Racines d'amertume

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Mon enfant, la tristesse et la mélancolie naissent le plus souvent d'une accumulation de chapelets de frustrations et de sentiments refoulés qui se manifestent par la quête effrénée de toutes sortes de plaisir pour combler le vide qui est en nous. C'est ce que j'appelle les racines d'amertume. Voilà mon fils la genèse de ce mal terrible de l'âme que rien ne peut guérir, sinon le retour à ce qui est la source de notre substance. Prends garde aux racines d'amertume, et lorsqu'un jour tu auras perdu ton chemin, reviens sur tes pas et va à la source. Car la source, c'est la vie, ta vie. Prends garde, mon enfant, aux racines d'amertume!
Publié le : mercredi 27 janvier 2016
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Source : http://www.monpetitediteur.com/librairie/livre.php?isbn=9782342047493
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782342047493
Nombre de pages : 270
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Landry Sossoumihen RACINES D’AMERTUME
Mon Petit Éditeur
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À la mémoire de ma mère
Chapitre I Lorsqu’il arriva dans le couloir, Vandji Sannou hâta ses pas alourdis davantage par la nervosité qui le gagnait peu à peu. Il ouvrit la porte et pénétra dans son bureau avec précipita-tion. Sans s’accorder le temps de s’asseoir, il déplia le document que son ami lui avait remis. Le mémorandum écrit parLe Collectif(une partie de la communauté médicale du Centre Hospitalier de Cherbourg) comportait dix points. Il le parcourut d’un regard saccadé. Aupoint 10, Vandji inspira profondément, lut lentement le premier mot et essaya de le laisser entrer en lui. Mais il ne put contenir le reste des mots qui lui sautèrent au visage comme les postillons d’un interlocuteur en furie. Et non seulement les mots pénétrèrent en lui à la vitesse de l’éclair, mais ils le brûlèrent comme s’ils voulaient le marquer du sceau de l’imposture. Alors quelque chose se mit en marche dans sa tête, une bête féroce dont il ne soupçonnait pas l’existence jusqu’à ce jour. Une colère terrible bouillonna dans son cœur, ainsi qu’une douleur qu’il ne put contenir. Elles embrasèrent tout son être, pour ainsi dire. Mais au-delà de ces deux sentiments légitimes, pensa-t-il alors, face à ce qu’il considérait comme étant une stigmatisation des médecins à diplôme étranger, il se sentit envahir par un malaise. Ceci était nouveau pour lui. Il le consumait. Vandji se demanda donc si cette chose terrifiante qui venait, soudainement, de se ré-veiller en lui ne l’avait pas toujours habité. Un sentiment qu’il aurait refoulé pendant des années, et qui à présent se révélait avec la férocité d’un chien enragé. Son regard vacilla alors qu’il tentait de lire à nouveaule point 10. Il posa le document sur son bureau, enleva sa veste et déboutonna les deux premiers boutons de sa
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chemise. Puis il s’enfonça dans son siège et soupira longuement. Les pensées s’entrechoquèrent avec une violence inouïe dans son esprit, propulsées par l’énergie dont se nourrissait sa colère. Les traits de son visage se creusèrent et se resserrèrent, lui conférant une austérité qui lui était peu coutumière. Les yeux d’une couleur rouge brun scrutaient avec une certaine nervosité le vide dans lequel son regard se perdait, alors que son corps semblait se ra-tatiner sous le poids de l’amertume qui, peu à peu, se répandait dans les moindres parcelles de son être. En somme, Vandji venait de pénétrer au cœur d’une tourmente. Il ne s’attendait pas à un tel affront, pensa-t-il, pendant qu’il tentait d’apaiser l’orage qui grondait en lui. Lorsque le conflit qui opposaitLe Collectifà la direction avait commencé trois mois au-paravant, il s’était bien douté que, tôt ou tard, les médecins étrangers seraient mis en cause. Car ceux-ci n’avaient pas pris po-sition clairement aux côtés duCollectif. C’était, du moins, ce que pensait le bureau duCollectif. Cependant, il était à mille lieues d’imaginer que l’attaque serait si brutale. L’ouverture de la porte le fit sursauter. Patrick Mbanga entra, et s’assit en face de son ami. C’était un homme au regard fuyant et à l’allure frétillante. La fragilité de sa stature était accentuée par la proéminence d’un ventre dont les balancements maladroits à chacun de ses pas lui conféraient l’air d’un dandin. Cependant le timbre de la voix dégageait une force surprenante. — Je te l’avais dit, négro, dit-il, en dirigeant son index droit en direction du document. Fallait que t’le lises lentement, mot après mot, phrase après phrase. C’est trop puissant pour toi mon ami, les mots sont trop violents ! Vandji leva la tête et croisa le regard atterré de son ami. — Comment ont-ils pu, Patrick ? lui demanda-t-il la voix étouffée. — Ils ont osé écrire ça. Aïe ! Aïe ! Aïe ! fit ce dernier en secouant la tête en guise de désapprobation. Un silence chargé de la pénétrance des mots contenus dansle point 10entre les deux hommes. Vandji appréciait ces s’installa
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courts instants où le temps semble suspendre son vol, laissant seule la pensée voguer au gré du regard. Car alors il pouvait laisser les mots de son ami cheminer en lui et s’en imprégner. Patrick Mbanga était non seulement un des confrères avec qui il parta-geait nombre de choses – leur origine africaine et celle de leurs diplômes –, mais il était également un ami dont il appréciait la compagnie. Et ces moments de silence étaient là pour leur rap-peler, estimait-il, que, même si chaque mot qu’ils prononçaient portait le sceau de cette amitié, ce qui les liait était au-delà de ces mots : dans la complicité d’un simple regard, dans la ferveur d’une poignée de main ou d’une accolade, dans ce qu’ils repré-sentaient simplement l’un pour l’autre. Mais aujourd’hui, il y avait autre chose dans ce silence qu’ils ne pouvaient contenir l’un et l’autre, et qui les meurtrissait profondément. Vandji rompit en premier cet amer silence. Il relutle point 10comme si, ce faisant, il espérait exorciser la violence qu’il contenait : — «Enfin nous recommandons à la direction de privilégier le recrute-ment de médecins à diplôme reconnu, et non celui de médecins étrangers bien souvent incompétents, aux diplômes incertains et douteux… ». Nous ne pouvons tolérer de pareils propos. Je ne peux accepter d’être traité de la sorte, ajouta-t-il avec une voix recouverte d’un épais voile d’humiliation. — Pourtant c’est ce que t’es négro. Et c’est ce que je suis, mon ami, répondit Patrick. — C’est ce que nous sommes ? — C’est ce qu’ils ont dit. — Et cela suffit ? — C’est ce qu’ils ont dit que nous sommes. Il n’y a pas d’autre vérité que celle-là, la seule chose qui compte au pays des blancs. Et cette vérité te dit que tu es unmédecin-incompétent-au-diplôme-in-certain-et-douteux. Nous sommes dans un pays libre et démocratique. Un pays de droits, répliqua Vandji. — Un pays de droits certes, mais un pays de droits de Blanc pour des Blancs. Et toi, t’es un foutu négro qui n’a encore rien
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compris. Qu’est-ce que tu vas faire, hein ? lui demanda Patrick avec un ton qui laissait transparaître une certaine fatalité. — J’irai demain à la réunion de confrontation prévue entre la direction etLe Collectif, répondit Vandji en hochant la tête. — Tu iras à cette réunion ? — C’est ce que j’ai dit. — Et tu parleras quand t’y seras ? — Tu peux en être certain. — Alors, ils t’abattront comme un nègre, un « mauvais-nègre » si tu veux tout savoir. — Fous-moi la paix avec tes comparaisons d’un autre siècle. Nous ne sommes plus au temps de l’esclavage ni à celui de la e colonisation, mais au XXI siècle. Ce qu’ils ont écrit, là, s’appelle du racisme pur et simple. Nos diplômes seraient douteux parce que nous sommes des Africains ? Alors pourquoi accomplissons-nous le même travail qu’eux, un travail pour lequel nous sommes d’ailleurs sous-payés. Patrick qui était jusque-là resté debout s’assit et déplaça son siège pour se mettre en face de son ami : — D’accord avec toi que les temps ont changé, reprit-il, le regard sombre et la voix ferme. Mais ta couleur n’a pas changé que je sache, ni celle des Blancs. Tant qu’il y aura des Blancs tu seras toujours un négro au pays de Blancs, c’est-à-dire rien de moins qu’un chien galeux. Alors si tu vas à cette réunion, et que tu la ramènes, ils t’abattront comme le « mauvais-nègre » que tu es. Vandji se redressa, mais resta toujours assis. Il ne comprenait pas l’attitude défaitiste de son ami. Sur un ton qui marquait une certaine perplexité, il lui demanda : — Si j’entends bien ce que ton cerveau retors et ramolli essaye de me dire, c’est que je devrais me comporter en « bon-nègre », et les remercier en disant : Oui missié ! Merci missié ! Y a bon-maître pour Vandji ! Dis-moi alors une chose. N’est-ce pas toi qui passes tout ce qui te reste comme temps, lorsque tu ne dors
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