en plein Castro, ce pédé-land de San Francisco où personne ne peut se séduire.
Je suivais Emmanuel dans sa frénésie de shopping. Il habite Mexico où il n’y a plus rien, c’est la crise totale, plus de beurre des Charentes, tout est à des prix... Mais lui, il vit très bien, il organise des soirées gays, et maintenant il va ouvrir une boîte de nuit, il fait plein de fric. Il a des investisseurs derrière lui. Un amant canadien chinois très beau avec des oreilles décollées magnifiques, mais très prétentieux comme tous les Chinois, il est architecte, il est protestant, il parle au moins cinq langues et n’a aucune conversation ; heureusement qu’Emmanuel a des amants beaucoup plus vicieux. Emmanuel aurait bien voulu coucher avec moi, juste pour essayer, parce que c’est un fou du cul, mais je ne l’ai pas fait, le manque de désir le disputant au désir de ne pas le faire, le retarder, le garder possible.
On a rigolé pendant six jours. En faisant du shopping. Et c’est donc là que j’ai vu ce garçon qui vendait des tee-shirts gays dans cette boutique pour touristes gays, un jeune type avec des cheveux immensément longs. On s’est regardés. Deux ou trois fois. Ça m’a fait bander, son regard. Je suis sorti du magasin comme un ivrogne, et de retour à la maison j’ai entrepris de lui écrire une lettre. Une carte postale. Avec mon numéro de téléphone.
Trois jours après, il m’a appelé. C’était hier. Je suis passé le voir à sa boutique. On a causé. Je l’ai trouvé moins beau, et puis beau quand même à la fin. Il m’a dit qu’il était marié, j’ai eu des doutes sur le sexe du conjoint. Pas longtemps. Il parlait bien de son mari. Avec naturel, cependant. C’était presque acceptable pour moi, ce mot « mari » dans la bouche de ce joli garçon.
Je lui ai dit que je devais accompagner Emmanuel à l’aéroport et que je serais chez moi à quatre heures. Il a appelé à cinq heures et demie. Je lui ai donné l’adresse. Il est arrivé. On a bu un verre sur ma petite terrasse, c’était le coucher du soleil ; il avait fait beau toute la journée et on a commencé à s’embrasser, on s’est caressés partout, il était vraiment bien foutu le salaud, tout nu sous la lumière rasante, c’était pas mal. J’ai eu peur que la voisine nous découvre, la voisine du dessous, parce que le plancher de la terrasse est en madriers, avec des espaces entre les poutres, je l’avais déjà aspergée de poussière en ponçant ma table basse, elle avait dû passer l’aspirateur et battre ses coussins pendant une heure ; j’ai eu peur, cette fois, de lui envoyer du foutre, alors j’ai posé ma chemise et on a fini notre affaire en toute sécurité.
Il s’appelle Damien, c’est le premier bon coup que je trouve dans ce pays. Le premier qui a l’air d’aimer ça, baiser.
Ni Jeremy, ni surtout Terry ou Tony ne valent ce Damien rigolo, malicieux avec sa grosse bite et son cul bien poli. Ses jambes belles dans son jean déchiré.
On a appelé un taxi parce qu’il était déjà huit heures et que son mari devait s’inquiéter.
On a promis de se revoir.
C’était un jour où un bonheur n’arrive jamais seul, puisque j’avais fini de corriger mon livre, le Retour à Éden. J’ai supprimé le personnage de David, que j’ai fondu dans Absalon. Avec deux amants d’Emilio j’en ai fait un seul.
Maintenant que je suis libéré de ce livre, libéré d’Emilio, seul dans mon appartement que tout le monde admire (good for you), je vais me mettre à l’anglais.
 
 
Pendant longtemps j’ai écrit pour intéresser les gens, aujourd’hui j’écris pour les gens qui s’intéressent à moi.
Emmanuel m’a invité à Mexico dans sa maison, sa terrasse qui domine les jardins de l’Alameda. Il m’a fait un tel récit de sa vie là-bas, dans cette ville que j’avais détestée, que ça m’a donné envie d’y retourner. Il inaugure sa boîte de nuit le mois prochain. Il m’a proposé de servir la bière.