Quand la lumière décline

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Le dernier Goncourt allemand par le Alexis Jenni berlinois.






Roman d'une famille, Quand la lumière décline retrace l'ascension et la chute de trois générations d'intellectuels d'Allemagne de l'Est. Fervents communistes, les grand-parents Charlotte et Wilhelm décident de rentrer de leur exil mexicain dans la jeune RDA, en 1952, pour participer à la construction de l'État socialiste. Le fils Kurt rentre, lui, de Sibérie, après avoir fui le nazisme à Moscou et frôlé la mort dans un goulag stalinien. Ramenant avec lui son épouse russe Irina, il croit encore au rayonnement des idéaux révolutionnaires.
Alexander, le petit-fils, se sent au contraire à l'étroit dans la patrie d'élection de sa famille, et choisit de passer à l'Ouest, alors que le Mur est sur le point de s'effondrer. Mais pour Markus, l'arrière-petit-fils, toute ces luttes politiques passées ne sont bientôt rien d'autre que l'objet d'ennuyeux cours d'histoire. Et le jour de l'anniversaire des 90 ans du patriarche, tous ces destins vont se croiser, s'affronter, se rencontrer ou se séparer...





Eugen Ruge est le lauréat 2011 du Deutscher Buchpreis, l'équivalent du Goncourt allemand.





Publié le : jeudi 23 août 2012
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EAN13 : 9782365690386
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couverture
Eugen Ruge

QUAND LA LUMIÈRE
 DÉCLINE

Roman d’une famille

Traduit de l’allemand
 par Pierre Deshusses

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pour vous

Roman d’une famille
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2001

Alexander

Deux jours durant, il est resté allongé sur son canapé en peau de buffle, comme mort. Puis il s’est levé, s’est douché abondamment pour éliminer toute trace d’odeur d’hôpital, et il s’est mis en route pour Neuendorf.

Il a pris l’autoroute A115 comme d’habitude. A regardé le monde. A vérifié s’il avait changé. Et – avait-il changé ?

Les voitures lui paraissaient plus propres. Plus propres ? Plus colorées d’une certaine façon. Plus idiotes.

Le ciel était bleu. Quoi d’autre !

L’automne était arrivé en douce, sans prévenir. Piquant les arbres de quelques taches jaunes. On était passé en septembre. Et, si on l’avait laissé partir samedi, on devait être aujourd’hui mardi. Il avait perdu la notion du temps au cours des derniers jours.

Neuendorf disposait depuis peu d’une sortie d’autoroute – « depuis peu », cela voulait toujours dire pour Alexander : depuis la chute du Mur. On arrivait ainsi directement dans la Thälmannstraße (qui n’avait pas changé de nom). La rue avait été goudronnée, avec des bandes cyclables marquées en rouge de part et d’autre de la chaussée. Immeubles récemment rénovés et isolés de façon thermique selon une quelconque norme européenne. Constructions récentes qui ressemblaient à des centres nautiques : on appelait ça des « maisons de ville ».

Mais il suffisait de tourner une fois à gauche et de longer quelques centaines de mètres la courbe du Steinweg, puis d’obliquer encore une fois à gauche – ici, le temps semblait s’être arrêté : rue étroite avec des tilleuls. Trottoirs pavés et bossués par les racines. Barrières en bois pourri où couraient des punaises rouges. Au fond des jardins, derrière des herbes hautes, les fenêtres sans vie de maisons dont on se disputait la rétrocession dans de lointains cabinets d’avocats.

L’une des rares maisons à être encore occupées ici : le 7 du Fuchsbau. Mousse sur le toit. Lézardes sur la façade. Les buissons de sureau touchaient déjà la véranda. Et le pommier que Kurt avait toujours taillé lui-même poussait à tort et à travers, fouillis hirsute se dressant vers le ciel.

Le « repas à domicile » était déjà posé sur le poteau de la clôture, dans son emballage isolant. La date de mardi inscrite dessus confirmait ce qu’il s’était dit. Alexander prit la boîte et entra dans le jardin.

Bien qu’il ait une clef, il sonna. Pour voir si Kurt allait ouvrir. Peine perdue ! De toute façon, il savait que Kurt n’ouvrirait pas. Mais il ne tarda pas à entendre le grincement familier de la porte du couloir ; et lorsqu’il regarda par le fenestron, il aperçut la silhouette de Kurt – tel un fantôme – dans la pénombre du vestibule.

— Ouvre ! lança Alexander.

Kurt s’approcha en faisant de grands yeux ronds.

— Ouvre !

Mais Kurt ne bougeait pas.

Alexander ouvrit et serra son père dans ses bras, même si ses embrassades lui répugnaient depuis longtemps. Kurt sentait. C’était l’odeur de la vieillesse. Elle était inscrite au plus profond de ses cellules. Kurt sentait, même une fois lavé et après s’être brossé les dents.

— Tu me reconnais ? demanda Alexander.

— Oui, dit Kurt.

Sa bouche était encore barbouillée de marmelade de prunes – une fois de plus, l’auxiliaire du matin était passée en coup de vent. Sa veste en laine était boutonnée de travers et il n’avait qu’une seule pantoufle.

 

Alexander réchauffa le repas de son père. Micro-ondes, remettre le fusible. Kurt restait debout à côté de lui et regardait d’un air intéressé.

— Tu as faim ? demanda Alexander.

— Oui, dit Kurt.

— Tu as toujours faim.

— Oui, dit Kurt.

Il y avait du goulasch accompagné de chou rouge (depuis que Kurt avait failli s’étrangler avec un morceau de viande, on ne lui donnait plus que des choses coupées très fin). Alexander se prépara un café. Puis il sortit le goulasch du micro-ondes et le posa sur la nappe en toile cirée.

— Bon appétit, dit-il.

— Oui, dit Kurt.

Kurt commença à manger. Pendant un certain temps, on n’entendit plus que ses reniflements concentrés. Alexander goûta du bout des lèvres son café encore trop chaud. Tout en regardant Kurt manger.

— Tu tiens ta fourchette à l’envers, dit-il au bout d’un moment.

Kurt s’arrêta un instant, comme s’il réfléchissait. Puis il se remit à manger, essayant de pousser le morceau de goulasch sur la pointe de son couteau avec le manche de sa fourchette.

— Tu tiens ta fourchette à l’envers, répéta Alexander.

Il parlait sans hausser le ton, sans inflexions dissuasives, simplement pour voir l’effet que les mots avaient sur Kurt. Aucun effet. Rien. Zéro. Il se passait quoi dans cette tête ? Dans cet espace encore séparé du monde par un crâne et qui contenait toujours une forme de « moi ». Que ressentait-il, à quoi pensait-il quand il errait dans cette pièce ? Quand il était assis, le matin, à son bureau à fixer le journal pendant des heures, comme le lui avaient dit les auxiliaires médicales. À quoi pensait-il ? Était-il encore capable de penser ? Comment penser sans mots ?

Kurt avait finalement réussi à mettre le morceau de goulasch sur la pointe de son couteau. Il le portait maintenant en équilibre vers sa bouche, d’une main tremblante et avide. Raté. Deuxième essai.

Quelle ironie du sort quand même, se dit Alexander, que la déchéance de Kurt ait justement commencé par la perte de la parole. Kurt, l’orateur. Kurt, le grand raconteur d’histoires. C’est là qu’il était assis autrefois, dans son fauteuil – le fameux fauteuil de Kurt ! Tout le monde était suspendu à ses lèvres quand il racontait ses histoires, monsieur le professeur ! Avec ses anecdotes. C’est drôle : dans la bouche de Kurt tout devenait anecdote. Peu importe ce qu’il racontait – même quand il racontait comment il avait failli crever dans le camp –, il y avait toujours une saillie, un bon mot. Il y avait eu… ! Passé archilointain. La dernière phrase que Kurt avait pu prononcer correctement avait été : « J’ai perdu l’usage de la parole. » Pas mal ! Et les gens s’étaient dit – vraiment : « Regardez-moi ça, il a perdu l’usage de la parole, mais à part ça… » À part ça, il semblait avoir encore toutes ses facultés. Il souriait, il hochait la tête. Il faisait des grimaces, toujours en rapport avec la situation. Il dissimulait avec habileté. Mais parfois des choses étranges lui échappaient – comme verser du vin rouge dans son café. Ou se retrouver totalement désemparé, un bouchon à la main – qu’il allait finalement poser sur une étagère de sa bibliothèque.

Performance minable : Kurt avait réussi à avaler un petit morceau de goulasch. Maintenant il y allait avec les doigts. Il jeta un regard torve vers Alexander, comme un enfant cherchant à évaluer la réaction de ses parents. Se fourra un morceau dans la bouche. Puis encore un. Et mâcha.

Et, pendant qu’il mâchait, il tenait ses doigts en l’air, tout maculés, comme s’il prêtait serment.

— Si tu savais, dit Alexander.

Kurt ne réagit pas. Il avait enfin trouvé une méthode : la solution au problème du goulasch. Il se fourrait un morceau dans la bouche et mâchait. La sauce coulait sur son menton en un étroit filet.

Kurt n’était plus capable de rien. Ne pouvait pas parler, ne pouvait plus se laver les dents. Ne pouvait même pas se torcher – et il fallait s’estimer heureux quand il s’asseyait sur les toilettes pour chier. La seule chose que Kurt savait encore faire, se dit Alexander, la seule chose qu’il faisait encore de son plein gré, la seule chose qui l’intéressait vraiment et pour laquelle il recourait à l’ultime part de ruse dont il était capable : manger. Absorber de la nourriture. Bouffer. Kurt ne mangeait pas avec plaisir. Kurt ne mangeait pas parce qu’il trouvait ça bon (ses papilles, Alexander en était convaincu, étaient totalement détruites par le tabac de la pipe qu’il avait fumée pendant des dizaines d’années). Kurt mangeait, bouffait pour vivre. Manger = vivre. Cette formule, se disait Alexander, il l’avait apprise dans le camp de travail – de façon indélébile. Une fois pour toutes. L’avidité avec laquelle Kurt mangeait, avec laquelle il se fourrait des morceaux de goulasch dans la bouche, n’était rien d’autre qu’une volonté de survivre. C’était la dernière chose qui était restée à Kurt. La seule chose qui le maintenait à flot, qui permettait à ce corps de continuer à fonctionner, système de circulation partant du cœur qui avait complètement débloqué et qui se maintenait en marche tout seul – et qui se maintiendrait sans doute en marche encore un bon moment, on pouvait le craindre. Kurt avait survécu, à tout le monde. Il avait survécu à Irina. Et maintenant se profilait la possibilité bien réelle qu’il lui survive aussi, à lui, Alexander.

Une grosse goutte de sauce se forma sous le menton de Kurt. Alexander ressentit l’envie très forte de faire mal à Kurt : prendre un morceau d’essuie-tout et enlever sans ménagement la sauce sur son visage.

La goutte tremblota – chuta !

C’était hier ou aujourd’hui ? À un moment donné, au cours des deux jours où il était resté allongé sur son canapé en peau de buffle (sans faire un geste, s’efforçant toujours, pour il ne savait quelle raison, de ne pas mettre sa peau nue en contact avec le cuir), à un moment donné, il avait eu cette idée : tuer Kurt. C’était plus qu’une idée. Il avait passé en revue plusieurs variantes : étouffer Kurt avec un oreiller ou – meurtre parfait – servir à Kurt un steak bien coriace. Comme le steak avec lequel il avait failli s’étouffer. Et si Alexander, quand Kurt, le visage bleui, était sorti dans la rue en titubant et s’était effondré sans connaissance, si Alexander, à cette époque, ne l’avait pas mis instinctivement en position latérale de sécurité pour lui faire cracher, en même temps que son dentier, la boulette de viande presque parfaitement ronde et bien compacte à force d’avoir été mâchée, Kurt ne serait vraisemblablement plus de ce monde à présent, et cette défaite (au moins celle-ci) aurait été épargnée à Alexander.

— Tu as remarqué que j’ai été absent un moment ?

Kurt était passé au chou rouge – depuis quelque temps, il avait pris l’habitude infantile de vider les compartiments de la barquette les uns après les autres : d’abord la viande, puis les légumes, puis les pommes de terre. Étonnamment, il avait repris sa fourchette – et même dans le bon sens. Enfournant du chou rouge.

Alexander répéta sa phrase :

— Tu as remarqué que j’ai été absent un moment ?

— Oui, dit Kurt.

— Tu as donc remarqué ! Et pendant combien de temps : une semaine ? Un an ?

— Oui, dit Kurt.

— Oui, quoi ? Un an ?

— Oui, dit Kurt.

Alexander se mit à rire. Il avait effectivement l’impression que ça faisait un an. Comme une autre vie – car la vie précédente avait été balayée par une seule et banale petite phrase :

— Je vais vous envoyer à Fröbel.

C’était ça, la phrase.

— À Fröbel ?

— La clinique.

Ce n’est qu’une fois sorti de la pièce qu’il avait pensé à demander à l’infirmière si cela voulait dire qu’il devait prendre son pyjama et sa brosse à dents. Et l’infirmière était retournée dans le cabinet de consultation et avait demandé si cela voulait dire que le patient devait prendre son pyjama et sa brosse à dents. Et le médecin avait dit que le patient devait prendre son pyjama et sa brosse à dents. Voilà !

Quatre semaines. Vingt-sept médecins (il avait compté). Médecine moderne.

Il y avait eu l’interne qui ressemblait à un bachelier et lui avait expliqué – dans une absurde salle d’attente où l’on entendait geindre, derrière des paravents, des gens gravement malades – les principes du diagnostic. Le médecin avec la queue de cheval qui lui avait dit : « Ceux qui font du marathon n’attrapent pas de maladies dangereuses » (très sympathique, cet homme). La radiologue qui lui avait demandé si, à son âge, il voulait encore faire des enfants. Le chirurgien répondant au nom étrange de Fleischhauer, l’« équarrisseur ». Et bien sûr le Karajan à la peau grêlée par la variole : le médecin chef Koch.

Et vingt-deux autres encore.

Et deux douzaines de laborantins qui lui avaient fait des prises de sang pour remplir des éprouvettes, avaient analysé ses urines, observé ses tissus avec toutes sortes de microscopes ou les avaient mis dans toutes sortes de centrifugeuses. Et tout cela pour un résultat aussi désolant qu’odieux, que le docteur Koch avait résumé en deux mots :

— Pas opérable.

Voilà ce qu’avait dit le docteur Koch. De sa voix rocailleuse. Avec sa peau grêlée par la variole. Et sa coiffure à la Karajan. « Pas opérable ! » Voilà ce qu’il avait dit en se balançant sur sa chaise, tandis que les verres de ses lunettes lançaient des éclairs au rythme de ses balancements.

Kurt avait terminé son chou rouge à présent. Il s’attaquait aux pommes de terre – bien sèches. Alexander savait ce qui allait arriver (s’il ne donnait pas tout de suite un verre d’eau à Kurt). Les pommes de terre allaient rester coincées dans sa gorge, et il aurait un hoquet si fort que tout le monde croirait qu’il allait vomir son estomac. On pourrait aussi étouffer Kurt avec des pommes de terre bien sèches…

Alexander se leva et alla remplir un verre d’eau.

Bizarrement, Kurt, lui, avait été opérable : on lui avait enlevé les trois quarts de l’estomac. Et il mangeait avec ce qui lui restait d’estomac, comme si on lui en avait rajouté trois nouveaux quarts. Peu importe ce qu’il y avait au menu : Kurt finissait toujours sa barquette. Autrefois aussi il finissait toujours son assiette. Peu importe ce qu’Irina lui préparait. Il mangeait tout et disait : « Fameux ! » Toujours la même chose, toujours le même compliment : « Merci ! » et « Fameux ! » Et ce n’est que bien des années plus tard – après la mort d’Irina, lorsqu’il arrivait à Alexander de faire la cuisine –, ce n’est que bien plus tard donc qu’il avait compris à quel point ces éternels « Merci ! » et ces éternels « Fameux ! » avaient dû être usants et humiliants pour sa mère. On ne pouvait rien reprocher à Kurt. Il n’avait effectivement jamais rien réclamé, pas même de la part d’Irina. Quand personne n’était là pour lui faire la cuisine, il allait au restaurant ou mangeait une tartine de beurre. Et si quelqu’un lui faisait la cuisine, il disait gentiment « merci ». Puis il allait faire une sieste. Puis une promenade. Puis il répondait à son courrier. Que redire à ça ? Rien. C’était bien là le problème.

Kurt ramassait du bout d’un doigt les derniers restes de pommes de terre. Alexander lui tendit une serviette. Kurt s’essuya la bouche, replia consciencieusement la serviette et la posa près de son assiette.

— Écoute, père, dit Alexander. J’étais à l’hôpital.

Kurt secoua la tête. Alexander lui saisit le bras et essaya encore une fois, avec un peu plus d’insistance.

— Moi (il se désigna du doigt), j’ai été à l’hô-pi-tal ! Tu comprends ?

— Oui, dit Kurt en se levant.

— Je n’ai pas fini, dit Alexander.

Mais Kurt ne réagit pas. Il se dirigea à pas hésitants vers sa chambre, toujours chaussé d’une seule pantoufle, et enleva son pantalon. Il jeta un regard à Alexander, comme s’il attendait quelque chose.

— Une sieste ?

— Oui, dit Kurt.

— Bon, alors on va changer la couche.

Kurt se dirigea à petits pas vers la salle de bain. Alexander croyait qu’il avait compris mais une fois à la salle de bain, Kurt baissa sa couche et se mit à pisser par terre dans un grand jet en arc de cercle.

— Mais qu’est-ce que tu fais ?

Kurt leva les yeux, effrayé. Sans pouvoir s’arrêter de pisser.

 

Après avoir douché son père, l’avoir mis au lit et avoir nettoyé le sol de la salle de bain, Alexander se rendit compte que son café était froid. Il regarda sa montre : quatorze heures pile. Le service du soir ne viendrait certainement pas avant dix-neuf heures. Il se demanda s’il devait prendre maintenant les vingt-sept mille marks dans le coffre et filer. Il décida d’attendre. Il voulait le faire devant son père. Voulait lui expliquer, même si ça ne menait à rien. Voulait que Kurt dise « Oui » – même si c’était le seul mot qu’il était encore capable de dire.

Alexander passa dans le salon avec son café. Que faire maintenant ? Que faire de tout ce temps perdu ? Une fois de plus il fut agacé en se rendant compte qu’il s’était soumis au rythme de Kurt, et cet agacement se combina naturellement avec celui qu’il éprouvait chaque fois qu’il était dans cette pièce. Sauf que maintenant, après quatre semaines d’absence, il lui semblait que c’était pire encore : rideaux bleus, tapisseries bleues, tout bleu. Parce que le bleu avait été la couleur préférée de la dernière dulcinée de son père… Pathétique, à soixante-dix-huit ans ! À peine six mois après l’enterrement d’Irina… Même les serviettes, même les bougies : tout bleu !

Pendant un an, tous les deux s’étaient comportés comme de vrais collégiens. Ils s’envoyaient des cartes postales avec des cœurs et enveloppaient les petits cadeaux qu’ils se faisaient dans du papier bleu. Puis la dulcinée avait remarqué que Kurt commençait à perdre la boule – et elle avait pris la poudre d’escampette. Restait ce « cercueil bleu », comme l’appelait Alexander. Monde bleu et froid qui n’était plus habité par personne.

Seul le coin repas était resté comme avant. Quoique !… Certes, Kurt n’avait pas touché au revêtement en placage – fierté d’Irina : un placage en vrai bois ! Même le « bric-à-broc » (comme disait Irina en parlant de sa collection) était encore là – mais dans quel état ! Cette accumulation de bibelots et de souvenirs, tous plus abracadabrants les uns que les autres, et qui avait grossi au fil du temps au point de recouvrir toute la surface du placage, Kurt l’avait débarrassée dans sa frénésie de rénovation ; il avait tout épousseté et n’avait gardé que le « plus important » (ou ce que Kurt considérait comme tel) pour le remettre ensuite en place contre le revêtement en placage selon une « disposition assez libre » (ou ce que Kurt considérait comme tel), en essayant de réutiliser de façon « judicieuse » les différents trous laissés par les clous. Esthétique du compromis selon Kurt. C’est d’ailleurs à ça que ça ressemblait.

Où était le petit poignard à lame courbe que Gojkovic, l’acteur qui jouait le chef dans tous les films d’Indiens tournés par la DEFA, le studio d’État de la RDA – pas n’importe qui ! –, avait offert à Irina ? Et où était passée l’assiette rapportée de Cuba, que les camarades de l’usine Karl-Marx avait offerte à son grand-père Wilhelm pour son quatre-vingt-dixième anniversaire ? Il avait aussitôt dégainé son portefeuille – c’est du moins ce qu’on racontait – et avait claqué d’un geste brusque un billet de cent dans l’assiette, croyant qu’on faisait la quête pour le mouvement de Solidarité populaire…

Peu importe. Ce n’étaient que des objets… se dit Alexander. Rien que des objets. Pour celui qui viendrait après, juste des vieilleries bonnes pour la poubelle.

Il passa dans le bureau de Kurt, qui se trouvait de l’autre côté (le plus joli, à son avis) de la maison.

À la différence du salon, où son père avait tout chamboulé – il avait même changé les meubles d’Irina, troquant la belle vitrine ancienne contre un horrible truc en aggloméré ; il avait aussi bazardé le merveilleux petit guéridon bancal qui servait à poser le téléphone, ainsi que l’horloge (Alexander lui en avait beaucoup voulu : cette bonne vieille horloge dont le mécanisme se mettait à ronronner aux heures et à la demie pour montrer qu’elle remplissait toujours son office, même si le coffre du carillon avait disparu, car au départ il s’agissait d’une grande horloge dont Irina, suivant la mode de cette époque, avait seulement gardé le mécanisme qu’elle avait accroché au mur, et Alexander se souvenait encore parfaitement comment ils étaient allés chercher cette horloge, lui et Irina, et comment Irina n’avait pas eu le cœur de dire à la vieille dame qui se séparait de cette horloge que le coffre en bois était inutile ; elle avait alors été obligée de demander à un voisin de les aider à charger la grosse horloge dans la voiture, et cette horloge qu’ils n’emportaient en entier que pour donner le change dépassait tellement du coffre de la petite Trabi que la voiture n’avait presque plus d’adhérence aux roues avant) –, à la différence donc du salon qui avait été entièrement refait, le bureau de Kurt était resté intact, à tel point que ça en donnait le frisson.

La table était placée en oblique devant la fenêtre – quarante ans durant, chaque fois qu’on avait refait la pièce, elle avait été replacée au même endroit, les pieds dans les marques imprimées sur le tapis. Même chose pour le coin où l’on pouvait s’asseoir, avec le grand fauteuil où Kurt prenait place, dos voûté et mains croisées, pour raconter ses anecdotes. Même chose aussi pour les rayonnages suédois (pourquoi suédois en fait ?) qui étaient encore là. Les étagères ployaient sous le poids des livres ; à certains endroits, Kurt avait ajouté une planche qui n’était pas exactement de la même couleur, mais l’ordre cosmique restait inchangé, dernier reflet du cerveau de Kurt : on trouvait là les usuels qu’Alexander avait aussi consultés de temps en temps (« Il s’appelle “Reviens” ! »), les ouvrages sur la révolution russe, plus loin toute la rangée des œuvres de Lénine d’un brun couleur de rouille et à gauche de Lénine, dans la dernière section, sous le classeur portant l’inscription tranchante : PERSONNEL, il y avait toujours – Alexander aurait pu le prendre, même les yeux fermés – le vieil échiquier repliable, tout abîmé, avec les pièces qui avaient sans doute été sculptées par un quelconque prisonnier anonyme du goulag.

Les seules choses qui étaient venues s’ajouter au cours de ces quarante années – les nouveaux livres mis à part –, c’étaient quelques souvenirs provenant de tous ceux que ses grands-parents avaient ramenés du Mexique ; la plupart avaient été donnés ou bazardés après leur mort, sur un coup de tête ; et même les rares objets dont Kurt n’avait bizarrement pas voulu se séparer n’avaient pas réussi à trouver une place dans ce « bric-à-broc » – sous prétexte de manque de place mais en réalité parce qu’Irina n’avait jamais pu surmonter la haine qu’elle éprouvait pour tout ce qui venait de la maison de ses beaux-parents. Kurt les avait donc intégrés « provisoirement » dans sa bibliothèque, où ils étaient « provisoirement » restés jusqu’à aujourd’hui : Kurt avait même accroché à un barreau, avec un morceau de ruban, le bébé requin empaillé dont la peau rugueuse impressionnait beaucoup Alexander quand il était petit. L’effrayant masque aztèque se trouvait toujours dans la vitrine, visage tourné vers le haut, au milieu des innombrables petits échantillons d’alcool en tout genre ; et la grosse conque marine de couleur rose, dans laquelle Wilhelm avait réussi (personne ne savait comment) à installer une petite lampe, était toujours dans l’un des placards du bas – et toujours sans raccord électrique.

Il ne put s’empêcher de repenser à Markus : son fils. Il imaginait Markus rôder dans la pièce, capuche sur la tête et écouteurs plaqués sur les oreilles – c’est ainsi qu’il l’avait vu la dernière fois, deux ans auparavant –, il imaginait Markus s’arrêter devant ce mur de livres, tapotant les étagères du bout de sa botte, prenant dans sa main les objets qui s’étaient accumulés ici pendant quarante ans, évaluant leur utilité ou le prix qu’il pourrait en tirer. Peu de chance que quelqu’un lui achète les œuvres complètes de Lénine ! Mais il pourrait peut-être avoir quelques marks pour l’échiquier repliable. Seul le bébé requin empaillé et la grosse conque marine de couleur rose pourraient peut-être l’intéresser. Il les mettrait dans sa chambre sans se poser de questions sur leur provenance.

L’espace d’une seconde, il pensa qu’il pourrait prendre le gros coquillage et le jeter à la mer pour le remettre là d’où il venait – mais il se dit que ça faisait « série télévisée à l’eau de rose » et il abandonna son idée.

Il s’assit au bureau et ouvrit la porte de gauche. C’était dans le tiroir du milieu, tout au fond, dans une très vieille boîte de papier photo ORWO, que se trouvait depuis quarante ans, sous des tubes de colle, la clef du coffre – et elle était toujours là (Alexander avait soudain été traversé par l’idée idiote que la clef avait peut-être disparu et que tous ses plans tomberaient à l’eau).

Il mit par précaution la clef dans sa poche – comme si quelqu’un pouvait encore la lui prendre. But une gorgée de café froid.

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