Quatre récits du deuil et de la solitude

De
Publié par

Quatre récits autour des thèmes du deuil et de la solitude envisagés sous leurs différents aspects : deuil, séparation, abandon. Solitude acceptée, voulue ou imposée.

Publié le : vendredi 10 juin 2011
Lecture(s) : 114
EAN13 : 9782748100501
Nombre de pages : 173
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Avertissement de l’éditeur
manuscrit.com - maison d’édition francophone - a
pour vocationde réunir lesconditionsidéales pour
quetouslesmanuscritstrouventleurpublic.
Pourcefaire,manuscrit.coms’estdotéduplusgrand
réseaudelecteursprofessionnels: composédelibraires
etdecritiques,ilestentièrementvouéàladécouverte
etàlapromotiond’auteursdetalents,afindefavoriser
l’édition de leurs textes.
Danslemêmetemps,manuscrit.compropose-pour
accélérer la promotion des oeuvres - une diffusion
immédiate des manuscrits sous forme de fichiers
électroniquesetdelivresimprimés. C’estcetteédition
quelelecteuraentrelesmains. Lesimperfectionsqu’il
ydécèlerapeut-êtresontindissociablesdelaprimeur
d’une telle découverte.
manuscrit.com
5 bis rue de l’asile Popincourt
75011 Paris
Téléphone : 01 48 07 50 00
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.comQuatrerécitsdudeuiletde
la solitude© manuscrit.com, 2001
ISBN: 2-7481-0051-4 (pour le fichier numérique)
ISBN: 2-7481-0050-6 (pour le livre imprimé)Désirée Lenable
Quatrerécitsdudeuiletde
la solitude
NOUVELLE1-NUITSILENCIEUSEI
SivousinvitezMadeleineàlaveilléedeNoël,elle
vousrépondranon. Insistezvous? Ellesecabreraavec
le sourire : "J’ai dit non, c’est non. De toute façon à
monâgejefatigue. Nousverronsdemain."
Madeleineaunteintderoseanglaise,descheveux
de neige coquettement crantés. Elle est ronde comme
unbonbon. Etsesyeux!…Sesmagnifiquesyeuxdesar-
doine ont des profondeurs de nuit, des éclats d’orage,
mais souvent y tressaille l’ombre tendre de la malice :
Madeleineacequ’onappelleunbrindecaractère.
Comment définir Madeleine ? Elle n’est pas
vieille. C’estunegrand-mèretelle qu’onen rêvetous.
Onnecherchepasàdéterminersonâgetantellesemble
avoir toujours été identique à elle même. elle exhale
uneodeurdésuètedebiscuitetdeconfiture. Madeleine
est une Mamie rose, parme, vert d’eau à cols Claudine
debroderieanglaise. C’estuneBonne-Maman-gâteau
qui partage son affection entre Poussy-chartreux-ren-
frogné et Yopla-bichon-mignon, qui glisse des sachets
de lavande odorante entre les piles de son beau trous-
seau de lin ajouré, qui cultive amoureusement ses
fleurs,troispiedsdetomatesetquelquessalades
9Quatre récits du deuil et de la solitude
C’estuneMamama-vacancesquireçoitenfantset
petitsenfantsdanssachambrepâtedeguimauveàfleu-
rettes, qui sort vélo et patinette pour les concours de
vitesse sur le gravier des allées.
Mais Madeleine ne veut pas entendre parler du
réveillondeNoël. Attitudequipiquesabru: "Maman
trouverait-ellequenousnousamusonstropbienlesoir
d’une fête religieuse ?
- Voyons Brigitte, elle est simplement fatiguée.
Tu sais qu’elle se montre toujours très gaie au déjeu-
ner le jour de Noël. Elle apprécie d’ailleurs beaucoup
ta cuisine et ton art de décorer la table. Elle dit que
tusaisrecevoiravecgoût."Brigitteobtempèresansêtre
vraiment convaincue.
Madeleineaimeàgarderunpetitcoindeviepour
elle seule. Elle est fort égoïste en cela. Mais c’est ainsi
On ne la changera plus désormais. L’existence l’a fa-
çonnée de cette manière et la glaise dont elle est faite
n’est plus malléable. Noël est l’apothéose de l’année.
N’allez pas croire que ce réveillon solitaire cache une
détresseetqu’ellesemetteaulitaussitôt21heuresaprès
avoiravaléunedosedesomnifèrespouroublierdetrop
pénibles souvenirs. Pas du tout. Madeleine exulte à la
perspectivedelasoiréedeNoël,aussiexcitéequ’unega-
minequiattenddesjoujouxdanssonsouliers.
Le 24 décembre, dès potron-minet elle est de-
boutenlonguechemisedenuitblancheetcharlottevo-
lantée. Elle embrasse Poussy, caresse Yopla qui s’as-
soient de part et d’autre de sa chaise pour quémander
des miettes de son petit déjeuner. Puis elle s’habille,
se pomponne avec soin, revêt sa tenue de Bonne-Ma-
man-vieille-dame-charmante. Ellesesenttrèsentrain.
10Désirée Lenable
D’abordellevarangersamaisonnetteavecplusde
minutie qu’à l’ordinaire pour honorer cette soirée ex-
traordinaire. Elle balaie, époussette, astique, déplace
unmeuble-écarte-toiunpeuPoussy-,posedesnappe-
rons de dentelle frais amidonnés sous les bibelots, ac-
crochedesrideauxpropresauxfenêtres. Toutest-ilen
place ?
A pas menus, l’œil réjoui, elle se dirige vers son
salon-salleàmanger,-chambre,parfois,lorsquefamille
ou amis débarquent en nombre. Elle ouvre deux bat-
tantsdel’armoireventruequioccupeundemi-murde
sa masse imposante.
A genoux, le nez penché sur le grand tiroir du
bas, elle fouille le monceau d’ oreillers et de coussins
qu’elle y serreprécieusement. Yopla, qui prisefortles
jeuxdedécouverte,enfoncesonmuseauentrelesmains
deMadeleine,labousculechenapan,va-t-en! Ellesort
délicatementdeleurnid secretdes boîtes colorées, des
jouets,unbijou,despapiersétoilésetdesfaveursrouges
ou dorées qu’elle déposeautour d’elle voilà, tout y est.
Elleserelève,lourde,unemaincramponnéeàl’étagère
Seigneur,quelaterreestdoncbasseetmesjambesbien
raides.
Les trésors extraits de la cache ou elle les entre-
posaitdepuisdessemaines,Madeleinevaseconsacrerà
undélicattravaild’empaquetage. Illuifautenpremier
lieu se remémorer le destinataire de l’objet N’a-t-elle
oubliépersonne? Uncadeaumalchoisinerisque-t-il
pasdefairedoubleemploi? Ellefaittrèsméticuleuse-
ment le point, liste en main, ses lunettes cerclées d’or
glissées à mi-pente de l’arête du nez. Puis elle choisit
lespapiersenfonctiondel’âge,du sexeetdesgoûtsde
chacun ; elle y ajoute une ganse assortie ainsi qu’une
étiquette illustrée sur laquelle elle indiquera de sa fine
11Quatre récits du deuil et de la solitude
écriturecursivelesprénomsdesesenfantsetdesespe-
tits-enfants.
N’allez pas croire que confectionner des paquets
soitunetâchevulgaire. Celaréclamedudoigté,certain
art des plis, un coup de main efficace pour obtenir un
chou de ruban joliment vrillé.
En fin de matinée, Madeleine, satisfaite de son
oeuvreempilesespaquets-cadeauxsurlebuffetdeme-
risier. Déjà l’harmonie colorée des papiers donne un
petit air de fête à la pièce.
Madeleine, contente d’elle, s’octroie une pose
pour contempler son jardinet derrière la double
porte-fenêtre de la salle. Son modeste jardin, dénudé
par l’hiver, héberge une colonie de passereaux, petits
oiseaux querelleurs, espiègles et dégourdis qui se cha-
maillent autour d’une bouchée de pain et prennent la
fuitetoutd’uncoup,frouttt,àlamoindrealerte. Une
poussièredefloconsstagneentrelesbuissons,tournoie
des nuages aux toits, mêlant en arrière-plan le gris du
ciel à celui de la mer. Dans cette région tempérée les
Noëls blancs demeurent rares. Elle le regrette comme
une nostalgie d’enfance. Bien qu’un Noël seulement
poudrésatisfassesongoûtnaïfdumerveilleux.
-Bon,cen’estpastout,rêvasserneferapasavan-
cer l’ouvrage Madeleine trottine d’un pièce à l’autre.
Elle tire d’un placard de vieilles boîtes à gâteaux en fer
qui recèlent des trésors éblouissants : guirlandes scin-
tillantes,boulesluisantes,stalactitesfacticesquilancent
des feux de diamant, étoiles de papier argenté. Pré-
cieuse pacotille qui, au temps des fêtes, enchante son
intérieurpropret. ToujourssuiviedeYoplatsursesta-
lons, elle ceint chaque meuble de riches guirlandes de
papiermétallisé;ellesuspenddescouronnesdehouxet
depintressésauxportes;ellecolledesfloconsd’ouate
12Désirée Lenable
sur les vitres. De son unique chambre à l’étage, elle a
descendulesapinquichaqueannéedéploiesesbranches
artificielles devant la porte-fenêtre et se pare de pom-
peux colifichets. Arbre-roi de Noël qu’elle couronne
del’étoiledoréedesmages. D’untiroirMadeleinesort
unehumblecrècheencartonaniméequitrônerasurle
buffet jusqu’à l’Epiphanie. Elle soupire d’aise : le dé-
corestposé,l’espritdeNoëlpourrarégnercesoir.
Resteàprévoirleréveillon. CarMadeleine,mais
oui,réveillonneseule…avecsonchatetsonchien. elle
concocte même un savoureux petit repas de Noël, des
plus traditionnels il est vrai. Le devoir accompli, elle
somnoledanssonfauteuilàoreilles. Pouraccompagner
lefoiegraselleboiraunexcellentSauternesDesvisions
incongrues s’interposent : plages ensoleillées de sable
fin ; jardin fleuri de sa grand-tante où folâtrent des
papillons blancs qui se transforment et se déforment.
Elle roule en 2 CV au milieu d’une roselière asséchée
puis atteint une grotte argileuse encombrée de bran-
chages. Elleflotteentrerêveetveille,prendvaguement
conscience de la clarté vaporeuse que le jour voilé dif-
fuse au travers des rideaux. Un sursaut la ramène dans
son cadre familier. Poussy ronronne sur ses genoux
tandis que Yopla grogne à ses pieds. Elle a dû dormir
unpeu. Dehorslejardinablanchipourvuquelestrot-
toirs ne soient pasverglacés.
Pour rien au monde Madeleine se priverait des
illuminations du centre ville le soir de Noël. C’est un
plaisir simple qu’elle s’accorde chaque année, modeste
voyage dans le monde imaginaire de l’enfance. Elle
entreaupaysdescartesdevœuxgivrées;aupaysroman-
tique des dames emmitouflées dans leurs mantes bor-
dées de fourrure, des attelages tintinnabulant sous les
flocons ; au pays désinvolte de la joie de vivre. Dans la
rueprincipalelesalléesetvenuesonteffacétoutetrace
deneige. Maislesguirlandesd’ampoules,tenduesentre
13Quatre récits du deuil et de la solitude
les façades, dessinent des étoiles ou des arabesques de
lumière. Les vitrines étincellent comme des cavernes
d’Ali Baba. Madeleine flâne d’une boutique à l’autre,
les yeux émerveillés. Elle fait une course ou deux. On
l’interroge, scrutateur : "Vous êtes seule ce soir Ma-
dame Le Gallic ?
- Oh, vous savez, à mon âge je préfère dormir.
Mesenfantsviendrontmechercherdemainmatin."On
murmure en aparté que la mère Le Gallic est une bien
bravefemmequoiqueungraincasanièreet,reconnais-
sons-le,plutôtoriginale. Madeleinesemoquedelaru-
meur. Madeleine profite de la vie à sa façon et elle est
comblée.
14II
Une petite dame engoncée dans son ample man-
teau de drap, un panier à la main, marche tranquille-
mentsurl’avenuedelaplage,danslenoirquil’absorbe.
Quelquesfloconsvolettentencore. Laplupartdesvillas
duborddemersontclosespendantlamauvaisesaison.
Unepetitedamerondeletteàtoquedefauxvison
remontel’alléeJulesBaïmé. IcilesPadioleauterminent
leurspréparatifsdeNoël;làunefamilleregardelatélé-
vision;plusloindesbribesd’intimitéfiltrententreles
lattes des stores baissés. Beaucoup de maisons basses,
résidences secondaires de citadins, sont fermées. Ma-
deleine ouvre le portillon de sa cour en soufflant. Les
fenêtresdel’habitationvoisineprojettentdesrectangles
blafardssurlesolenvahideténèbres.
A peine entre-t-elle dans la cuisine que ses bêtes
l’accueillent, empressées, reniflant son cabas qui, tou-
jours, contient pour elles quelques douceurs. Elle ôte
son manteau perlé de gouttelettes, l’étale sur la rampe
d’escalier, puis ferme les persiennes. Son havre cha-
leureux les isole de la nuit. Il n’est pas 19 heures Les
réjouissances viendront plus tard bien que déjà un air
de fête imprègne sa demeure.
15Quatre récits du deuil et de la solitude
Elle écrit des vœux ; des cartes qui parlent de
bonheur et de santé ; des lettres qui sèment l’apaise-
ment. Elle voudrait être thaumaturge et jeter le bon
oeil à chacun. Elle écrit avec conviction que l’année
sera heureuse, qu’elle apportera ce que l’on espère de
meilleur et mieux encore. Elle répand la sincérité de
soncœuren phrasesréconfortantes,en mots d’espoir.
Elle écrit, Poussy pelotonné sur ses genoux et Yopla
couchétoutcontresespieds. Lesaiguillesduréveilmé-
caniquetournentaurythmedutic-tactandisquelesen-
veloppes s’amoncellent.
Elledécrocheletéléphone: lanuitdeNoël,Ma-
deleine se coupe de l’humanité pour communier plus
intimement avec elle.
L’air à fraîchi. Il faut ranimer le feu dans l’an-
tique cuisinière à charbon. Un peu de mouvement la
réchauffera: ellenoueuntablieràbavetteautourdesa
taille, sort plats et casseroles et se lance avec gourman-
dise dans l’élaboration de son menu de Noël Voyons :
potage Saint-Germain, car ses vieux os ont besoin de
chaleur ; rôties au foie gras truffé, cadeau en prove-
nance du Périgord qui la régale chaque année ; petites
cailles aux raisins ; plateau de fromages… peut-être ;
bien sûr, mini-bûche de Noël, salade de fruits exo-
tiques. Vins : Sauternes ainsi qu’une fillette de Bor-
deauxque sonpetit-fils luia rapporté du supermarché
la semaine dernière -
Madeleinepuiseplusieurslouchesd’eaubrûlante
dansleréservoirdelacuisinièrepouryplongerlespetits
poiscongelés. Ellecorsètelescaillesdemincestranches
delard,pèlelesraisins,ouvrelaboîtedefoiegrassous
les yeux intéressés de Poussy et de Yopla attentifs au
moindre de ses gestes. Elle hache le cerfeuil, coupe le
paindemieendés,épluchelesfruitsetlesdisposedans
uncompotier. Lespréparatifsculinairesterminés,elle
16Désirée Lenable
lave couteaux et assiettes sur le vieil évier de pierre que
l’usage a noirci.
Les petits pois mijotent dans la casserole et les
cailles bardées attendent de passer à la cocotte. Ma-
deleine, libérée côté cuisine va dresser la table de fête
dans la pièce principale, et elle organise les choses en
grand: sous-nappedamassée,napperehausséededéli-
cates broderies, fines assiettes de porcelaine enrichies
de filets or, couteaux anciens à manches de corne et
trois verres à pied tirés de leur écrin de copeaux. Elle
sème des branches de gui et de houx autour des cou-
verts,quelquespommesdepingivrées. Aumilieudela
tableellegroupe desbougiesrougeset blanchespaille-
tées d’or dans un bougeoir de cristal synthétique dont
chaquefacetteréfracted’exquisarcs-en-ciel.
Tout est prêt.
Alors,religieusement,Madeleineinstalleàdroite
de son assiette la photo un peu jaunie de Georges, en-
châssée dans un cadre en ronce de noyer. Georges,
amour unique qui, depuis quarante ans, lui adresse le
mêmeimperturbablesourire,àlafoisdouxetenthou-
siaste. Georgesdontlescheveuxdorésparaissentfoncés
sur le cliché en noir et blanc. Une vieille femme pose
des yeux de jeune fille qui s’énamoure sur le portrait
d’un beau garçonde trente ans.
Passent les mois, passent les ans, chaque jour la
rapprochedesretrouvaillesavecsonbien-aimé. Com-
ment l’homme toujours jeune reconnaîtra-t-il l’aïeule
décatiequis’avanceraversluidansl’au-delà? Georges,
comme nous nous sommes aimés ! Quelle partie de
notreâmesubsistequandnousmourons? Notreamour
étaitunfeuardentquelamortmêmen’apaséteint. Tu
as choisi la meilleure part puisque tu me vois, dit-on,
alorsquejesuisrestéeseule,abandonnéeetaveuglesur
17

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.