Ralph Waldo Emerson - L'Amérique à l'essai

De
Publié par

Premier philosophe américain, Ralph Waldo Emerson (1803-1882) s’est aussi rêvé poète, chantre d’une Amérique qui, au XIXesiècle, tarde encore à s’inventer en littérature. L’écrivain de génie dont il annonce l’avènement a le pouvoir de percevoir dans la nature la divinité de l’homme. Représentatif de tous, lui seul peut fonder la communauté et permettre l’accomplissement de sa destinée démocratique. Mais s’il prétend déceler dans la nature les lois collectives, c’est surtout son propre reflet qu’il contemple, car le monde est d’abord le double de l’esprit. Nature et nation deviennent alors ses œuvres : parlant à leur place plutôt qu’en leur nom, il leur impose les caprices de sa volonté et menace de réduire la démocratie promise à l’empire d’un seul.
Rejouée de texte en texte, la tension entre individu et société donne à l’œuvre d’Emerson sa scansion singulière. De Nature aux Essais, à Representative Men et The Conduct of Life, Thomas Constantinesco suit le cheminement d’une pensée au gré des contradictions de l’écriture, toujours «en transition», et s’intéresse aux rapports complices et conflictuels qu’en Amérique la littérature entretient avec la politique.

Préface de Mathieu Duplay

Publié le : dimanche 1 janvier 2012
Lecture(s) : 3
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782728837892
Nombre de pages : 264
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Préface
Emerson, de l’hiéroglyphe à l’essai
Singulière, la position qu’Emerson adopte face aux littératures euro péennes contribue dans une large mesure à éclairer l’histoire de sa réception en Europe ; en effet, c’est lui qui, le premier, s’est attaché à définir les termes du dialogue transatlantique auquel l’ouvrage de Thomas Constantinesco apporte une importante contribution. La tradition littéraire et intellectuelle dont il est dépositaire, Emerson la partage, pour l’essentiel, avec les Européens de son temps. Montaigne, Shakespeare, laKing James Bibledont il a une connaissance intime, la philosophie occidentale des présocratiques jusqu’à Kant, le romantisme d’Iéna et ses avatars chez Coleridge ou chez Carlyle, tout cela laisse dans ses écrits une empreinte bien visible; son œuvre ne cesse de dialoguer avec ses prédécesseurs ou ses contemporains européens, parfois de manière tout à fait explicite (notamment dans la série desHommes représen tatifs), parfois implicitement, quand ce n’est pas à son insu comme le suggèrent les rapprochements possibles avec les écrits de JeanJacques Rousseau, qu’il n’avait vraisemblablement pas lus. Pourtant, si Emerson ne cherche pas à minimiser l’importance de cet apport, il n’en proclame pas moins haut et fort la vanité de tous les héritages. Rien de plus vain que la généalogie, affirmetil, surtout quand elle se met au service du culte des ancêtres ; aussi n’entendil en aucun cas contribuer à bâtir le « sépulcre des pères », ainsi qu’il le proclame dès la première ligne de Natureen des termes paradoxalement empruntés à l’Évangile de Luc. Lire Montaigne, soit, mais à condition de ne pas s’en tenir à de pieuses
9
PRÉFACE
génuflexions devant le tombeau du maître. Dès 1835, Emerson se donne au contraire pour tâche d’améliorer son œuvre(«When will you mend Montaigne ? »), de remédier au défaut de textes certes admirables, mais semblables à ses yeux à un tissu déchiré en attente, comme on dit en couture, de lareprisesalvatrice. L’urgence ne consiste pas à s’ébahir devant ce qu’a bâti la vieille Europe, ni même à se prosterner devant l’effigie des fondateurs de la nouvelle république américaine ; elle est de découvrir enfin l’Amérique véritable dans et par l’écriture – une Amérique pensée moins comme un lieu que comme une direction, comme le pas de côté qui ruine la prétention hégémonique de la tradition, ce qui dispense de l’abolir. Emerson est un homme pressé – le temps lui est compté :« we cannot spend the day in explanation », lancetil dans « SelfReliance ». Aussi n’atil cure, au fond, de nos débats : pour lui, les vrais enjeux sont ailleurs. Cet ailleurs, pourtant, n’a pas cessé de nous intéresser puissamment, nous autres Européens. Il suffit pour s’en convaincre d’énumérer quelquesuns des auteurs de tout premier plan qui mentionnent Emerson en termes chaleureux, voire franchement admiratifs, par exemple Proust qui le cite à plusieurs reprises, ou encore Nietzsche qui lui donne la parole dans un passage crucial desConsidérations inactuelles. Emerson ne voulait pas faire de l’Europe un exemple ; exemplaire, il l’est pourtant aux yeux de certains Européens qui, eux aussi, entendent partir à l’aventure et tracer leurs propres lignes de fuite, comme Gilles Deleuze cherchera à le penser en philosophe nietzschéen. Cela dit, l’exemplarité dont il s’agit, là encore, se révèle paradoxale. Le corpus émersonien ne se voit guère accorder le respect que l’on voue d’ordinaire aux grands monuments ; au contraire, il est souvent perçu comme un répertoire de lieux communs que chacun est en droit de s’approprier, ou même comme un entrepôt à l’abandon que l’on peut piller sans remords, comme il arrive aussi à Nietzsche de le faire. Ce geste n’a rien de scandaleux ; on est même tenté de le juger au plus haut point conforme à la pensée d’Emerson : il prouve que l’on a entendu ses mises en garde contre tous les hommages, contre la fausse piété filiale qui asservit sous couvert de flatter. C’est pourquoi son œuvre reste présente parmi nous, moins comme un patrimoine poussiéreux que comme un ferment de réflexion et d’innovation ; mais, pour la même raison, il nous est presque impossible d’identifier comme tels les emprunts qui lui sont faits : présence insaisissable, passager clandestin, il est en quelque sorte
10
PRÉFACE
le partenaire invisible de notre devenir littéraire et philosophique, comme on l’a dit aussi de Maurice Blanchot. Au plus haut point paradoxale, cette situation n’est peutêtre pas inattendue : figure « despotique, voire tyrannique » selon Thomas Constantinesco, Emerson est aussi un chantre de l’impersonnel dont l’œuvre tout entière est portée par la tension entre l’affirmation hautaine et l’oubli radical de soi. Dès lors, quand nous ne nous contentons plus de ces réminiscences ambiguës et que nous remontons jusqu’à lui, quand nous entreprenons delireEmerson (au sens fort du terme) à l’aide de ce qu’ont apporté « l’histoire, la biographie et la critique », autrement dit en tirant profit de e tout le savoir issu de la philologie chère auXIXsiècle (discipline dont il est le produit même s’il affecte de la dédaigner), ce que nous découvrons a de quoi nous surprendre. Ce qui explique notre stupeur, ce n’est pas seulement le passage de l’ombre à la lumière, de la méconnaissance à la compréhension des textes, mais aussi – surtout ? – la résistance qu’ils opposent à l’analyse la plus affûtée. Dès la préface deNature, Emerson place la vie humaine sous le signe de l’écriture, qu’il présente comme l’énigme par excellence : « La condition de chaque homme est la solution sous forme d’hiéroglyphes de toute recherche qu’il voudrait mener. Il la vit comme vie avant de la concevoir comme vérité »man’s(« Every condition is a solution in hieroglyphic to those inquiries he would put. He acts it as life, before he apprehends it as truth »). La récente redécouverte des hiéroglyphes interdit de les tenir pour une figure de l’indéchiffrable dans ce texte de 1836 ; ils symbolisent plutôt l’autre du déchiffrement, le délai parfois considérable qui affecte toute lecture, la manière dont les signes nous obligent, nous autres herméneutes, à nous porter audelà des limites de ce dont nous nous savions capables. Tels qu’Emerson les présente, les hiéroglyphes ne sont pas à proprement parler une écriture ; ce qu’ils donnent à voir, c’est l’articulation même du vécu, la vie en tant qu’elle est quête et production de significations inédites. À ce titre, ils aident à percevoir la part de mystère que toute inscription comporte, et cela dès l’origine puisque l’Égypte est associée, dans la lignée duPhèdrede Platon, à l’invention de l’art d’écrire. Il n’y a rien qui, d’emblée, ne prenne forme scripturale, mais aussi lisible que soit un texte, il conserve toujours sa part de secret : si l’écriture divulgue tous les mystères, si elle fournit toutes les réponses, c’est sur un mode qui non seulement n’exclut pas, mais appelle la méconnaissance, voire l’erreur sans laquelle il n’y a
11
PRÉFACE
pas de rectification ni donc de cheminement vers le vrai. Ainsi, je ne peux me prétendre maître des significations que pourtant ma vie inscrit sous mes yeux, se dit Emerson ; on ne doit donc pas attendre de moi que je les reformule toutes dans mes ouvrages sous une forme immédiatement intelligible. On peut, tout au plus, me demander quelquesessais. Thomas Constantinesco explique très bien dans quelle filiation l’essai émersonien prend place et tout ce qu’il doit, justement, à Montaigne. Il cite surtout la formule intraduisible de « Literary Ethics » :«Then I dare ; I also will essay to be ». Il y a là une manière très opportune de rappeler que le travail littéraire tel qu’Emerson le conçoit a pour but de faire vaciller à la fois la grammaire et l’ontologie, de soustraire les mots (dits ou écrits) à l’emprise des taxinomies commodes et, par là, d’interroger le sens que nous donnons à l’être. De faire vaciller grammaire et ontologie, certes, non pas pour les mettre à bas, mais pour attirer l’attention sur la part d’incertitude que tout fondement comporte, sur le danger qu’il y a à écrire et à être (c’est, on l’a vu, la même chose).« Essay »est le plus souvent un nom commun ; c’est aussi, en l’occurrence, un verbe,« to essay ». Or ce verbe se distingue à peine de son homophone« to assay », terme qui désigne en anglais le processus de l’analyse grâce à laquelle on détermine la composition chimique d’une substance – Emerson y recourt dans le texte connu sous le nom deDivinity School Address, où il développe une argumentation analogue. Les catégories grammaticales vacillent, tout comme s’estompe la frontière entre l’oral et l’écrit, entre deux termes étymologiquement et sémantiquement apparentés que l’ouïe ne différencie pas mais que l’œil distingue sans peine. Ce trouble linguistique se double d’une interrogation sur les relations entre l’être et l’agir, ici apparemment confondus. Les réponses viendront sans doute, car l’essay/assayressemble au processus par lequel le savant résout le matériau qu’il a entre les mains en ses éléments constitutifs; autrement dit, il faut en passer par là pour connaître. Cela requiert de l’audace(« dare »), parce que le courage est nécessaire pour parvenir à être soimême(« I will essay to be »), mais aussi parce que c’est s’exposer au risque de se perdre. Le choix de la graphie« assay »dit la mise à l’épreuve : celui qui veut bien relever le défi devra montrer de quel métal il est fait (et cela vaut également pour le lecteur, qui ne peut se prévaloir d’aucun privilège puisque les mots mis en mouvement sont aussi les siens). On verra bien plus tard ce qu’il en sera, et du reste tous les espoirs sont permis : l’exploit
12
PRÉFACE
qu’un Champollion s’est montré capable d’accomplir, d’autres sauront le surpasser. Pour l’heure, ce que « je » laisse entendre à demimot, c’est que « je » ne « suis » pas, ou pas encore. En d’autres termes, je découvre que mon aspiration à l’être et au savoir me conduit avant toute chose à prendre la mesure de mon ignorance et de mon néant. « Où nous trouvonsnous ? » interroge la première phrase d’« Experience ». « Dans une série dont nous ne connaissons pas les extrémités et qui, croyonsnous, n’en a pas »(« Where do we find ourselves ? In a series, of which we do not know the extremes, and believe that it has none »). Le vertige est notre condition, puisque nous parvenons à la conscience au milieu de ce qui nous semble un intervalle illimité, quelque part entre rien et rien. Or il fallait bien que nous nous « trouvions » là, dans cette passe en apparence si mauvaise, pour qu’il nous fût donné de nous « trouver » dans l’autre sens du terme, c’estàdire d’accéder enfin à une juste appréhension de nousmêmes. La « série », rappelle Thomas Constantinesco, c’est aussi l’essai, « forme ouverte et sérielle » ; c’est pourquoi l’image de l’escalier interminable par laquelle s’ouvre « Experience » peut se comprendre comme une allégorie de l’écriture, du trouble herméneutique qu’elle provoque, des incertitudes éthiques et épistémologiques qui en résultent et de la « confiance en soi » (« selfreliance », autre expression difficilement traduisible) à laquelle elle conduit paradoxalement. Dire cela, c’est poser une fois de plus – les précédents sont nombreux – la question de ce que peut avoir de philosophique une démarche littéraire qui fait le choix du désordre, de l’obscurité et de l’inachèvement. C’est également y répondre ; car cette résistance à toute certitude (sans laquelle la certitude n’est rien), cette interrogation sur les limites du sens (garante de son émergence), cette expérience du langage dans son opacité qui ne renie pas l’idéalité, mais dissuade de la rechercher ailleurs que dans et par les mots, tout cela contribue justement à définir l’une des postures récurrentes de la philosophie à l’époque qui est la nôtre et dont Emerson est l’un des éclaireurs. Surtout, cette interprétation met l’accent sur l’une des grandes forces d’un auteur qui, à la manière des présocratiques, sait dans ses plus beaux textes suggérer la puissance et le mystère du travail d’articulation signifiante dont lelogosdépend, tout en montrant qu’il est indissociable du geste poétique qui porte l’écriture et la pousse à s’affranchir de la logique au sens conventionnel du terme. Dans son ouvrage sur Thoreau, Stanley
13
PRÉFACE
Cavell se demande pourquoi les ÉtatsUnis se sont longtemps montrés si avares en philosophes dûment identifiés comme tels ; en guise de réponse, il suggère que làbas la métaphysique ne se distingue pas de la littérature et que la pensée s’y exprime librement dans un corps à corps avec les mots dont les écrivains constituent les meilleurs exemples. À supposer que l’on donne raison à Cavell – et il y a, sur ce point, bien des raisons de le faire –, il faut considérer Emerson comme l’initiateur de ce nouage si particulier entre écriture et concept ; c’est à lui que revient l’honneur d’avoir découvert cette «Amérique nouvelle et encore inapprochable », et peutêtre même de l’avoir inventée. Dès lors, il est assuré de sa place parmi les plus grands. Comme il le dit luimême dans «The Poet », «en ce monde, les esprits les plus élevés n’ont jamais cessé d’explorer le double sens ou, comment dire, le quadruple ou le centuple sens de chaque fait de sensation, ou ses multiples bien plus considérables encore : Orphée, Empédocle, Héraclite, Platon, Plutarque, Dante, Swedenborg, ainsi que les maîtres de la sculpture, de la peinture et de la poésie »(« [T]he highest minds of the world have never ceased to explore the double meaning, or, shall I say, the quadruple, or the centuple, or much more manifold meaning, of every sensuous fact : Orpheus, Empedocles, Heraclitus, Plato, Plutarch, Dante, Swedenborg, and the masters of sculpture, picture, and poetry »). Mathieu D UPLAY Professeur à l’université ParisDiderot
14
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.