Refuge

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Tom Keely, la quarantaine, perd son travail puis divorce. Il ne reste plus rien de l’écologiste engagé qui défendait ses idéaux. Recroquevillé au Mirador, dans une tour surplombant Fremantle, il se détache lentement de la réalité pour sombrer dans le sommeil et l’alcool. Le hasard met de nouveau sur sa route Gemma, une amie d’enfance : elle élève seule son petit-fils, Kai, un garçon intelligent mais inquiet. Tous trois vont former peu à peu une famille à part, seul refuge protégeant des coups durs et de la peur du lendemain. 


Publié le : mercredi 22 avril 2015
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EAN13 : 9782743632076
Nombre de pages : 496
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Présentation

Tom Keely, la quarantaine, perd son travail puis divorce. Il ne reste plus rien de l’écologiste engagé qui défendait ses idéaux. Recroquevillé au Mirador, dans une tour surplombant Fremantle, il se détache lentement de la réalité pour sombrer dans le sommeil et l’alcool. Le hasard met de nouveau sur sa route Gemma, une amie d’enfance : elle élève seule son petit-fils, Kai, un garçon intelligent mais inquiet. Tous trois vont former peu à peu une famille à part, seul refuge protégeant des coups durs et de la peur du lendemain.

 

Tim Winton est né en 1960 à Perth. Il est l’un des écrivains australiens les plus lus dans le monde entier. Il a notamment publié, aux Éditions Rivages, La Femme égarée (1997), Par-dessus le bord du monde (2004) ou Respire (2009) qui sera bientôt adapté au cinéma.

 

 

 

« Un thriller touché par la grâce. »

The Daily Express

 

« Bouleversant et enchanteur.. »

The New York Times

pagetitre

Pour Denise, à jamais

Ils prennent le vol comme les aigles ;

Ils courent, et ne se lassent point,

Ils marchent, et ne se fatiguent point.

Ésaïe, 40, 31.

I

Là.

Une tache sur la moquette aussi grande qu’un guéridon. Keely n’avait aucune idée de sa composition ni de son origine. Mais cette vision le terrifia.

Un instant plus tôt, ce jeudi n’avait rien de particulièrement menaçant.

N’était-ce pas agréable de se réveiller tard, sans aucune contrainte, au son de la cloche de l’hôtel de ville ? Huit, neuf ou dix coups : il ne voulait surtout pas compter. Ce carillon austère et calviniste lui donnait la nausée. Même encore fermés, ses yeux lui paraissaient embués par le vin. Pendant les quelques instants où il repoussait l’inéluctable, il se demanda quelle somme d’ennuis l’attendait. Le minuscule appartement était déjà étouffant, l’air alourdi par d’entêtantes odeurs de tabac, de douches, de cuisson du petit déjeuner et de vaisselle des autres ; les émanations de ses chers voisins. Autrement dit, la puanteur d’inconnus, puisque les occupants de la tour étaient tous pour lui des étrangers, ce qui le satisfaisait pleinement : anonymes, sans le moindre lien avec lui, ils se résumaient à des bruits sourds et des raclements de gorge de l’autre côté des murs en brique nue, des traces de rire et des remugles sur lesquels il préférait ne pas mettre de visage. Surtout pas la plus étrange d’entre toutes, la folle sur le palier voisin. Depuis plusieurs mois qu’il habitait là, il ne l’avait jamais vue. Il savait juste qu’elle consacrait une bonne partie de sa journée à déjouer les pièges que lui tendait Satan. Ce qui, certes, était une occupation honorable, mais éprouvante pour les nerfs. Surtout ceux de Keely. Ce matin-là, par bonheur, elle se tenait tranquille. Qu’elle soit bénie si elle dormait encore, ou bien si elle maintenait un appréciable match nul contre Belzébuth dans l’intervalle entre le petit déjeuner et le déjeuner. Qu’elle soit également bénie de ne pas faire de bruit tant que les derniers effets pernicieux du syrah agissaient encore sur le corps de Keely.

L’immeuble, qui oscillait dans le vent, émettait d’incessants claquements et gémissements de tuyaux, poussant de temps en temps un petit cri assourdi. Le Mirador, une hacienda s’il en était une.

Il souleva les paupières en poussant un halètement de chanteur de gospel puis se redressa en position verticale et bipède, à défaut d’être tout de suite mobile. Il chancela un instant à cause des turbulences et de la sensation diffuse de quelque chose qui ressemblait à une conscience balbutiante. Ce qui était atroce. Même si, vu sa situation, l’inconfort du jour était le cadet de ses soucis. Au contraire, il aurait dû être ravi de cette distraction. Un petit malaise fugace. En tout cas, provisoire. Juste une bonne gueule de bois. Mais une sacrée gueule de bois quand même. À étouffer un cochon. Il avait mal jusque dans les pieds. Et l’une de ses jambes était toujours en état d’ivresse.

La véritable douleur restait à venir, elle se dressait comme un tas de poussière dans le lointain.

Dans la salle de bains, confronté à la projection des rayons du soleil, il s’approcha du miroir pour constater à quel point ses yeux avaient fui le champ de bataille de sa figure. Au-dessus de sa barbe de sauvage, il n’était que ravines et schistes floconneux. Un paysage dévasté. Ses dents noircies par le vin ressemblaient aux vestiges d’une politique de la terre brûlée.

Il avança pas à pas jusqu’au renfoncement moisi de la douche et se plaça sous une abondante cascade froide jusqu’à renoncer à toute perspective de renaissance.

La serviette n’avait rien de propre, même vaguement. Plaquée sur son visage, elle lui fit penser à l’odeur piquée, dépourvue de tout artifice, des hippies. Sans jugement aucun, camarades. Cela dit, placée directement sous son nez, ce n’était pas encore du gorgonzola à l’état pur. Il n’en restait pas moins qu’elle avait du chien. À condition de ne pas avoir d’idylle en perspective. D’être tombé aussi bas.

Il noua cette loque autour de sa taille ramollie puis gagna le salon et sa baie vitrée du sol au plafond pour observer la luminosité aveuglante de la frontière occidentale : la mer luisante, les toits en tôle, les mâts surmontés de drapeaux, les pins de Norfolk. Tout lui renvoyait un éclat cruel et grimaçant en cette fin de matinée.

Fremantle, porte d’entrée d’une Australie-Occidentale en pleine expansion. C’était un peu comme le Texas, mais en plus grand. Sa version à vif. Riche au-delà du concevable. La plus grande réserve mondiale de minerai. La vaste carrière qui suffisait à faire vivre la nation entière, le fournisseur vantard de la Chine. Un géant béotien désireux de faire passer sa chance pour de la vertu, toujours prêt à justifier ses insuffisances par des conspirations en provenance de la côte Est, toujours au bord de quitter la Fédération. Un Léviathan au côlon irritable.

Les dents de la bête luisaient à l’est par la fenêtre de la cuisine. Non que Keely regardât dans cette direction. Mais il la sentait dans son dos, cette capitale de l’État qui s’étendait sur la plaine dans une pénombre stérile et parfaitement entretenue. Elle n’était qu’à une demi-heure en remontant la Swan River, aussi proche et énigmatique qu’un membre de la famille. Car si Perth avait détruit son passé à coups de bulldozer et enterré ses doutes sous des fanfaronnades, Fremantle, elle, nourrissait ses doléances en se grattant le cul.

Elle était là, à ses pieds. Cette bonne vieille ville surnommée Freo. Elle gisait, hébétée et délaissée, à l’embouchure du fleuve, telle une garce trop gâtée, avec ses quais de marchandises dont les os tenaient bon malgré les ravages du temps et une mauvaise hygiène de vie. Elle avait des immeubles bas mais des loyers élevés, elle était tout aussi contestataire que bercée d’illusions, avec ses entrepôts géorgiens, ses pubs victoriens, ses cottages en pierre et ses vérandas dentelées que seul un siècle de négligence politique avait permis d’épargner. Blottie dans le vent du désert, elle se recroquevillait sous le soleil austral.

Putain, ce qu’un homme pouvait être insipide après une cuite. Ces derniers temps, il n’était que foutaises et vociférations, un Jérémie toujours prêt à raconter des conneries, sans mission ni prophétie, et sans aucune tribu pour le revendiquer, à part sa famille. Ses pensées crachotaient, larmoyantes, douloureuses, confuses, déstructurées, sans autre utilité que d’aiguillonner la douleur déclenchée en lui par une lumière hargneuse. Putain, c’était pire que tous les effets de l’alcool. De la fumée, du tonnerre et des percussions jaillissaient dans son crâne. Un claquement de sabots. Deux cavaliers qui approchent. Dans le vent qui hurle.

Il partit vers la cuisine à la recherche de munitions dans l’espoir d’un soulagement préventif. N’importe quel flacon ou boîte ferait l’affaire. Said the joker to the thief, hein, Bob Dylan ? Il fouilla à l’aveugle dans le tiroir à couteaux. Et avala ce qu’il trouva. Puis rechargea. Prêt à dégainer de nouveau. Affalé sur le comptoir. En quelques secondes, il transpirait malgré la fraîcheur récente de la douche. Penser à autre chose, à tout prix.

Il tendit la main vers la radio. Et se ravisa. Cela faisait des mois, et pourtant, il gardait ce réflexe, comme si une partie détruite de lui-même réclamait malgré tout ce rituel de l’état des lieux à l’aube, à l’affût d’une mauvaise nouvelle avant même que le téléphone sonne. Parce qu’il y avait toujours une rumeur, une fuite du Cabinet, une dépêche déterrée par la presse au sujet d’un nouveau recul du gouvernement, une autorisation de forage, de dépouillement, de comblement ou d’utilisation d’explosifs. Le dynamisme industriel était palpable. Pétrole, gaz, fer, or, plomb, bauxite, nickel. Ils connaissaient un boom économique jamais égalé. En une décennie, toutes les institutions avaient été prises en otage, du gouvernement à l’éducation. Les médias ne faisaient que s’extasier. L’air était empli de béatitude religieuse, et c’était une hérésie que de vouloir y résister. Pourtant, il aimait écouter cette débâcle frontale chaque matin, d’abord dans le noir, en flânant sur les différentes fréquences, puis encore à moitié endormi, alors qu’il remplissait le lavabo pour se raser et que son visage, à l’époque encore fonctionnel, prenait forme dans le miroir à peu près en même temps que ses pensées. C’était un premier tri, des mots sans contenu comme ceux du porte-parole d’un chevalier d’industrie. En essayant de garder une vision à long terme, de ne pas perdre ses grandes espérances du début. D’en appeler à la vraie nature des gens. Et de réussir à faire entendre la nature elle-même. Ce qui revenait, dans cette partie du monde, à ce moment de l’histoire, à vouloir attraper des pets avec un filet à papillons.

Mais on ne s’en débarrassait pas facilement, de cette adrénaline toxique, de la discipline monastique, ni de cette impression constante d’être en représentation. S’imprégner des problèmes chaque matin avant l’aube et organiser sous la douche une stratégie pour la journée. Puis se retrouver encore au bureau à minuit, à raccrocher d’une conférence téléphonique à cinq, tremblant de colère, de caféine et de fatigue. Pourtant, un an de cette liberté amère aurait dû lui suffire. Normalement. Ça aurait en tout cas suffi à un type ne serait-ce qu’avec la moitié de son intelligence. Être foutu à la porte ? Ça avait été un geste salvateur, une coupure nette. Dont il aurait dû se sentir reconnaissant. Il était beaucoup mieux loin de tout ça. De toute manière, depuis le début, il ne faisait que battre en retraite. Ce n’était qu’esbroufe et pantomime. Il n’avait été qu’une borne à côté de laquelle passaient les cow-boys avec leur bétail aux yeux fous, un obstacle procédurier en travers du chemin qu’ils remontaient en hurlant pour mieux se précipiter sur leur butin.

Alors non. Ne pas toucher à ce bouton. Ni radio ni télé. Et encore moins l’ordinateur portable. Le laisser fermé sur la table près de son mobile telle une moule qui filtre la vase. Il n’était plus dans le coup. Et il s’en foutait. De toute façon, il n’en était plus capable. Il refusait de l’être. Il ne lisait même plus les journaux. Enfin, il essayait. Il ne voulait plus entendre parler de « charbon propre » ou de la guerre quotidienne nationale contre la climatologie. Quel que soit le torchon qu’on lisait, il ne faisait que raconter un nouvel épisode du capitalisme triomphant. Encore un portrait flatteur de la riche héritière de l’acier ayant fait fortune, et il se faisait un cocktail à l’Harpic, comme ça on n’en parlerait plus. Juste pour se débarrasser de ce mauvais goût dans la bouche. Inutile de lire les informations. Il en connaissait déjà le contenu : la dose estivale d’histoires de requins et de protestations outragées contre le même footballeur shooté à la coke, entre deux séries de débats sur les heures raisonnables d’ouverture des magasins. Ses reins en bouillaient de honte.

Les journaux ne faisaient que répéter ce que Keely savait déjà. Ce qu’il craignait et qu’il détestait. La situation était bloquée, et elle le resterait. Tout ça était inutile. Le pinard, pas davantage, certes. Comme les journaux, l’alcool offrait plus de confirmations que de consolations. Mais c’était tellement plus facile de combler un vide que de le contempler…

Et voilà qu’il se remettait à ronger cet os sans viande. Stop. Se concentrer sur les analgésiques du matin. Rester en position verticale. À la recherche d’une réponse.

Pour commencer, il n’était pas mort dans la nuit. Et puis, il était libre, sans personne à charge. Autrement dit, sans boulot et seul. Et il lui fallait de façon urgente un petit déjeuner réparateur. Dès qu’il serait à nouveau en un seul morceau. Dans quelques instants.

Par la baie vitrée coulissante du balcon, il regarda, au-delà de la cour, les toits en tôle luisante du port. Les grues et les containers sur le quai jaune, rouge, bleu vif ; la superstructure verte et trépidante d’un pont pour tankers. Les reflets brûlants du soleil sur le verre en biais. Des tons assez vifs pour le tuer d’un coup.

Au-delà de la digue, la mer était d’huile, les îles en suspension dans une brume proche du bouillon de culture. Un bateau-pilote orange dépassa les môles et fila vers le large, ses cheminées crachotant deux panaches de diesel, son sillon creusant une blessure blanche dans la peau de la mer. Ce qui semblait très lyrique et très marin, jusqu’à entrouvrir la vitre et sentir le vent rouge de la plaine. Lequel était davantage de l’ordre du courant d’air diabolique que de l’élévation spirituelle. Dur, impitoyable. Chargé d’un sable assez piquant pour fouetter un baby-boomer jusqu’à l’os.

Battre en retraite. Remettre le loquet en place. Et rester planté là, à respirer par la bouche comme un débile. Couvert d’une serviette rance.

Et pourtant, l’agent immobilier avait raison : c’était une putain de vue pour le prix. Le grand atout, il était là. Pas dans le fait d’avoir survécu à la nuit, mais de se réveiller avec cette vue imprenable sur l’océan Indien. Ça revenait à appeler champagne un breuvage fait maison. Le Mirador n’était pas juste l’immeuble le plus haut de la ville, c’était aussi, de loin, le plus laid. L’ambition romantique ratée de son nom prêtait à sourire. Alors que les autorités locales auraient pu opter pour Aqua Vista ou Island Vue, elles avaient choisi Le Mirador : le terrier idéal pour un matador apeuré, un amant solitaire, triste, affligé, migraineux. Et d’où, malgré vos soucis, vous aviez le luxe de tout voir de haut. De dominer la situation. Comme un prince depuis son minable nid d’aigle. Les gestes étranges et les êtres encore plus étranges en bas. Tous ces gens bottés et déguisés encore dans la course. Qui essayaient de ne pas s’en foutre. De maintenir le loup à distance. Comme si c’était possible.

Keely posa le front contre la vitre chaude. Une sirène de navire la fit vibrer contre son crâne. Au premier coup, sa boîte crânienne et sa mâchoire bourdonnèrent jusqu’à la base de sa nuque. Au second, plus long et plus fort, le bruit prit racine si profondément en lui qu’il recula en gémissant.

C’est là qu’il enregistra l’étrange sensation sous son pied. La moquette. Humide. Et même plus que ça. Trempée.

La tache mesurait un mètre de diamètre. Elle émit un bruit de succion lorsqu’il retira son pied. Il remarqua, au cas où cela aurait une quelconque importance, qu’elle était composée de deux parties, l’une grande, l’autre plus petite, à la manière d’un point d’exclamation. Les deux coups de sirène avaient au moins l’amabilité de signifier quelque chose.

L’appartement de Keely était situé au dixième et dernier étage. Il y avait peu de chances qu’il y ait un problème de dégât des eaux ou de tuyau percé. Une fuite dans le toit ? La dernière fois qu’une véritable pluie avait daigné tomber sur la ville, Keely bossait encore et il n’était pas totalement divorcé. De surcroît, il n’y avait aucune trace d’humidité sur l’affreux plafond en stuc. Lequel était assez bas pour qu’il le touche en se hissant sur la pointe des pieds. Le stuc n’était pas seulement sec, mais poudreux, et il laissa une sorte de sable blanc au bout de ses doigts. Le reste de l’appartement – la cuisine tout en longueur, la chambre – était normal. Le sol, les murs, le plafond. Même l’évier était sec. La seule autre surface humide, c’était le renfoncement aux joints pourris de la douche dont il venait de sortir.

Keely s’affala dans son unique fauteuil et regarda par-delà le balcon couvert d’un agrégat corallien de fiente de pigeon. Pas de raison de paniquer pour un bout de moquette humide, et pourtant son cœur toussait comme un diesel fatigué. Et ces saloperies d’éblouissement qui réapparaissaient. Dans sa putain de tête. Des semaines que ça durait. Il venait de prendre des cachets de paracétamol codéiné aussi gros que des requins-bouledogues. Ça ferait vite effet. Mais il ne les sentait pas encore se dissoudre en lui. Nagez, espèce de connards. Penser était un effort, tout comme regarder au-delà de ses genoux velus la moquette gris métal en se demandant quelle provocation se cachait derrière ce sol humide. Il tenta de réfléchir sans s’affoler.

Il tendit le bout d’un gros orteil vers le tissage en nylon. Marécageux. Puis il se redressa et posa le pied dans cette tache dérangeante. La serviette tomba et il se retrouva nu, flasque, le corps marbré par la chaleur. L’appartement était en hauteur, mais vu sa chance, un locataire sans scrupules en profitait quand même pour se rincer l’œil. Oh vénérable érection du matin ! Il envoya d’un coup de pied la serviette contre le mur et chancela sous l’effort. Puis une idée terrible prit le relais. La pièce vacilla tout autour de lui.

Et s’il était à l’origine de cette tache ? Aurait-il pu faire quelque chose la veille au soir dont il ne se souvenait pas ? En serait-il réduit à ça ? Certes, il picolait dur ces derniers temps, mais pas au point de tout oublier. En tout cas, pas au point d’avoir un tel trou de mémoire. Ce n’était pas son genre. Il pouvait être ivre mort, mais pas pris de folie. Pourtant, qui d’autre aurait pu renverser quelque chose dans son salon ? Et quoi, exactement ? Il espérait de tout son cœur, au nom de Dieu et de tous ses saints, ne pas avoir trouvé un nouveau moyen de se déshonorer. Il ne le supporterait pas.

Mais il devait savoir.

Alors il s’agenouilla sur la moquette et renifla. Puis il tapota les fibres et huma ses doigts, d’abord avec prudence, ensuite un peu plus de courage. Il pressa les paumes dans l’humidité, renifla, frotta, observa. Et là, il pensa à l’image qu’il donnait, à quatre pattes, le cul à l’air, son attirail pendouillant, à sentir sa propre piste comme un corniaud perdu, à la merci d’allez savoir quel agent de stationnement bionique ayant le malheur de lever les yeux au mauvais moment. Ce qui pouvait paraître drôle, mais ne lui faisait pas du tout cet effet. Pas tant qu’il serait prisonnier de la terreur de l’incompréhension, avec la honte qui pointait derrière les éclairs colorés dans sa tête. Il rirait plus tard. Pour l’instant, il voulait juste se tranquilliser.

Être à l’abri. Voilà tout ce qu’il voulait. Se trouver à l’abri. Chez lui. En lui. Alors il s’obstina. Jusqu’à être satisfait. Tout du moins, raisonnablement, relativement satisfait. Incapable, en tout cas, de détecter la moindre trace d’urine. Ni même la vague puanteur d’un vomissement ou de tout autre fluide corporel.

Putain, merci Ralph Nader et Peter Singer, ce panthéon en sandales. Camarades, il pouvait être rassuré. Ça ne résolvait rien, bien sûr, mais il fallait bien se raccrocher au moindre petit succès, non ? Oui, définitivement oui. Pendant trois secondes, Keely exulta. Jusqu’à ce qu’il se rende compte. De sa situation. Un homme dans la quarantaine, d’intelligence normale, à poil, avec une terrible gueule de bois. Prêt à danser le french cancan ou à se jeter des fleurs à l’idée que non, il ne s’était pas levé en pleine nuit, bourré jusqu’à la gueule de vin de la Barossa Valley, pour pisser par terre dans son appartement.

Là. Euphorie prématurée. Alors que ce putain de truc était là. Sur la moquette. La preuve que sa dernière once de gloire avait certainement quitté l’immeuble.

Tout à coup, à croire que sa voisine démoniaque avait senti son désarroi, elle entama sa journée dans l’appartement voisin. Non, criait-elle à travers la cloison fine. Non, jamais !

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