Réflexions sur la vieillesse et la mort

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« Un jour vient où vous manque une seule chose et ce n'est pas l'objet de votre désir, c'est le désir. »

M.J.

Publié le : samedi 1 décembre 1956
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246187295
Nombre de pages : 150
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I
LE soleil reparaît. Si opaque et trouble que soit l'atmosphère du Monde, il y apporte un message, à savoir que l'homme n'est pas d'abord un animal sociable, je veux dire, voué à ses semblables entièrement, mais qu'il appartient à la Nature universelle et à l'Eternel qu'elle manifeste.
Ce qui me semble préférable à tout pour un être intelligent : c'est l'unité. Un vice même, une passion, au moins un moment, vous rassemblent, s'ils risquent de vous détruire. A chacun detriompher de ce danger ou d'organiser le désastre.
Depuis des mois je ne suis plus le satellite de quelqu'un, dont j'aurais fait le centre de mes préoccupations. Ainsi semblent-elles à la dérive.
Je suis seul et j'essaie de me construire un monde habitable.
Ni la volupté, ni la beauté désormais ne me suffisent, comme si j'avais traversé un incendie où, la pointe de ma sensualité émoussée, j'aurais perdu aussi la vue.
Qu'est-ce qu'on aime encore, quand on n'aime plus rien ni personne?
La chair est toujours là palpitante et le cœur sans merci.
J'ai cru un moment être mort, parce que j'étais libre, parce que jusqu'ici pour moi vivre, c'était poursuivre d'éphémères jouissances ou la gloire d'une fulgurante image.
Vivre, c'est se soumettre apparemment aux caprices de sa propre histoire,aux métamorphoses dues à l'aventure, frôler une catastrophe, y échapper comme par miracle.
L'absence de risques endort.
Chaque moment et les circonstances présentes créent des exigences nouvelles. Du moment qu'il y a des héros et des saints, on rougit de n'être ni l'un ni l'autre et une saine émulation s'ensuit. Ce qui était permis hier, aujourd'hui ne l'est plus. L'homme a commencé par être nu, puis s'est habillé de feuillages, avant de revêtir une armure. Les modes ne sont pas dénuées de sens. Elles répondent à quelque nécessité, elles sont un signe des temps. L'Univers s'abolit et se reconstruit sans cesse. Nous de même.
Je n'ai presque rien à changer, si mes plaisirs, ma joie, mes passions déjà étaient graves. Le rythme profond de ma vie reste identique, m'étant plusqu'habituelle, naturelle, une gravité sans tristesse, à base de courage.
Le dégoût n'est pas la suite fatale de la satiété. Il relève parfois du jugement. C'est alors d'une révolution intérieure qu'il s'agit.
Mon tempérament demeure, mon état de santé n'est pas altéré. Je suis serein avec une inquiétude latente, diffuse, causée par le sentiment d'un vide indéfinissable. Mes sens veulent me persuader par là sans doute qu'ils sont devenus comme inutiles. Non, il y a seulement que je ne les surmène plus, que leur activité a diminué, qu'elle subit une sorte de ralentissement qui n'est peut-être que l'annonce d'un transfert, d'une orientation encore imprévue.
Langueur propre à la retraite, à la cessation d'un engouement quelconque chez celui qui reste cependant vif et entier. Vers quoi se tourner? Embarrassé par ma chasteté dont je n'ai encore ni le goût ni l'habitude, je nesais quel usage on en peut faire, sans vertu ni parti pris. Je n'en ai pas la clef et cependant tout ce qui la troublerait désormais me dérangerait. Nous ne nous sommes pas compris, admis, faits l'un à l'autre, elle et moi, jusqu'ici.
Aucun mysticisme en perspective. Je ne prie pas et Dieu, bien qu'Il existe et n'ait jamais cessé d'exister pour moi, est lettre morte. Je veux dire qu'il ne joue aucun rôle actuel, sensible dans ma vie. Sans doute, je me souviens de Lui comme de ma plus ancienne relation, comme de mon premier Amour. Peut-être au bout du chemin espéré-je qu'Il m'attend et Le rejoindre. Mais dans l'instant tout ce qui Le concerne et moi est confus et comme inefficace, comme si ma vie sentimentale était nouée.
Parfois, je serais tenté de faire un pas en arrière ; la vue d'un beau visage, le rappel de la volupté ne me laissent pas aussi indifférent que je croyais.Mais si je cède, je ne serai que déçu, après. En tout cas, je ne serai pas content de moi.
Je viens de relire le petit livre que j'ai consacré à ma mère, que tout le monde peut connaître et je serais capable de la déshonorer en secret?
Mon âme de la sienne procède, nos visages devenus inséparables.
Tant d'expériences accumulées n'auraient-elles pas satisfait encore en moi Don Juan, sa curiosité?
De mon âme, ce feu! de mon corps, ce buisson ardent ! la vie s'en serait-elle allée? Ne serais-je plus que le monument de moi-même ?
Une comparaison mal choisie égare.
Perdu dans une forêt, si je m'éloignede mon unique point de repère, ne risqué-je pas de tomber en des embûches pires que les premières?
Non, si je sais d'où je viens et si j'en reviens, mieux instruit, je sais presque où je vais.
Un mal qui n'est que mal n'est rien. Le bien est dans le mal, comme la vérité se cache dans l'erreur. Il s'agit de les en dégager. La déception concerne celui-là seul qui l'éprouve. Faible, on se fatigue tout de suite de tout. C'est un travers trop courant et peut-être lâche que de se retourner en colère, la haine et le mépris aux lèvres, contre ce que l'on aimait la veille et de l'insulter. Le mal qu'on a fait a été ce qu'on l'a fait; on ne l'a pas toujours fait si mal qu'on mérite sa propre injure, son propre désaveu. Il y a dans la contrition je ne sais quelle ingratitude qui me déplaît et choque la délicatesse, plus elle est théâtrale, et une part d'inintelligence. La peur d'aimer toujours pousse à défigurer l'amour,ses jeux et son objet. Voilà une misère à laquelle je ne me prêterai pas. Il est si facile d'abonder dans le sens de cette rhétorique superficielle, quand il conviendrait de tout comprendre, sans être injuste envers rien ni personne, pas même envers soi.
Bien sûr, tout ce que j'appelle « mal » ici ne s'entend que de ce qui relève du plaisir et de la passion.
L'âme n'est étrangère à rien. Son sommet embrasse l'universel et sa base confine au singulier qui fait que je suis moi et non un autre.
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