Ramentevoir

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Que peut-elle bien vous raconter cette alerte vieille dame qui vient de fêter son centenaire ?

Déjà née au moment de la Grande Guerre elle y laisse vagabonder sa plume sans renoncer, avec bonheur, rage, indignation, amertume, humour ou truculence, à de nombreuses considérations très actuelles.



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Publié le : mercredi 1 janvier 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782955129418
Nombre de pages : 272
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Sur son nouvel écran géant d’ordinateur, des lettres noires, de taille respectable, s’alignent, se marient, se poursuivent. La petite vieille toute voûtée, pianote sur de larges touches, en relevant parfois sa tête fripée pour aspirer un grand nuage de fumée de l’éternelle cigarette qui pointe hors de ses vieilles lèvres sèches. Ses cheveu x fins, clairsemés, teintés régulièrement d’un noir cor-beau, soyeux d’un lavage journalier, chatouillent en maigre balai son petit nez, sur lequel glissent réguliè-rement ses lunettes de vue à verre épais. Ce nez est la seule partie de son anatomie qui n’indique pas son âge. De loin, quand on la voit de dos, avec sa frêle silhouette aux cheveux noirs, penchée sur son bureau, devant l’éclairage intense de sa fenêtre qui donne sur un jardin somptueux de plantes tropicales ébouriffées, on dirait une jeune femme. Elle trompe son monde parce que, de face, c’est un cauchemar. Un visage de shar-Peï dont les larges rides s’agrémentent de fines fissures plissées, de taches brunes, jaune-pisseux ou blanches, un regard glauque qu’elle continue à souligner d’un épais trait de crayon de cosmétique malhabile noir, un menton en escalier large descendant et tremblant, un cou court et craquant de poulet plumé, dénoncent un âge canonique. Elle a effectué personnellement quatre-vingt-dix-neuf révolutions autour de son étoile, le soleil. Elle parcourt
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Chapitre 1
Sur son nouvel écran géant d’ordinateur, des lettres noires, de taille respectable, s’alignent, se marient, se poursuivent. La petite vieille toute voûtée, pianote sur de larges touches, en relevant parfois sa tête fripée pour aspirer un grand nuage de fumée de l’éternelle cigarette qui pointe hors de ses vieilles lèvres sèches. Ses cheveu x fins, clairsemés, teintés régulièrement d’un noir cor-beau, soyeux d’un lavage journalier, chatouillent en maigre balai son petit nez, sur lequel glissent réguliè-rement ses lunettes de vue à verre épais. Ce nez est la seule partie de son anatomie qui n’indique pas son âge. De loin, quand on la voit de dos, avec sa frêle silhouette aux cheveux noirs, penchée sur son bureau, devant l’éclairage intense de sa fenêtre qui donne sur un jardin somptueux de plantes tropicales ébouriffées, on dirait une jeune femme. Elle trompe son monde parce que, de face, c’est un cauchemar. Un visage de shar-Peï dont les larges rides s’agrémentent de fines fissures plissées, de taches brunes, jaune-pisseux ou blanches, un regard glauque qu’elle continue à souligner d’un épais trait de crayon de cosmétique malhabile noir, un menton en escalier large descendant et tremblant, un cou court et craquant de poulet plumé, dénoncent un âge canonique. Elle a effectué personnellement quatre-vingt-dix-neuf révolutions autour de son étoile, le soleil. Elle parcourt
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la centième à la vitesse de cent six-mille kilomètres heure, sans parler de la vitesse des galaxies dans l’univers ou même de la rotation de la terre sur elle-même. On peut comprendre qu’à ces vitesses supersoniques, cette splendide machine de précision qu’est un corps vivant puisse s’user d’autant qu’elle n’a jamais prêté beaucoup d’attention à ses rouages ou ses petites défections. Elle a simplement comptabilisé ses manques, ses pannes dont la liste augmente chaque année. (eureusement l’outil magique, l’outil-roi, fonctionne encore. La cervelle ne s’est pas trop embrumée. Elle a donc décidé d’écrire sa grande traversée, son passage sur cette planète en tant qu’individu, ce laps de temps long pour l’humanité, si bref pour le cosmos. Elle ne tient pas à marquer la civilisation dans laquelle elle a vécue, elle tient simple-ment à occuper les quelques heures qui lui restent en une débâcle de mots inutiles aux autres mais si précieux pour elle. Elle a décidé d’écrire une tranche de vie chaotique et si linéaire, un siècle d’une vie de femme à travers l’histoire et le quotidien. Désormais, elle ne blessera plus personne avant de rejoindre le formidable réservoir de particules élém entaires dissociées qui, de-ci, de-là, s’attacheront à d’autres vies ou d’autres compositions minérales ou gazeuses. Elle y ajoutera quelques réflexions intimes, quelques élucubrations de café du commerce, qu’elle gratifiera du terme de philo-sophie. Pourquoi se priver ? À son âge, on peut être imbue de soi, impertinente d’autant qu’elle n’aura qu’elle pour seul lecteur. La vieille dame en rit intérieurement. Elle va avoir quelques mois de plaisir, si son corps lui permet cette fantaisie. )l faut dire qu’elle a de la matière, même si elle n’est qu’une petite femme banale. Elle a vécu deux guerres mondiales, elle a vécu dans les deux hémisphères. Son humble quotidien ne s’est enrichi que grâce à la
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la centième à la vitesse de cent six-mille kilomètres heure, sans parler de la vitesse des galaxies dans l’univers ou même de la rotation de la terre sur elle-même. On peut comprendre qu’à ces vitesses supersoniques, cette splendide machine de précision qu’est un corps vivant puisse s’user d’autant qu’elle n’a jamais prêté beaucoup d’attention à ses rouages ou ses petites défections. Elle a simplement comptabilisé ses manques, ses pannes dont la liste augmente chaque année. (eureusement l’outil magique, l’outil-roi, fonctionne encore. La cervelle ne s’est pas trop embrumée. Elle a donc décidé d’écrire sa grande traversée, son passage sur cette planète en tant qu’individu, ce laps de temps long pour l’humanité, si bref pour le cosmos. Elle ne tient pas à marquer la civilisation dans laquelle elle a vécue, elle tient simple-ment à occuper les quelques heures qui lui restent en une débâcle de mots inutiles aux autres mais si précieux pour elle. Elle a décidé d’écrire une tranche de vie chaotique et si linéaire, un siècle d’une vie de femme à travers l’histoire et le quotidien. Désormais, elle ne blessera plus personne avant de rejoindre le formidable réservoir de particules élém entaires dissociées qui, de-ci, de-là, s’attacheront à d’autres vies ou d’autres compositions minérales ou gazeuses. Elle y ajoutera quelques réflexions intimes, quelques élucubrations de café du commerce, qu’elle gratifiera du terme de philo-sophie. Pourquoi se priver ? À son âge, on peut être imbue de soi, impertinente d’autant qu’elle n’aura qu’elle pour seul lecteur. La vieille dame en rit intérieurement. Elle va avoir quelques mois de plaisir, si son corps lui permet cette fantaisie. )l faut dire qu’elle a de la matière, même si elle n’est qu’une petite femme banale. Elle a vécu deux guerres mondiales, elle a vécu dans les deux hémisphères. Son humble quotidien ne s’est enrichi que grâce à la
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durée. Chaque parcours d’une existence quelconque est unique. La nature, exceptionnelle, a réussi ce pari fou que chaque être vivant soit particulier, que chaque montagne, chaque mer, chaque astre soit différent. Tout cela est réalisé avec les mêmes composants, ainsi que les partitions avec les mêmes notes, les livres avec les mêmes mots, les toiles avec les mêmes couleurs, les paysages avec les mêmes ingrédients, les univers avec les mêmes lois. La diversité s’impose dans l’uniformité. À l’instar de ses empreintes digitales, de sa carte génétique, de la forme de son oreille, de ses origines, de sa généalogie, de ses choix, de ses manques, elle se sent unique. Elle n’est pas assez sotte pour se sentir utile, à plus forte raison indispensable. Elle n’a pas cette prétention. Elle sait bien, et elle l’admet au plus profond d’elle-même, qu’elle n’est qu’un improbable agglomérat de molécules animées de vie. Où va-t-on ? D’où vient-on ? Pourquoi y a-t-il quelque chose au lieu de rien ? Ces questions essentielles, elle se les est posées, comme tout le monde, sans plus de résultats. Elle a donc décidé d’appliquer le postulat : je suis, sans plus, et non « je pense donc je suis ». Je suis est suffisant. À partir de ce je suis, il faut le « j’ai été » à défaut de « je serai » ȋelle n’a plus le temps pour ce tempsȌ. Elle va donc faire un tour du côté de « j’ai été ». Elle s’en régale d’avance. Une vielle chatte saute lourdement sur ses cuisses aux quadriceps défaillants. Elle s’installe en un rond impar-fait et inconfortable. Avec ce qui lui reste de griffes, elle entreprend un mouvement alternatif de ses pattes avant en ronronnant comme un vieux moteur. Cela doit lui rappeler sa lointaine enfance. Elle laisse un moment la bête à son extase et la repousse doucement. L’animal vexé n’insiste pas et va se réfugier derrière l’impriman te, son petit coin secret. Cet intermède permet à la vieille
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durée. Chaque parcours d’une existence quelconque est unique. La nature, exceptionnelle, a réussi ce pari fou que chaque être vivant soit particulier, que chaque montagne, chaque mer, chaque astre soit différent. Tout cela est réalisé avec les mêmes composants, ainsi que les partitions avec les mêmes notes, les livres avec les mêmes mots, les toiles avec les mêmes couleurs, les paysages avec les mêmes ingrédients, les univers avec les mêmes lois. La diversité s’impose dans l’uniformité. À l’instar de ses empreintes digitales, de sa carte génétique, de la forme de son oreille, de ses origines, de sa généalogie, de ses choix, de ses manques, elle se sent unique. Elle n’est pas assez sotte pour se sentir utile, à plus forte raison indispensable. Elle n’a pas cette prétention. Elle sait bien, et elle l’admet au plus profond d’elle-même, qu’elle n’est qu’un improbable agglomérat de molécules animées de vie. Où va-t-on ? D’où vient-on ? Pourquoi y a-t-il quelque chose au lieu de rien ? Ces questions essentielles, elle se les est posées, comme tout le monde, sans plus de résultats. Elle a donc décidé d’appliquer le postulat : je suis, sans plus, et non « je pense donc je suis ». Je suis est suffisant. À partir de ce je suis, il faut le « j’ai été » à défaut de « je serai » ȋelle n’a plus le temps pour ce tempsȌ. Elle va donc faire un tour du côté de « j’ai été ». Elle s’en régale d’avance. Une vielle chatte saute lourdement sur ses cuisses aux quadriceps défaillants. Elle s’installe en un rond impar-fait et inconfortable. Avec ce qui lui reste de griffes, elle entreprend un mouvement alternatif de ses pattes avant en ronronnant comme un vieux moteur. Cela doit lui rappeler sa lointaine enfance. Elle laisse un moment la bête à son extase et la repousse doucement. L’animal vexé n’insiste pas et va se réfugier derrière l’impriman te, son petit coin secret. Cet intermède permet à la vieille
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dame de revenir à des choses plus concrètes. Elle se retrouve confrontée à la page blanche. L’angoisse de l’écrivain qu’elle n’est pas mais dont elle se rapproche par ce phénomène. On verra demain. Elle abandonne son clavier pour le moment. Elle va tenter de rassembler ses maigres idées après cette évasion chimérique. Ce matin, dans la fraicheur de l’hiver tropical, levée tô t à son habitude, après deux trois bols de Nescafé, après le sacrosaint bain dans la piscine et la douche chaude, elle se retrouve devant son écran d’ordinateur. Sa cochonne ȋeh ! oui un vrai cochonȌ, ronfle derrière son dos, deux trois chiens et quelques chats dorment éparpillés dans sa chambre, elle fixe désespérément son clavier en cher-chant l’inspiration. La nuit n’a pas été propice aux divagations éditoriales. Elle doit, comme au bridge, faire le forcing. Elle s’est promis d’écrire au moins une page par jour. C’est pas gagné ! Ce livre, qu’elle entreprend, peut ne jamais être fini, cela n’a pas d’importance. Cette fois, il ne s’agit que d’un jouet. Ce n’est pas comme les précédents, les quatre volumes de la saga familiale qu’elle a mis plus de huit ans à rédiger. Là, elle était pres-sée par le temps. Les morts autour d’elle s’accumulaient alors qu’elle désirait livrer à tous les membres de la famille les pages consacrées à leurs ancêtres. Elle avait dû abréger ses efforts littéraires afin qu’ils puissent en prendre connaissance. Quelques-uns étaient décédés avant le point final. Elle le regrettait même s’ils n’étaient pas forcément intéressés par sa production à compte d’auteur. Pour celui-là, elle peut écrivasser à son rythme, faire des phrases, effacer, reprendre, digresser. Elle a l’éternité ! Enfin la sienne.
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dame de revenir à des choses plus concrètes. Elle se retrouve confrontée à la page blanche. L’angoisse de l’écrivain qu’elle n’est pas mais dont elle se rapproche par ce phénomène. On verra demain. Elle abandonne son clavier pour le moment. Elle va tenter de rassembler ses maigres idées après cette évasion chimérique. Ce matin, dans la fraicheur de l’hiver tropical, levée tô t à son habitude, après deux trois bols de Nescafé, après le sacrosaint bain dans la piscine et la douche chaude, elle se retrouve devant son écran d’ordinateur. Sa cochonne ȋeh ! oui un vrai cochonȌ, ronfle derrière son dos, deux trois chiens et quelques chats dorment éparpillés dans sa chambre, elle fixe désespérément son clavier en cher-chant l’inspiration. La nuit n’a pas été propice aux divagations éditoriales. Elle doit, comme au bridge, faire le forcing. Elle s’est promis d’écrire au moins une page par jour. C’est pas gagné ! Ce livre, qu’elle entreprend, peut ne jamais être fini, cela n’a pas d’importance. Cette fois, il ne s’agit que d’un jouet. Ce n’est pas comme les précédents, les quatre volumes de la saga familiale qu’elle a mis plus de huit ans à rédiger. Là, elle était pres-sée par le temps. Les morts autour d’elle s’accumulaient alors qu’elle désirait livrer à tous les membres de la famille les pages consacrées à leurs ancêtres. Elle avait dû abréger ses efforts littéraires afin qu’ils puissent en prendre connaissance. Quelques-uns étaient décédés avant le point final. Elle le regrettait même s’ils n’étaient pas forcément intéressés par sa production à compte d’auteur. Pour celui-là, elle peut écrivasser à son rythme, faire des phrases, effacer, reprendre, digresser. Elle a l’éternité ! Enfin la sienne.
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