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Silvana Le Bon Rainbow
© Silvana Le Bon, 2017
ISBN numérique : 979-10-325-0065-1
Courriel : contact@laboutiquedesauteurs.com
Internet : laboutiquedesauteurs.cultura.com
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
Somewhere, over the rainbow
Way up high
There's a land that I heard of
Once in a lullaby
Somewhere, over the rainbow
Skies are blue
All the dreams that you dare to dream
Really do come true
Someday I'll wish upon a star
And wake up when the clouds are far
Behind me.
Where troubles melt like lemon drops
Away above the chimney tops
That's where you'll find me.
Somewhere, over the rainbow
Bluebirds fly
Birds fly over the rainbow
Why then, Oh why can't I ?
If happy little bluebirds fly
Beyond the rainbow
1 Why then, Oh why can't I ?
ROUGE . BESAME MUCHO
Pierre a cinquante ans. Il ne le sait pas encore, mais aujourd'hui est un jour particulier dans sa vie. Pour l'heure, il attend patiemment dan s sa voiture qu'il vient de garer dans une avenue qu'il connaît bien pour y avoir vécu pendant les vingt dernières années avec sa femme Laurence. Pierre et Laurence ont deux enfa nts. Quentin et Claire qui viennent de quitter le cocon familial. Quentin pour Berlin, Claire pour New York. Pierre est employé dans une compagnie d'assurances dans laquelle il a, avec courage et pugnacité, gravi les échelons un à un. Il est aujourd'hui directeur d'une agence à Clermont-Ferrand. Laurence, 48 ans, mère de famille et épouse accomplie vient d e reprendre ses études. C'est une femme brillante. Elle veut être professeur d'anglais. C'est une bonne idée pense Pierre. C'est bien pour elle. Et c'est bien pour lui.
Pierre va quitter Laurence. Classique sans doute. C'est le démon de midi qui a frappé, frappe et frappera tant d'hommes et a anéanti, anéa ntit et anéantira la vie de tant de femmes. Oui et non en ce qui concerne Pierre. C'est plus compliqué que cela car même s'il ne le sait pas encore, aujourd'hui est un jour particulier dans sa vie. Mais nous aurons le temps de voir tout cela plus tard. Pour l'heure, il attend patiemment dans sa voiture en compagnie de son chien. Un chien banal comme il en existe tant d'autres. Un molosse à quatre pattes, dévoué et aimant, dressé par ses maîtres à l'attaque. Personne ne pourrait, sauf ordre contraire de Pierre, toucher la poignée de la portière, s'approcher de la voiture ou pénétrer dans l'habitacle sans se faire déchique ter par les mâchoires puissantes de l'animal. Ne vous fiez pas à son air débonnaire, vous les badauds de la scène à venir car il a beau, à son habitude, être nonchalamment allongé sur la banquette arrière, paupières closes et babine molle, il veille.
Cela fait trois quarts d'heure à présent. Pierre ouvre la boîte à gants, saisit un flacon de comprimés, en libère nerveusement deux qu'il se hâte d'avaler en même temps que sa salive. D'ordinaire, il les prend avec un peu d'eau. Mais aujourd'hui, jour spécial s'il en est, il n'en a pas. D'un geste impatient, il allume la r adio. Les cachets ont du mal à passer. Pierre a l'impression qu'ils restent coincés quelque part au beau milieu de son œsophage. Il aurait besoin d'eau. Il se concentre sur la musique en attendant que les comprimés se dissolvent et libèrent sa respiration.
Besame, Besame Mucho
Como si fuera esta noche, la ultima vez.
Besame, Besame Mucho
Che tengo miedo a perderte
2 perderte despues.
Sept mois plus tôt.
« Tu m'appelles quand tu arrives, hein ? » insiste Laurence en faisant la moue.
Elle est contrariée. Elle l'est toujours lorsque Pi erre part en déplacement. Cela l'angoisse de savoir son mari sur la route, dans un train, un avion ou même une chambre d'hôtel. Elle a peur pour sa sécurité. Un accident est si vite arrivé. Laurence ne peut réprimer un frisson d'angoisse quand elle pense au pire qui attend peut-être son mari au détour d'un virage ou d'un aiguillage erroné. Pierre va prendre le train. Il se rend à Liège où se trouve le siège social de la compagnie d'assurances pour laquelle il travaille depuis plus de vingt ans. On lui a laissé entendre qu'il aurait une promotion. Laurence est fière de son mari bien sûr mais n'a pas besoin de cette promotion pour l'aimer. Elle s'en moque en vérité. Elle s'en passerait bien même. C'est vrai, dans son esprit, promotion ne rime pas seulement avec augmentation, responsabilités, évolu tion et plan de carrière. Pour elle, cela signifie aussi et surtout, plus de déplacements, absences, angoisses et jalousie. D'où l'obsession de la chambre d'hôtel mentionnée plus h aut. Elle a toujours fait son possible pour ne pas trop y penser et se rassure comme elle le peut quand, seule le soir, elle attend le coup de fil de Pierre. Pourtant, lorsqu'i l rentre, elle se dit qu'elle est sotte de s'angoisser de la sorte. Elle n'a qu'à le regarder pour être complètement rassurée. Il arrive, éreinté par trop de zèle à monter des dossiers impe ccables pour ses clients mais aussi pour la compagnie. Il la serre tendrement contre lui pendant qu'il lui murmure combien elle lui a manqué et après le dîner, lui fait l'amour. A près vingt ans de vie commune ! Peu de femmes ont cette chance.
« Bien sûr, ma chérie. » répond tendrement Pierre e n l'enlaçant amoureusement sur le quai glacé de la gare du Nord. « Ne t'inquiète pas. Et ne reste pas là plus longtemps. Il fait si froid ! Tu n'aurais pas dû m'accompagner. C'est moi qui vais être inquiet à l'idée que tu puisses attraper froid à cause de moi. J'aurais pu prendre un taxi, tu sais ? »
Il caresse les cheveux de Laurence, l'embrasse une dernière fois et monte dans la voiture 15 du train dont le départ est prévu dans d eux minutes exactement, à 10 h 5. Laurence se déplace sur le quai pour suivre la prog ression de Pierre à l'intérieur du wagon. Elle sent à peine qu'un homme pressé la bous cule avant d'y monter à son tour. Elle se mord les lèvres quand elle voit son mari pr endre place, côté couloir, près d'une femme. Une brune comme elle mais dont le visage ter ne et fatigué est absolument insignifiant. Mais une femme tout de même, ne peut- elle s'empêcher de penser. Pierre envoie un baiser à sa femme à travers la vitre. Il sourit. Un sifflement retentit. Les portes se ferment. Le train se met en branle. Laurence lan ce un dernier « je t'aime » muet à Pierre. Il sourit toujours. La femme n'a pas bougé. Pierre disparaît. Il arrivera dans deux heures dix et devra, il le sait, appeler Laurence d ès qu'il aura posé un pied sur le sol belge, puis quand il arrivera à l'hôtel, et encore quand il sortira dîner, et pour finir avant de se coucher. Cela ne lui coûte pas. Au contraire. Pierre aime sa femme. Quand il rentrera demain soir, après avoir posé ses dossiers dans l'entrée, enlacé sa femme et dîné en tête à tête avec elle, comme d'habitude, il lui fera l'a mour avec la même envie, la même
application et le même plaisir. À son tour, Pierre se dit qu'après vingt ans de mariage, ce n'est pas rien.
Un homme d'une trentaine d'années s'approche, vérifie son billet, jette un coup d'œil aux numéros attribués à chaque place. Il effleure du regard la brune pendant qu'il installe son bagage dans le rack supérieur et sourit à Pierre en s'asseyant. Il saisit son attaché-case, le pose à plat sur la tablette qui sépare les deux voyageurs et en extirpe un livre qu'il met sur ses genoux le temps de refermer en hâte sa mallette et de la reposer sur le sol. Le jeune homme ouvre son livre et en commence la lectu re. Pierre a observé discrètement mais avec un grand intérêt le manège du jeune homme. Il a toujours aimé les livres. Il est donc spontanément curieux de connaître le titre de celui-là.Le conte de deux cités de Charles Dickens.
§
« Lève-toi ! » Adrien tire le drap qui recouvre sa conquête de la nuit d'un coup sec. Elle proteste d'une voix endormie, se retourne sur le ventre pour cacher son visage et protéger ses yeux de la lumière vive du matin. Adrien lui donne une tape sonore sur les fesses en répétant :
« On se lève, on se bouge et on s'en va ! »
Surprise par le coup, la fille sursaute, se retourn e, maugrée en frottant sa fesse rougie, s'empare à contrecœur du drap dont elle vie nt d'être privée, y enroule son corps nu et se lève.
« Bravo ! » applaudit Adrien. « Bon chien chien ! Dépêche-toi, je suis pressé. »
Ses lèvres esquissent un sourire narquois, mais ses yeux restent froids. Douché et rasé pendant que la belle dormait encore, il n'a plus qu'à s'habiller et à filer. Il a un rendez-vous important aujourd'hui et il est en retard. Méticuleux et soigné comme il l'est, Adrien ne souffre pas qu'on l'attende. Il a horreur de ça. Il est maintenant prêt à partir et la fille n'est toujours pas sortie de la salle de bain. A-t- il entendu l'eau de la douche couler au moins ? Il n'en est pas sûr. Il va voir ce que cette conne peut bien foutre et se promet de la sortir de là, vite fait. Il ouvre la porte. La conne en question est assise sur le rebord de la baignoire. Elle relève brusquement son visage baigné de larmes et regarde Adrien comme un animal effarouché.
« Qu'est-ce que tu fous, bordel ? Je t'ai dit que j 'étais pressé. Tu as du mal à comprendre autre chose que les coups que tu as pris cette nuit on dirait. Ça, ça rentre tout seul. Mais là, tu vois, c'est fini. Donc, tu prends tes affaires et tu te casses, OK ? »
Tout en parlant, il entre dans la salle de bain et saisit violemment la fille par le bras. Interloquée, elle ne réagit pas. Elle se contente d e rester bouche bée. Seuls ses yeux semblent être animés par la détresse et l'incompréh ension. La maintenant toujours fermement, il la tire soudain vers lui et l'entraîn e sans ménagement hors de la salle de bain. Elle crie, le frappe de son bras libre, l'ins ulte. Mais tout cela est inutile. Adrien s'en
moque. Il la traîne vers la porte d'entrée, la jette sur le palier avant de récupérer le drap qui la couvre et lui claque la porte au nez. Il la laisse là, nue et pantelante, à la vue de tous les locataires de l'immeuble qui se pressent dans les escaliers pour attraper un métro ou un taxi. Au moment où résolue malgré sa honte, à al ler sonner à la porte voisine et demander qu'on lui prête quelques vêtements, la porte de l'appartement d'Adrien s'ouvre à la volée. Des vêtements roulés en boule en sortent à la vitesse d'une météorite, tombent sur le sol en faisant un bruit mou. La porte claque une seconde fois. Adrien vient de sortir et descend déjà l'escalier. Il n'a pas adressé un seul regard à la fille apeurée. Arrivé sur le trottoir, il s'arrête, ouvre sa mallette et émet un sifflement. Il est contrarié. Il va falloir qu'il remonte. Il a oublié son livre. Il se précipite dans la cage d'escalier et monte les marches quatre à quatre. Il est furieux. Non seulement cette idiote l'a mis en retard mais en plus, elle lui a embrouillé les idées. Il est impossible pour ne pas dire inconcevable qu'il ne soit pas à l'heure aujourd'hui. Il a une conférence importante à donner. La fille est toujours là, mais habillée cette fois. Adrien lui adresse un sourire éblouissant :
« Tu vois quand tu veux ! » moque-t-il en ouvrant la porte.
Il s'engouffre chez lui et se précipite vers la tab le de nuit. Le livre est posé là. Il le prend, le glisse dans sa mallette et sort de chez lui. La fille a disparu. Cela fait de nouveau sourire Adrien. Un coup d'œil rapide à sa montre le rassure et fait redescendre la pression. Il est 9 h 35. Il lui reste trente minute s pour rejoindre la gare du Nord. Cela devrait être suffisant. Voyager en train le rend ne rveux. Seulement deux choses sont susceptibles d'atténuer ses appréhensions. La lecture ou le sexe. L'un ou l'autre. Ou bien les deux en même temps. C'était déjà arrivé. La différence entre les deux est que le sexe n'a de réel intérêt que pendant. C'est-à-dire les q uelques minutes passées dans les toilettes du train à regarder les allées et venues d'une tête anonyme qui n'aura jamais d'autre visage que celui de l'odeur de pisse dont l 'endroit est par nature imprégné. On remonte ensuite sa braguette, on sourit à la dame e t on retourne s'asseoir, la tête aussi vide que le reste. Contrairement au sexe, la lecture, elle, ne s'arrête pas lorsqu'on y met un terme. Elle continue d'exister, donne du plaisir au-delà des mots, de l'histoire, du récit, du style, même quand tous ont disparu, enfouis au fond d'un sac ou d'une valise. Adrien ne sait pas de quoi sera fait ce voyage. De sexe ce rtainement. Les occasions ne manquent pas. De lecture sûrement.
Il s'en est fallu de peu. Mais ça y est, le jeune homme arrive enfin à la gare. Plus que deux minutes. Il se hâte vers le quai 18, bouscule une femme en montant dans la voiture numéro 15 au moment précis où les portes se referme nt. Soulagé, il avance tranquillement vers la place qui lui a été attribuée. Un homme et une femme sont déjà là. L'homme doit avoir une cinquantaine d'années et est plutôt bien conservé pour son âge en dépit d'une certaine mollesse au niveau du mento n. La femme quant à elle, est sans intérêt. À part peut-être la bouche. Adrien ne peut s'empêcher de sourire au type assis en face de lui. Puis il sort de la mallette, le livre qui aurait pu avoir raison de son rendez-vous à Liège.
Après quelques minutes de lutte intérieure, de ques tionnements et au risque de sembler impoli, Pierre se décide enfin à s'adresser à son compagnon de route :
« Pardonnez-moi de vous interrompre, monsieur mais une question me brûle les lèvres depuis que j'ai aperçu votre livre. »
Adrien relève les yeux et regarde son interlocuteur par-dessus les pages de son livre qu'il tient presque à la verticale. Pierre ne voit pas le bas de son visage. Il n'a en face de lui que deux yeux verts qui semblent l'étudier froi dement. Troublé par tant de distance, Pierre décide de laisser tomber et de détourner le regard.
« Excusez-moi. Je ne voulais pas vous déranger. »
Dans sa vision périphérique, il voit que le jeune homme retourne son livre, le pose sur la tablette, première et quatrième de couverture vers le haut.
« Vous ne me dérangez pas. Vous connaissez ce roman ? »
Pierre est étonné qu'un homme aussi jeune puisse av oir une voix si grave. Belle cependant. Vibrante et froide malgré le sourire que ce dernier lui adresse en le fixant d'un air curieux. Ravi par le tour que semble vouloir prendre leur conversation, Pierre avoue en rougissant :
« C'est pour moi le meilleur qu'ait jamais écrit Dickens !
— Il se trouve que c'est également ce que pensait D ickens... mais je suppose que vous le savez déjà. Je m'appelle Adrien ! » dit-il en tendant sa main à Pierre d'un geste empressé. « Il est rare de nos jours de tomber sur des amateurs de ce genre de littérature vous ne trouvez pas ?
— Moi c'est Pierre ! » répond ce dernier en saisissant la main qui s'offre à la sienne. « Ce que vous dites est vrai, sauf à être une vieille professeure de littérature britannique mal habillée et moustachue.
— Nous avons eu la même à ce que je vois. » Cette r éponse fait rire Pierre. « Mais, vous aviez parlé je crois, d'une question qui semblait vous brûler les lèvres. »
Le jeune homme scrute le visage de Pierre avec une curiosité si manifeste et un regard si pénétrant, que Pierre se sent tout à coup terriblement mal à l'aise. Il doit s'éclaircir la voix avant de répondre :
« Oui. Mais ma question me semble à posteriori ridicule puisque vous n'avez pas fini le roman. »
Les lèvres d'Adrien s'étirent en un sourire moqueur. Il frotte son menton carré entre son index et son pouce et rétorque sans se départir de son regard scrutateur :
« Savez-vous combien de fois j'ai lu ce livre ? »
Les yeux de Pierre s'arrondissent sous l'effet de la surprise.
« À en juger par l'expression de votre visage, je comprends, et c'est bien normal que la réponse est non.
— Vous l'aimez tant que ça ? s'enhardit Pierre.
— J'ai le sentiment – mais peut-être que je me trom pe – que vous l'aimez aussi. Au point de l'avoir lu plusieurs fois, de vous être re levé la nuit pour relire certains passages