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Récits de l'exil Volume 2

De
194 pages

De cape et de larmes, Le Roseau révolté, Le Mal noir.


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couverture

LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS

 

Qu'elle mette en scène (De cape et de larmes) le destin tragique de deux sœurs dont l'une voit son homme envoyé au goulag et l'autre part s'installer à Paris avec son père, qu'elle évoque (Le Roseau révolté) le destin de deux amants séparés par la guerre ou qu'elle raconte (Le Mal noir) l'exil vers les Etats-Unis d'un Russe émigré dont la compagne est morte pendant un bombardement en France, Nina Berberova n'a de cesse qu'elle ne rende dans ses plus subtiles variations la détresse profonde de ces immigrés de la première génération, dépouillés de leur langue, de leurs affections, de leur territoire.

Avec le premier volume des Récits de l'exil, voici donc réunis l'ensemble des “petits romans” écrits de 1934 à 1959 sur ce thème par la romancière russe.

NINA BERBEROVA

 

Née à Saint-Pétersbourg en 1901, exilée en France en 1925, émigrée aux Etats-Unis en 1950, Nina Berberova est morte à Philadelphie en 1993. Toute son œuvre est publiée en France par les éditions Actes Sud.

 

DU MÊME AUTEUR

 

L'Accompagnatrice*, 1985.

Le Laquais et la Putain*, 1986.

Astachev à Paris*, 1988.

Le Roseau révolté*, 1988.

La Résurrection de Mozart*, 1989.

Le Mal noir*, 1989.

De cape et de larmes*, 1990.

A la mémoire de Schliemann, 1991.

Roquenval*, 1991.

Chroniques de Billancourt*, 1992.

Où il n'est pas question d'amour*, 1993.

La Souveraine*, 1994.

Les Dames de Saint-Pétersbourg, 1995.

Zoïa Andréevna, 1995.

Le Livre du bonheur*, 1996.

Les Derniers et les Premiers*, 2001.

Le Cap des Tempêtes*, 2002.

La Grande Ville, 2003.

Tchaïkovski*, 1987.

Histoire de la baronne Boudberg, 1988.

C'est moi qui souligne*, 1989.

Borodine, 1989.

L'Affaire Kravtchenko, 1990.

Les Francs-Maçons russes du xxe siècle, 1990 (coédition Noir sur Blanc).

Alexandre Blok et son temps, 1991.

Nabokov et sa Lolita, 1996.

Anthologie personnelle, 1998.

“Thesaurus” Nina Berberova (essais), 1998.

Madame suivi de Petite fille, 2003.

 

Toute l'œuvre de Nina Berberova est publiée chez Actes Sud. Les titres suivis d'un astérisque ont paru dans la collection de poche Babel.

 

© ACTES SUD, 1990, 1988, 1989

 

© ACTES SUD, 1993

pour la présentation

ISBN 978-2-330-08364-9

 

NINA BERBEROVA

 

 

RÉCITS

DE L'EXIL

 

(volume II)

 

 

De cape et de larmes

Le Roseau révolté

Le Mal noir

 

 

Traduits du russe

par Luba Jurgenson

 

 
ACTES SUD
 

Nina Berberova

© Arturo Patten

 

De cape et de larmes 1941

 

Ma sœur s'appelait Ariane. L'année de mes neuf ans, l'inoubliable année de neige et de famine, elle termina l'école et devint adulte. Au même moment, ma mère mourut à Pétersbourg, dans une clinique froide et déserte. En deux mois notre vie changea du tout au tout, et nous aussi.

Il y avait eu l'appartement de Pétersbourg, la bonne qui ne me quittait pas d'une semelle ; il y avait eu un père bizarre, une mère taciturne, en mauvaise santé, diminuée par ses nombreuses et longues maladies. Il y avait eu un semblant de famille, une lutte pour l'existence. Du jour au lendemain, tout se vida, se fana, s'obscurcit. Après la seconde opération, on célébra de modestes obsèques. Ariane attacha ses cheveux sur la nuque, épingla un morceau de crêpe à son chapeau. Les cheveux de papa blanchirent, il devint tout maigre et complètement fou, un fou gai, qui pleurait fréquemment à force de rire. On congédia la bonne, on loua une partie de l'appartement à des inconnus. Je devais à présent courir au magasin, une épicerie sur le chemin de la gare de Varsovie, où l'on pouvait acheter du lait.

Ce long hiver de 1920 nous trouva réunis dans une seule pièce : notre ancienne salle à manger au beau milieu de laquelle se dressait un poêle en fonte. Le soir, il y tremblait une chaleur lourde, lente, et toute notre vie tournait autour. Derrière le paravent, père geignait et éclatait de rire. Ses blagues me faisaient pouffer, tandis qu'Ariane ne souriait même pas des yeux. Là, il s'habillait et se déshabillait, lisait, dormait, marmonnait. Dans cette pièce, nous avions parfois le sentiment, Ariane et moi, d'être seules au monde. Surtout le soir, quand nous nous couchions sur l'unique divan de cuir qui, autrefois, se trouvait dans le cabinet de père (la chambre était meublée d'objets disparates, pris dans les différents coins de l'appartement). Nous nous couchions tête-bêche, chacune sous sa couverture. Une fois que les lumières étaient éteintes, et que seule frémissait, derrière les portes du poêle, la lueur rose du feu mourant qui chassait les ombres vacillantes sur le mur clair, je m'endormais en lui tenant les genoux.

Je les réchauffais, les serrant contre ma dure poitrine d'enfant. Je leur disais ce que je ne pouvais dire à Ariane elle-même. Je leur contais des histoires, susurrais des rêves, je leur donnais des petits noms tendres. Dans son sommeil Ariane bougeait, s'éloignait, se rapprochait. Une tache blanche lumineuse, projetée par le lampadaire ou par la lune, qui sait ? tremblait dans un coin du plafond au-dessus du paravent de papa. Je pleurais doucement, je riais de bonheur. J'avais peur de la vie, je croyais à la vie. Je désirais quelque chose d'immense, je me trouvais toute petite. J'étais première partout, et personne ne voulait de moi.

La nuit semblait interminable, et la journée, plus longue encore : nous nous couchions au crépuscule, pour nous lever dans la vive lumière du mois de mai. Ariane était adulte à présent, elle l'était devenue cette année-là. Ses bras s'arrondirent tendrement, son visage fin s'allongea. Elle était si mince que lorsqu'elle se déshabillait pour se laver de la tête aux pieds dans une grande bassine et que je montais sur un tabouret pour l'arroser, je voyais ses os remuer sous la peau. Ses seins rose-bleu remuaient aussi, tantôt disparaissant tout à fait (lorsque, par exemple, elle levait le bras), tantôt se formant à nouveau (quand elle se baissait).

Nos soirées, si père ne rentrait pas, étaient calmes et laborieuses. On se baignait, on faisait la lessive, on se lavait et on se coupait les cheveux, on reprisait ou transformait d'anciens vêtements. Parfois, trouvant au fond d'une malle un vieux peignoir, une pèlerine démodée et ridicule, Ariane l'enfilait et marchait de long en large en se regardant dans la glace. Elle l'oubliait ensuite sur elle, et ainsi vêtue inventait des coiffures pour nous deux, mettait des boucles à ses chaussures usées, jouait avec des rubans décolorés. Elle imaginait un mystérieux bal masqué où il lui faudrait bientôt se rendre. La vie devait commencer, pas celle-ci, sordide, ennuyeuse, pleine de privations, mais une autre, et qui se faisait attendre. Le bras tendu, la tête en arrière, elle prononçait un monologue sublime et délirant. Des larmes brillaient dans ses yeux et coulaient à flots sur mes joues. A cette époque-là, à dix-huit ans, tout ce qu'elle faisait voulait dire qu'il y avait quelque part de la vie, du bonheur imprévu. Le destin pouvait surgir d'un instant à l'autre, il fallait se tenir prêtes, car alors s'ouvriraient enfin les portes de la grande salle remplie de lumière et de musique.

Père rentrait de son travail tard le soir. Il mangeait une gamelle de kacha, buvait du thé noir sans pain ni sucre. Parfois, nous étions réveillées par le bruit de ses lourdes bottes dont la semelle était attachée avec un bout de ficelle. Quelquefois, il s'approchait de notre divan et regardait Ariane, moi, puis de nouveau Ariane. Elle ouvrait alors ses yeux clairs, passait la main avec une petite bague transparente entre sa joue et l'oreiller, disait : “Ah, papa !” sur un ton de triste reproche. Il n'aurait pas fallu alors le pousser beaucoup pour qu'il s'enfonçât dans un fauteuil et déroulât l'une de ses histoires sans queue ni tête :

– Un jour, Mark Twain me dit : Ecoutez, mister, comment que vous vous appelez déjà...

En septembre Ariane trouva du travail dans un musée, et de nouveau je restai seule des journées entières.

Après son départ, je commençais ma journée de petite souris inlassable, de fourmi travailleuse. Je lavais le sol, faisais la queue, allais chercher nos rations, m'occupais de la cuisine et de la lessive. Parfois, n'arrivant pas à soulever la lourde marmite de bortsch, j'appelais à la rescousse la vieille comtesse Rydnicka aux cheveux courts, à la pipe entre les dents, qui logeait dans la chambre voisine. Chaque pièce de notre appartement – il y en avait cinq en tout – était habitée par une famille avec enfants, poêle et cordes à linge. Seule la comtesse vivait en célibataire, attendant en vain la permission de retourner dans son pays.

Après déjeuner, lorsque père était parti au travail, je me remettais à récurer et à frotter, forçant mon imagination d'enfant entre le poisson sec et le millet rance. Puis, je rendais visite à la comtesse. Elle me parlait d'une vie inaccessible, élégante et gaie, d'hommes moustachus, de pèlerines de dentelle, de moufles fourrées et de la mère de Dieu.

Nous nous mettions à table, Ariane et moi, à cinq heures passées. “Tu pourrais au moins lire Pouchkine, me disait-elle. J'aimerais t'inscrire à l'école et prendre la comtesse comme cuisinière.” Je savais donc que cette vie insensée allait se terminer, que je reprendrais mes études.

A dix ans, j'étais forte, avec des mains rouges et une grosse voix, je portais un bonnet finnois et des bottes de feutre. Le but de ma vie d'enfant était de me procurer des vivres et de les apporter chez moi.

Ariane rentrait, enlevait son manteau, se mettait à table, et regardant droit devant elle, commençait à me raconter sa journée. Sa place, au musée, n'était pas avec les tableaux et les visiteurs, mais dans l'arrière-salle où l'on tenait les registres, et où sans cesse on emballait et on déballait quelque chose. Elle touchait une bonne ration : du tabac, du hareng, parfois du lard et du blé. Pour aller la chercher, je devais prendre notre luge d'enfant. Et m'y atteler, la natte rejetée derrière l'oreille, et trotter dans les rues verglacées, sur les ponts arqués du canal Catherine, triturant mon nez gelé.

Je connaissais son supérieur, Georges Séraphimovitch, sa collègue, Véra Serguéevna, et les “employés du musée”, qui passaient parfois à la maison : le professeur Maximovski, le paléontologue Grise, le poète André Zvonkov. Je la voyais si bien, cette grande pièce où, assise à son bureau près d'une haute fenêtre, Ariane, de son écriture arrondie, penchée à gauche, remplissait un énorme cahier. En face, Véra Serguéevna en chemisier de soie. Tout le monde était amoureux d'elle, elle connaissait tous les écrivains de Pétersbourg et allait au théâtre chaque soir. Guéorgui Serguéevitch, coiffé d'une chapka et chaussé de caoutchoucs, terriblement instruit et toujours mécontent, à quatre pattes au milieu de caisses remplies d'antiquités, rouspétait et menaçait de porter plainte à Moscou.

Je n'imaginais nulle alternative à notre vie, semblable à celle de tous, dans cette ville unique au monde – je n'en connaissais pas d'autres –, nulle alternative à l'éternelle faim qui nous rongeait, au froid, aux trous dans le linge et les souliers, à la suie noire du poêle, à l'obscurité des mes, et à la peur : peur de mourir abandonnée de tous, peur de la séparation, de l'hôpital, des barreaux de la prison et de la besace de vagabond, comme dit le proverbe. Pas plus que je ne pouvais imaginer une orange ou un bord de mer, faute de les avoir jamais vus. Et on ne m'aurait pas fait croire qu'il existât des cadeaux désintéressés, des promenades sans but, de l'argent disponible, de la chaleur et du repos.

Pourtant, la comtesse Rydnicka venait nous parler de moufles fourrées et de pèlerines de dentelle. Elle nous plaignait d'être privées, moi du “matin rose de la vie”, et Ariane, de cette poésie brumeuse que la comtesse aimait tant.

– Pauvres petites, disait-elle en tirant sur sa pipe. Pauvres fleurs des champs !

Ariane en devenait toute triste et mordillait sa bague transparente. Moi, j'éclatais d'un gros rire, comme aux plaisanteries de papa, tout en sentant (sans l'avoir jamais avoué à personne) qu'elle avait raison, mais pas complètement, juste un peu. Et je craignais d'entendre mon rire virer aux sanglots.

Deux demoiselles venaient aussi, les sœurs Liouda et Tata Dioukov, des amies de lycée d'Ariane. Elles étaient grandes, belles, bien en chair. A l'endroit le plus palpitant de la conversation, elles m'obligeaient à me boucher les oreilles. Mais bientôt, elles s'habituèrent à ma présence. “Cette Sacha ! s'écriaient-elles. Ah, cette Sacha !” Et même en chœur, toutes les trois, avec Ariane : “Ah, cette coquine de Sacha !” Ce “Ah !” se rapportait à mon intrépidité, mon esprit de repartie, mes yeux fureteurs, mes mains fortes qui s'accrochaient à tout et qui n'étaient pas près de lâcher ce qu'elles tenaient.

Elle était à cent coudées au-dessus de Liouda et de Tata, mon Ariane aux yeux immenses, aux cheveux légers, au corps fragile et à l'âme si singulière, me semblait-il, que personne n'en avait de pareille. A leurs propos entrecoupés de rires et de chuchotements, je commençai à comprendre que l'une des Dioukov allait bientôt se marier. Cela voulait dire qu'elle quitterait la maison de ses parents et de sa sœur pour s'installer avec un étranger. Mais avant, elle s'inscrirait avec lui à l'état civil. Et tout ça, toute cette catastrophe, parce qu'elle aimait cet étranger, plus très jeune je crois, et qu'il l'aimait aussi, leur amour étant le principal sujet de conversation sur notre divan. Je commençais à comprendre également que sa sœur, amoureuse elle aussi, devait surmonter d'innombrables obstacles pour rejoindre l'homme qu'elle aimait. L'idée qu'Ariane pût se marier un jour, quitter la maison, me laisser seule avec mon père, dans le vide et les ténèbres de ma vie, me remplit de terreur. Je me mis à la scruter avec attention, et je fus effrayée par ce qui m'apparut.

Je remarquai qu'elle se détachait de nous, comme si ses pensées étaient ailleurs. Elle rentrait plus tard, partait plus tôt. Elle passait ses soirées dehors et n'en parlait pas. Elle ne dormait plus comme avant : sa respiration ne pouvait me tromper. Même son visage avait changé.

Je me rappelle, l'un des premiers dimanches de la nouvelle année 1921, nous étions ensemble. Père, qui écrivait à son bureau, posait sur nous de temps en temps un regard indifférent et lançait des boutades qui nous laissaient perplexes. Elles étaient assises sur notre divan : Ariane au milieu, Liouda et Tata de chaque côté. Je grimpais sur l'accoudoir gauche, puis droit, elles me repoussaient, et finirent même par m'obliger à me coucher sur le sol.

– Il existe, mes chères filles, disait papa, des animaux qui retirent de leur nombril un long tuyau et jouent dessus des mélodies étonnantes.

Je fixais Ariane.

– Qu'est-ce que tu as à me regarder comme ça ? demandait-elle. Liouda, pousse-la, pourquoi elle regarde comme ça ? Tu ferais mieux de lire Pouchkine ! Quand tu écarquilles les yeux, on dirait que ton visage est fait de deux moitiés. Seigneur, comme tu seras moche plus tard !

Tata, en riant, enroulait ma natte sur son bras :

– Moche, mais pratique et folle !

– Pratique et folle, comme feu son père, fit papa avec sang-froid, levant le nez de sa feuille.

Je continuais à la fixer, transie de peur devant son avenir et le mien. Une peur que je ne pouvais confier à personne. A nouveau j'essayais de me faufiler entre elles, qui me laissaient faire, me chatouillaient, me recouvraient le visage d'un coussin. Je voulais comprendre pourquoi je l'aimais tant, et d'où me venaient la peur de la perdre, le désir d'être auprès d'elle.

Cette soirée, je me la rappelle encore. Elle précéda la nuit étonnante où nous restâmes enfin seules. Derrière le paravent, résonnaient les ronflements de père, le poêle s'était éteint depuis longtemps, il faisait froid. On voyait la tache blanche du piano ouvert sur lequel Liouda, en guise d'adieu, avait tambouriné une valse de Chopin. De loin en loin, quelque chose craquait dans le tas de vaisselle sale : le courage nous avait manqué de laver toutes les tasses et assiettes à cette heure tardive.

Je me serrai contre ses jambes maigres et froides ; je lui demandai tout bas :

– Tu les aimes ? Tu les aimes beaucoup ?

– Qui ? Les Dioukov ?

– Tu leur dis tout ?

Elle bougea.

– Je n'ai personne à qui je puisse dire tout.

– Moi, j'aimerais pouvoir dire tout à quelqu'un. Pas toi ?

J'ai vu le moment où elle allait s'en tirer avec une plaisanterie, un mot d'esprit, mais elle se ressaisit.

– Tu peux me dire tout à moi, dit-elle.

– Oui, mais alors il faudrait que tu le fasses toi aussi.

Soudain, elle me tendit la main sous la couverture, et elle serra doucement mes doigts.

– Pourquoi n'es-tu pas plus âgée, Sacha ? dit-elle presque à voix haute. Tu serais mon amie la plus proche, la première.

Je me figeai, le souffle coupé.

– Et maintenant ?

– Et maintenant, c'est d'abord Tata et Liouda, et toi, après, loin après. C'est peut-être mieux, je n'en sais rien. Dans la vie, il y a des moments où on n'a plus besoin d'amie.

– Plus besoin de moi ?

– Toi, tu es une sœur. Il arrive qu'on ait besoin d'autre chose, quelque chose de singulier, de sérieux. Tout ce qu'il y a eu avant paraît si enfantin.

Je m'assis sur le lit.

– Tu es amoureuse ? m'écriai-je avec terreur, et aussitôt les larmes coulèrent sur mon visage et sur mes bras.

– Chut, qu'est-ce que tu as ? Tu vas réveiller papa. Viens là, allonge-toi près de moi.

Je me glissai jusqu'à elle et nous nous tûmes pour un moment. Elle ne m'avait encore jamais proposé de me coucher près d'elle. J'étais si bien, la lumière avait pénétré jusque dans les plus sombres recoins de mon âme, et je ne désirais plus qu'une seule chose, voir cette nuit durer éternellement. Une chaleur émanait d'Ariane ; sa nuque répandait une agréable odeur de savon, un parfum suave montait de ses cheveux. Etendue près de moi, en longue chemise de nuit à haut col et à manches longues, elle m'effleurait de son épaule, de son genou.

– Dis-moi, comment il est ? demandai-je toute transie de terreur et de béatitude.

– Comment il est ? Oh, ce n'est pas facile à raconter, fit-elle, et on eût dit qu'elle parlait pour elle-même. Il travaille dans un théâtre, il veut écrire pour le théâtre, devenir metteur en scène. Mais il est marié, et nous vivrons comme ça.

Je ne compris pas tout à fait ce qu'elle voulait dire, mais je n'osai pas l'interrompre en posant des questions.

– Il n'a pas de vrai travail, pas de ration. Papa ne sera jamais d'accord. Et puis, c'est un homme très étrange, particulier, pas beau du tout. Tu verras.

– Il t'aime ?

Elle poussa un soupir, en fait un halètement.

– Oui, Sacha, dit-elle en s'écartant soudain de moi, il m'aime et je l'aime. Et nous avons décidé de vivre ensemble.

Lorsque nous nous taisions, on entendait nos cœurs sous la couverture, qui ne battaient pas à l'unisson.

Nous nous endormîmes en même temps, et je fis un rêve.

J'oubliai son contenu pour n'en garder que le parfum, l'émotion dont il était tissé d'un bout à l'autre, l'angoisse de voir un inconnu apparaître dans notre pièce, entre le poêle et le paravent, puis disparaître dans les ruelles d'une ville qui ressemblait à Pétersbourg. J'en perdis le sens, et d'ailleurs il est probable qu'il n'en avait pas, comme la plupart des rêves ; seul resta un étonnant arrière-goût, un nœud mystérieux dont je ressens encore l'oppression. Cet homme, que dans mon rêve j'appelais le mari d'Ariane et autour duquel tournait le mécanisme primitif de ce songe d'enfant, était, d'une façon incompréhensible, relié à toute notre vie, à la décomposition de la Russie, à tout ce qu'il y avait de dur, de bestial, d'angoissant dans la réalité environnante. Il semblait se trouver en relation étroite, inexplicable et terrifiante avec le décès de maman, le froid, la faim, la mort de mon frère aîné, fusillé peu de temps auparavant, les malheurs de la comtesse Rydnicka.

Il s'appelait Serge Serguéevitch Samoïlov. Je le vis pour la première fois par une nuit d'hiver. La soirée avait commencé depuis longtemps, mais on n'en voyait pas la fin. Ariane, qui se préparait à partir au concert, attachait les rubans de sa capeline devant la glace. Papa, maussade, la regardait faire en silence. Elle rosissait, s'animait, parlait de tout et de rien avec père et avec moi en traînant les pieds dans ses grosses bottes de feutre. La sonnerie retentit ; elle dit en précipitant les mots qu'on venait la chercher, que c'était Serge Samoïlov, un ami du poète André Zvonkov, et un ami proche de Véra Serguéevna.

– Ton petit fiancé ? demanda papa avec une moue déplaisante.

Qu'Ariane eût déserté le cercle familial, délaissant le monde des militaires et des fonctionnaires pour ne plus fréquenter que des libres penseurs comme il y en avait autour de l'université, des musées, des cercles littéraires ou des petits théâtres, je le compris dès cette première rencontre. L'enchaînement de nos grands et petits malheurs l'avait conduite au large, vers une autre rive, près de Samoïlov. Je crois que papa le comprit au même instant. Elle salua Samoïlov d'un sourire avant de le présenter à père. Debout, immobile dans mon coin derrière le poêle, près de l'armoire, je les fixais, oubliant le reste du monde.

Samoïlov avait la trentaine. Il était blond, voûté, avec un nez rouge, de mauvaises dents, le regard intelligent, des yeux vifs. C'était un jeune homme sans le moindre signe d'éducation, qui ne se souciait pas des autres, parlait sans écouter, arrivait à l'improviste et repartait quand il en avait envie. Il ne savait pas toujours garder ses distances, et il y avait dans ses épaules voûtées et son front bombé quelque chose de têtu. En gros pull gris et manteau ouatiné, sans enlever sa casquette, il attendait, debout, qu'Ariane enfilât ses moufles.

– Il faut que je vous dise en toute sincérité, annonça père une minute plus tard, qu'on ne vous induise pas en erreur ; elle a un œil de verre. Ma pauvre petite Ariane, il lui est arrivé un tel malheur dans son enfance ! Mais c'est du beau travail, vous ne verrez même pas lequel est faux.

Samoïlov le considérait avec curiosité.

– Eh bien, quel genre d'occupation avez-vous, camarade Samsonov ? demanda soudain papa avec un doux sourire, prêt à s'installer dans un fauteuil pour causer à loisir.

Mais Samoïlov et Ariane étaient déjà sur le point de s'en aller. Son visage à elle était rayonnant, méconnaissable.

– Je voudrais faire des mises en scène, toutes sortes de pièces, réussir dans le théâtre, dit Samoïlov avec le plus grand sérieux, j'écris de petites choses drôles, je fais de mon mieux. Ça marche déjà un peu, je ne pars pas de zéro... Ce qui me plaît par-dessus tout, ce sont des spectacles poétiques.

Debout dans mon coin, derrière l'armoire, je le regardais avec de grands yeux.

– C'est qui ça ? Une fille ou un garçon ? demanda-t-il soudain, et il me tendit un doigt au lieu de tendre la main.

– Une fille, dis-je à haute voix.

– Et tu t'appelles sans doute Ira ou Kira ? demanda-t-il toujours sans fléchir la voix.

– Non, je m'appelle Sacha, dis-je fermement.

– Bonjour, Sacha, s'écria-t-il avec simplicité, soudain très proche, puis il vint à moi et secoua ma main.

Une minute plus tard, ils étaient sortis.

– Bonjour, Samoïlov, dis-je fièrement, mais je me demande s'il m'avait entendue.

Père ne regarda pas de mon côté. Il saisit un verre fin, bleu clair, qui se trouvait sur le lavabo et nous servait à nous laver les dents, et le jeta contre le miroir de la cheminée. On entendit un terrible fracas, et le verre se brisa en mille morceaux qui se dispersèrent dans toute la chambre. La glace, on ne sait comment, resta intacte. On y apercevait toujours, sur un fond fumeux et trouble, la lampe, le scintillement des papiers peints argentés, la porte fermée, tout de travers. Père se retira derrière le paravent, s'allongea sur son lit et éclata de rire, à moins que ce ne fussent des sanglots : jamais je n'ai pu faire la différence. La nuit, la glace se fendit.

Ce soir-là, je mis longtemps à m'endormir. La comtesse Rydnicka, assise au pied de mon lit, tricotait une écharpe lilas avec des glands. Il me fallut alors tout mon courage pour ne pas pleurer, ni faire de confidences.

– Et voilà, charmante enfant, disait la comtesse, ce soir-là pour la première fois je le suivis dans les îles. Une superbe voiture nous attendait en bas. J'avais une robe de mousseline décolletée couleur champagne et un pendentif en diamant avec des améthystes. A l'époque on se coiffait avec des boucles au-dessus du chignon, et chaque boucle était parfumée. On y enfonçait un peigne ciselé, ciselé, terriblement ciselé, avec du strass.

Puis, elle partit. Je fixai longtemps l'endroit où elle était restée assise ; j'attendais Ariane. Celle-ci rentra quand je dormais. Je fus réveillée par l'impression que quelqu'un se glissait sous la couverture. Sa voix tremblait ainsi que ses mains, lorsqu'elle chuchota :

– Sacha, Sacha, il faut dormir, Sacha. Tu ne dors pas ? Pourquoi ? Il faut dormir. Viens dans mes bras, Sacha. Je ne sais pas ce qui m'arrive, pardonne-moi. Moi-même je n'y comprends rien.

Mais je ne l'enlaçai pas, ne pleurai pas avec elle. Cette nuit-là je devins dure, tirant même un certain plaisir de mon insensibilité. Je me crispai, me poussai contre le mur, fis semblant de dormir.

Mes journées s'écoulaient comme avant, à faire la lessive, la queue, à acheter du sucre chez les revendeurs, dans la troisième cour rue Troïtsky, à descendre au sous-sol pour remonter du bois que quelqu'un nous volait, à pleurer en recomptant les bûches. Une vie dure, froide, obscure au-delà de ce que je pouvais supporter. Troisième hiver, le plus long, le plus triste. Ariane, me disant : “Tu devrais lire Pouchkine”, et la main de père, semblable à une nageoire, reposant sur le bureau où il écrivait, mangeait, le regard droit devant lui. Les soirées, elles, avaient changé : Ariane sortait presque tous les jours, en fait elle ne repassait plus à la maison après le travail. Elle rentrait quand nous dormions, et parfois son retour me réveillait.

Un soir, au début de mars (j'avais pris froid au premier dégel, et je gardais la chambre, une compresse autour du cou), comme père n'était pas là, Samoïlov vint chez Ariane, pour la deuxième et dernière fois. Il n'était pas seul. Zvonkov et Véra Serguéevna l'accompagnaient. Tous les quatre burent du thé que j'avais réchauffé sur le poêle, mangèrent du pain noir, fumèrent, parlèrent.

Ce soir-là, il y eut dans notre chambre un semblant d'intimité. La glace fendue avait été recouverte d'un tableau gai, aux couleurs vives, offert à Ariane par une amie peintre, la lampe revêtue d'un nouvel abat-jour que nous avions confectionné nous-mêmes. Sur la table il y avait une nappe propre et, dans le vase, une grande fleur rose séchée, vraie ou artificielle, je ne sais.

“C'est Sacha”, disait Ariane en me présentant à tour de rôle, et je tendais maladroitement ma main rouge, j'étais moi-même rouge à cause de ma compresse.

Puis, je me dévêtis tout doucement et me couchai. Sans m'accorder la moindre attention, les invités continuèrent à parler avec volubilité à haute voix, à boire leur thé et à manger des croûtons de pain, à déclamer et à discuter. On aurait dit l'Ariane d'autrefois, n'était la cigarette dans sa main fine, et des accroche-cœurs qui me choquèrent douloureusement.

Véra Serguéevna, grande et plate, belle malgré ses yeux qui louchaient, parlait moins que les autres, mais je devinais qu'elle menait la conversation. Zvonkov et Samoïlov se tutoyaient. Zvonkov lut beaucoup de poèmes, les siens à ce que je compris. Il psalmodiait, ce qui me les rendit sublimes. A peine se fut-il tu que Samoïlov prit la parole, et sa voix se fit un peu chantante, elle aussi. Le silence s'installait, on l'écouta. Mais il s'arrêta soudain, disant qu'il n'était pas capable de poursuivre.

D'accord, il pouvait inventer n'importe quoi, mais faire rimer deux mots, ça non. Il avait pourtant, de toute évidence, quelque chose derrière la tête, qu'il lui importait d'incarner, qui le tourmentait, qui peut-être avait mûri depuis longtemps déjà, une représentation à laquelle il avait même donné un titre :

 

LA CAPE TROUÉE

 

On l'a sortie d'un vieux coffre qui avait pris racine dans la maison du grand-père. Elle sent la naphtaline, elle nous paraît trop large. C'est qu'autrefois les hommes étaient plus robustes. Tiens, elle est toute trouée ! Démodée, abîmée par les mites, elle est pourtant magnifique. On peut s'y draper de la tête aux pieds pour se protéger du froid. Il faut l'aérer, elle est restée trop longtemps au fond du coffre.

Il y a de cela des années, dans les forêts de Manchourie, aux approches de Port-Arthur, nos pères nous avaient enveloppés de cette cape, toi et moi. Nous étions des enfants, nous avions froid dans les steppes coréennes. Nos pères n'en revinrent pas, nos mères s'en retournèrent seules avec nous. Nos mères aux yeux gris, aux cheveux clairs, nous élevèrent, toi et moi. Puis, le malheur russe s'abattit sur elles, et elles succombèrent à ces étés, à ces hivers. Nous les avons enterrées et nous avons planté sur leurs tombes de simples croix en bois.

Nous avions tout vu, nous n'avions peur de rien, et nous en verrions d'autres encore. Les prières, nous les avions oubliées, les espérances, la vie nous les retira. Tout cela disparut sans retour. Plus d'une fois, tu enveloppas tes petits pieds dans cette vieille cape, plus d'une fois je m'y drapai pour t'amuser en représentant le Child Harold d'antan. Dis-moi, n'est-ce pas de cette cape que Joseph couvrit Marie et l'Enfant sur le chemin de l'Egypte ? Ou serait-ce la cape de don Quichotte ? A moins qu'elle n'appartienne à notre dieu, à Cervantes en personne ? Te souviens-tu, il l'enroulait sur son bras mutilé, la posait sur ses yeux aveugles tandis que nous le suivions en pleurant et qu'il ne pouvait plus nous voir ? Ou est-ce la cape du roi Lear courant à travers la fameuse tempête ?

Aujourd'hui, les temps ont changé. Je dois partir d'un côté, toi de l'autre. Nous allons déchirer cette vieille cape en deux. Elle est un peu démodée, elle rappelle une vieille pèlerine, mais qu'importe ! Je m'en vais me perdre dans les espaces de mon pays maussade et cruel. Ce n'est pas que je l'aime, mais point d'autre chemin. Adieu !

Toi, prends l'autre moitié de ce vêtement de deux mille ans et enfuis-toi loin d'ici, de moi, de nous. Cours sans te retourner, ma très chère, par delà les mers et les montagnes, vers d'autres terres. Ne crains pas de rester seule, ne crains pas de rester orpheline. Vis comme l'oiseau, comme le vent. Sauve ta jeune, ta tendre vie ! Pars pour l'Afrique, l'Australie, l'Asie, prends pour toi l'une des deux Amériques. Fuis ces lieux sinistres et terrifiants,

Couvrant ton beau visage

Avec la cape trouée.