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Rendre les honneurs

De
313 pages
Le destin d'un jeune homme brillant bouleversé par la guerre d'Algérie 19 juillet 1959. Trégondeuc, un village ordinaire au coeur de la Bretagne. Si la date n'évoque rien de particulier, l'année rappelle une période difficile pour les jeunes Français d'alors et leur famille : la guerre d'Algérie. Michel, le frère du narrateur, s'apprête à partir. Tout lui sourit pourtant en ce dimanche. Il se fiance avec la plus belle fille de la contrée et le doctorat qu'il prépare lui assure une vie professionnelle enviable. A son retour, tout a changé. Même lui. Il faudra un crime, perpétré quarante ans plus tard à l'autre bout de la France, pour que son frère découvre ce qui s'est passé là-bas près du fortin qui, pour lui, symbolise cette époque et cette région.
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2 Titre

Rendre les honneurs

3

Titre
Jean-François Goujon
Rendre les honneurs

Roman
5Éditions Le Manuscrit




















Photographie de couverture :
© Jean-François Goujon

© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-8314-2 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748183146 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-8315-0 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748183153 (livre numérique)

6





.
.

Prologue :

PROLOGUE
9 *****

L’ASSASSINAT
Le corps tomba lourdement. Sans un cri. Dix
mètres plus bas. Inerte.
Il l’avait regardé sans rien faire. Évidemment,
puisque c’était lui qui avait provoqué la chute.
Il ne s’était pas donné beaucoup de mal : la
planche de la plate-forme était fragile et
l’échafaudage plus que précaire. Il le savait
depuis le début, c’était même un peu pour cela
qu’il avait accepté le travail.
Le transistor entraîné par la chute s’était
désintégré quelques mètres plus loin.
Machinalement, il jeta un coup d’œil à sa
montre. Il crut d’abord qu’elle était arrêtée.
Mais non. Tout cela n’avait duré que quelques
secondes.
Depuis le temps qu’il souhaitait le rencontrer,
ce personnage ! Depuis le temps qu’il espérait
sa mort ! Il en rêvait. De là, à la provoquer…
Tout d’un coup, il ne savait plus.
Ayant découvert dans un article du journal
local que l’homme qu’il détestait le plus au
monde n’habitait pas très loin de chez lui, dans
une petite ville, il s’était mis dans une colère
11 Rendre les honneurs
noire. Plusieurs fois il était venu dans le village
et s’était même approché de sa demeure.
Jamais, il n’avait pu le rencontrer, ni même
l’apercevoir. Il avait seulement croisé une ou
deux fois sa femme. Et puis, par hasard, un jour
au « Petit Casino », il avait découvert une
annonce affichée dans l’entrée : l’homme
cherchait quelqu’un pour l’aider dans les
transformations de sa maison. L’adresse n’était
pas indiquée. Seulement un numéro de
téléphone : dix chiffres… qu’il connaissait par
cœur. Il fit le rapprochement immédiatement.
C’était l’autre… Il ne pouvait laisser passer cette
opportunité et avait emporté l’annonce.
Il s’était présenté quelques jours plus tard
chez cet homme, mais ce n’était pas lui qu’il
l’avait reçu. Tant pis ou tant mieux, car il aurait
risqué d’accomplir sa vengeance sur le champ.
C’était son frère, manifestement plus jeune qui
l’avait toutefois éclairé sur le contenu de
l’annonce. Ils avaient fait le tour du bâtiment et
le frère lui avait montré la toiture que son aîné
voulait remplacer.
La propriété à proprement parler était plutôt
sobre. Rien d’ostentatoire contrairement aux
résidences secondaires des Parisiens ou, comme
c’était le cas, des nouveaux retraités expatriés en
cette province pour bénéficier de la douceur de
son climat.
12 Rendre les honneurs
Il n’y avait même pas de piscine,
normalement première acquisition des estivants.
Diverses constatations qui, dans un autre
contexte, lui auraient rendu sympathiques les
propriétaires.
En revanche, la bâtisse était imposante et
possédait plusieurs dépendances en plus ou
moins bon état. Le but de la démarche était
justement d’en restaurer une correctement,
quitte à laisser les autres tomber en ruine.
Lui qui, en tant qu’étudiant, avait fait des
petits boulots dans le bâtiment, avait tout de
suite remarqué l’échafaudage, du moins cet
ensemble de planches attachées les unes aux
autres et aux fenêtres qu’on lui présentait
comme tel. Normalement, sa première réflexion
eût été de demander à ce que l’on commençât
par consolider cette structure. En fait, cela lui
parut idéal pour son projet.
Éventuellement, son crime aurait pu ainsi
passer pour un accident. Après tout, pourquoi
pas ?
Le boulot proposé n’était pas très compliqué.
Ne pouvant refaire son toit tout seul dans
cette demeure qu’il avait dû acquérir pour sa
retraite, son patron avait affiché le petit message
assez discrètement car le travail serait payé au
noir. Il fallait monter les tuiles et les poser sur le
toit de la dépendance dans l’aile ouest que les
13 Rendre les honneurs
habitants des lieux voulaient conserver. Là, son
employeur les ajusterait lui-même.
Suite à cette première prise de contact avec
les lieux, il avait, quelques jours plus tard,
rencontré sa victime. Il avait craint un moment
que, prévenu par son frère, celle-ci ne se douta
de quelque chose. Le reconnut ou, tout au
moins, ait retrouvé dans ses traits quelques
souvenirs qui l’auraient mis sur ses gardes. Mais
non.
Ils s’étaient entendus sur la rémunération et
les conditions. Par prudence, il s’était présenté
sous un autre nom.
Un nom qui sonnait bien français : François
Dubreuil ; et il avait été accueilli normalement.
Presque trop bien, par rapport à la mission qu’il
s’était fixée.
Le pire c’est que, même lorsque, par
inadvertance, la femme avait découvert la
supercherie concernant son nom et en avait fait
part à son mari, le couple ne lui avait fait aucun
reproche. Au contraire, il s’était montré d’une
bienveillance et d’une compréhension presque
agaçantes.
Les premiers jours tout se passa bien. Il était
accueilli avec beaucoup de courtoisie par le
couple.
L’homme qui, aux premières heures de leur
collaboration s’était montré réservé, était passé,
curieusement à partir du moment où il avait
14 Rendre les honneurs
découvert sa véritable identité, au stade de
l’entente chaleureuse presque de la fraternité. Il
était allé jusqu’à lui demander de le tutoyer. Cela
l’avait énervé car il ne voulait pas la moindre
ambiguïté dans leurs relations. Et puis, son
patron s’était mis à lui poser des questions, sur
lui, sa famille, son métier… Lui ne pouvait
rester ni muet ni indifférent, bien qu’il soit venu
dans un but précis : lui faire payer son crime.
Tant pis si cette sympathie qui se dégageait
de leur rencontre le mettait mal à l’aise, il irait
jusqu’au bout.
Il ne lui avait plus suffi qu’à trouver le
moment idéal. Ce n’était pas si simple, car la
femme était tout le temps présente et venait très
régulièrement encourager « ses ouvriers »,
comme elle disait.
Ce jour-là était le bon. Il l’avait senti. La
veille, la femme avait dit qu’elle s’absenterait
assez longtemps dans la matinée pour faire des
courses en ville.
Les deux premières heures de la journée,
l’homme resta en bas à classer les tuiles qu’il
avait récupérées sur un autre toit tandis que lui
les montait par petit tas près de la gouttière.
Enfin – il devait être onze heures, car, posé
sur une poutre, le transistor informait des
dernières nouvelles sur l’attentat du
11 septembre –, l’homme grimpa à l’échelle et
15 Rendre les honneurs
monta sur la planche qui se trouvait juste au
dessus de la petite fenêtre centrale.
C’était le moment.
Il se déplaça vers l’homme, doucement,
s’approcha de lui en tremblant. L’autre lui dit :
« Qu’est-ce qui t’arrive ? Pourquoi tu ne
termines pas ton coin ? »
Il continua de s’avancer, toujours en
chancelant, mais il fallait qu’il aille jusqu’au
bout.
Parvenu à la hauteur de sa victime, il lui glissa
quelques mots à l’oreille.
L’autre le regarda brusquement avec effroi,
voulut parler, mais n’en eut pas le temps. D’un
coup de pied soudain devenu ferme, il le
déséquilibra.
La chute fut immédiate et brève.
Puis, il descendit. Ses jambes flageolaient.
Maintenant, il avait peur.
Il se pencha près du corps, n’entendit rien.
Dans l’état où il se trouvait, pouvait-il
entendre quelque chose ?
Tout autour de la propriété, le calme régnait.








16 Rendre les honneurs
L’automne, qui succédait à un été
particulièrement chaud, donnait, grâce aux
pluies de la semaine précédente, des couleurs
verdoyantes aux collines environnantes. Au
loin, il devinait l’effervescence mâtinée
d’inquiétude qui précède la période des
vendanges. Il faisait bon.
Aucun bruit suspect, aucun mouvement
inopportun.
Tout s’était donc bien passé.
Certes, il n’était pas à l’aise. Malgré la tiédeur
de la température, il sentait un froid s’insérer
dans son corps tout entier.
Il en fut surpris. Cela faisait, en effet, près de
quinze ans qu’il attendait ce moment. Près de
quinze ans pendant lesquels il s’était donné
beaucoup de mal pour retrouver l’homme. Près
de quinze ans qu’il pensait que, pour lui et pour
sa mère, son geste criminel se transformerait en
acte de délivrance.
Il en rêvait donc de ce moment. Et
maintenant alors que cet instant était arrivé, les
sentiments qui l’envahissaient étaient tout
autres. À sa grande surprise, il s’interrogea
même sur le bien-fondé de son geste. À dire
vrai, il n’avait jamais été tout à fait sûr de lui. Il
lui avait fallu un concours de circonstances
pour aller jusqu’au bout de son projet.
Après tout, il pourrait toujours préciser qu’il
s’agissait d’un accident, qu’il n’avait rien vu,
17 Rendre les honneurs
que, n’étant pas en règle avec le code du travail,
il n’avait rien osé dire…
En énonçant tout cela, il se trouva tout bête.
Lui, qui s’était imaginé qu’une fois son acte de
« délivrance » accompli, s’en irait près de ses
proches le clamer et s’en vanter, voilà
maintenant qu’il se satisfaisait d’une apparence
d’accident ! En réalité, il se déniait. Et, ce
faisant, il s’avilissait.

Curieuse, cette intuition de mauvais augure
qui s’insinuait en lui.
Il ne pouvait plus revenir en arrière.
Partir ?… Oui… Il expliquerait son geste à celle
qui ne lui avait rien demandé, mais qui lui en
saurait gré.
Ensuite, il irait voir l’imam, lui raconterait
tout depuis le début, depuis sa naissance et
même avant.
Certes, il ne s’estimait pas musulman
intégriste, ni même très pratiquant, mais il avait
lu le Coran et connaissait par cœur la sourate 2,
versets 178 et surtout 194.
L’imam saurait bien lui conseiller et lui
indiquer la conduite à tenir.
Il entendit au loin une voiture qui tournait et
crut reconnaître le bruit du moteur : la femme
arrivait. Il ne devait plus attendre.
Il monta dans sa Golf et fila. Effectivement,
il croisa l’auto de la femme, mais fit celui qui ne
18 Rendre les honneurs
la voyait pas. Il aurait préféré évidemment que
sa fuite passât inaperçue, mais il n’avait plus le
temps de choisir.
Il pensait ne mettre qu’une heure pour
rejoindre le nord de la ville. Cela lui prit plus de
temps qu’il n’avait cru en raison d’un bouchon
dû à un accident. Il eut largement l’occasion de
faire attention à toutes les affiches qui,
erannonçant l’arrivée de l’euro le 1 janvier
suivant, détournaient ainsi leur démarche
exclusivement commerciale. Il traîna tant, qu’il
était plus de quatorze heures lorsqu’il se
présenta devant l’immeuble. Sa mère serait
absente. C’était l’heure à laquelle elle faisait ses
courses en ville. Il décida donc de se rendre
directement chez l’imam.
Ce dernier, qui ne le connaissait quasiment
pas, le reçut tout de même. Il lui raconta tout.
Insistant sur les versets du Coran qu’il récita
par cœur, il attendait du religieux toute sa
compréhension. Mais l’imam le surprit : il ne
l’entendait pas ainsi. Il ne faisait pas partie des
ces intégristes dont tout le monde parlait,
surtout depuis le 11 septembre ; commentaires
qui laissaient à penser que tous les religieux
prônaient des actions de violence.
L’imam lui expliqua :
« Bon, tu crois avoir fait ton devoir. En es-tu
seulement persuadé ? As-tu bien lu le Coran ?
Dans la sourate 2, le verset qui commence par
19 Rendre les honneurs
« Mais celui à qui son frère aura pardonné en
quelque façon doit faire face à une requête
convenable ». N’aurais-tu donc pas réfléchi un
peu plus avant d’effectuer ton acte ? Il est dit
aussi un peu plus loin : « Une parole agréable et
un pardon valent mieux qu’une aumône suivie
d’un tort. » Pourquoi n’as-tu pas essayé d’abord
de pardonner ? Je ne suis pas sûr que tu aies
bien tout compris. Ce qui me surprend de toi.
Toi, qui as fait des études. Tu devrais savoir que
tous les livres sacrés doivent être interprétés
intelligemment. Cela dit, si tu penses avoir
respecté le Livre Sacré, c’est bien, mais
maintenant tu dois te livrer à la police.
– ? ? ? Mais, le Coran, il ne le dit pas.
– Certes, mais il ne dit pas le contraire, non
plus. Nous sommes Français, nous vivons en
France. Tu dois obéir aux lois de la République.
Il ne s’attendait pas à cela. Il était tombé sur
un imam respectueux des lois françaises alors
qu’il entendait partout autour de lui que ces
personnes-là, au contraire, professaient des
thèses prônant le Saint Livre comme seule
référence et le plaçant au-dessus de toute autre
loi. Il est vrai que lorsqu’il s’était engagé dans
cette voie réparatrice, suivant ses termes, c’était
bien avant le 11 septembre et que, depuis, le
monde avait complètement changé. Les
consignes données désormais aux jeunes
musulmans étaient de rester discrets. En ce qui
20 Rendre les honneurs
le concernait, ça n’avait rien à voir. Son geste
était purement personnel.
Après avoir quitté la mosquée, il se rendit
dans l’appartement de sa mère, en attendant le
retour de celle-ci. Si l’imam lui avait laissé
entendre qu’il n’avait pas lu correctement le
Coran, – lui qui était prof. ! – et conseillé de se
rendre, sa mère, elle, le comprendrait mieux.
Il réfléchissait…
Appeler la police ? Non. Quand même pas !
Il ne savait plus quoi faire.
Il n’eut pas à se poser trop de questions. Son
téléphone portable sonnait : c’était la police qui
l’appelait.
21 Les comportements paradoxaux de la nature
humaine.

e1 PARTIE :
LES COMPORTEMENTS PARADOXAUX
DE LA NATURE HUMAINE
23 Les fiançailles

CHAPITRE 1
LES FIANÇAILLES
Je me souviens très bien quand, de mon
point de vue, tout a commencé. C’était au cours
de l’été 1959. Plus précisément le dimanche
19 juillet, jour des fiançailles de mon frère
Michel avec Isabelle.
Tout allait bien alors. Les tourtereaux se
connaissaient depuis un certain nombre
d’années puisqu’ils étaient du même village,
Trégondeuc, à la limite du Morbihan et des
Côtes du Nord, comme l’on disait alors.
Pour la plupart des gens, la vie en Bretagne
est synonyme de bord de mer, de plages ou de
dolmens etc. Là, il n’en était rien.
La Bretagne de l’intérieur, surtout dans les
années cinquante, ne ressemblait en aucune
façon à une destination touristique. La
proximité de la forêt de Paimpont, qu’on
n’appelait pas encore Brocéliande, apportait
tout juste un but de promenade quelques
dimanches par an aux Rennais. Pour le reste,
25 Rendre les honneurs
des petits champs, des bosquets, des prairies. La
France profonde, quoi !…
Trégondeuc avec ses 1 018 habitants, aux
dires du calendrier des postes, était représentatif
à la fois de l’époque et de la région.
eUne grande église de la fin du XIX, sans
style, une place autour de laquelle on trouvait
(et j’ajouterais « pêle-mêle » car aucune
recherche architecturale n’avait prévalu à leur
édification) la mairie, la poste, trois cafés, deux
épiceries, deux boucheries et la boulangerie. On
reparlera de cette dernière plus tard. Les autres
commerces avaient pris place dans la rue
pompeusement appelée « principale » car elle
conduisait au chef-lieu du canton.
Mes parents étaient agriculteurs. Leur
exploitation, la plus proche du bourg – ce qui
était bien commode pour nous, les enfants –
paraissait modeste. Elle permettait de faire vivre
correctement la petite famille composée de
mon frère, celui qui se fiançait, de ma sœur
Francine, de trois ans sa cadette, et de moi-
même, Pierrick Le Gallo, le benjamin.
Un vrai benjamin puisque nettement plus
jeune : mon frère est né en 1936 et moi
seulement en 1946. Il faut dire qu’entre temps,
la guerre et la déportation, dont mon père avait
fait les frais, expliquaient dans de nombreuses
familles ces écarts entre les aînés et les plus
jeunes.
26 Rendre les honneurs
Ceci justifie également le fait que je ne
connaissais guère mon frère. Lorsque j’ai
commencé à marcher, il était déjà en pension.
Au tout début, nous partagions la même
chambre, mais très vite, il préféra emménager
dans une partie des combles pour avoir sa
propre intimité à défaut de confort. Ce dernier
étant d’ailleurs fort relatif dans toute la maison,
surtout en hiver où seule la cheminée de la
pièce principale chauffait l’habitation tout
entière.
De ses jeunes années, ne me restent que les
souvenirs de vacances où il aidait la plupart du
temps mes parents, quelques images furtives
comme celle de son premier vélo en 1952… Ou
encore une réflexion que ma mère lui faisait
assez régulièrement, car Michel aimait bien
manger :
« Ne t’empiffre pas. Tu vas encore rendre ! ».
Bien que je n’aie pas souvenance d’avoir vu
mon frère vomir, ma mère, qui bizarrement
n’employait jamais ce verbe, le freinait ainsi
dans sa gourmandise. Lui, légitimait sa fringale,
en prétextant qu’après le régime du pensionnat,
il devait se rattraper.
Le choix de nos prénoms dénotait également
l’ambiance qui régnait alors en Bretagne. Avant
guerre, il n’était pas de bon ton de donner des
prénoms à consonance celtique aux enfants.
D’où Michel et Francine. En revanche, après la
27 Rendre les honneurs
Libération, les prénoms nettement plus
marqués régionalement firent un retour en
force. Outre Pierrick, de nombreux copains et
copines s’appelaient Yvonnick, Gwenaël, Yann,
Annaïck, Soazick… Et cette mode allait
s’amplifier au cours des années suivantes.
L’identité bretonne retrouvait alors un nouveau
souffle.
Mes grands-parents paternels qui avaient
vécu dans cette même ferme étaient décédés
quelques années plus tôt. Comme pour un
certain nombre d’enfants de ma génération, les
derniers des fratries, nos parents et grands-
parents avaient connu les deux guerres. Mon
grand-père était resté marqué par la première,
celle de 14-18. Il ne vécut que peu de temps
dans les tranchées, mais fut frappé, ainsi que
toute la famille, par la disparition du frère de ma
grand-mère, Jules, tué au combat quelque part
en Macédoine à Valkulkoj ou quelque chose
comme ça. Introuvable en tout cas sur une
carte.
J’eus toujours beaucoup de mal à saisir ce
que les soldats français étaient allés faire là-bas.
Toujours est-il que ce tonton Jules était, même
dans ma jeunesse, considéré comme un héros.
Un courrier, au demeurant fort émouvant, du
médecin-chef à ma grand-mère attestait que
Jules était mort en brave et même en chrétien,
ce qui ne gâtait rien.
28 Rendre les honneurs
Depuis, une sorte de vénération entourait le
tonton qui, s’il avait vécu, aurait eu toutes les
qualités du monde. Moi, je voulais bien. Que
serait-il devenu, s’il avait été encore en vie ?
Personne ne pouvait le savoir. Je constatai
seulement, par la suite, à quel point la mort
brutale d’un jeune le prive, au bénéfice du
doute, d’un avenir plein de réussite, de bonheur
ou de bienfaits. Bien des gens célèbres, - de
James Dean à Daniel Balavoine, en passant par
Emily Brontë, Mozart, Rimbaud… - tous
décédés prématurément ont connu cette
glorieuse destinée posthume.
Mon père avait participé à la seconde guerre
et avait été déporté en Allemagne près de la
frontière polonaise pour le travail obligatoire
STO. Dans son malheur, il avait eu la chance de
tomber sur une famille honnête qui lui fit passer
sa captivité dans des conditions décentes.
Pour en revenir à Michel et Isabelle, ces
deux-là se connaissaient depuis quasiment
toujours puisque la demoiselle était la fille du
boulanger. La file unique de Jean et Magali
Bocaret. Je dois préciser qu’Isabelle était, non
seulement la fierté de ses parents, mais
également la coqueluche de tout le village. Du
moins des jeunes du bourg, car les anciens de la
campagne la trouvaient un peu frêle et
préféraient les « filles capables ». Ce n’était pas
son cas : elle était élégante.
29 Rendre les honneurs
Élégance qu’elle mettait en valeur par ses
tenues. Elle se rendait de temps en temps à
Rennes avec ses parents « faire les magasins » et
fut la première à Trégondeuc à porter une robe
vichy. C’est tout dire !
« Évidemment, elle a les moyens d’aller chez
Jacquard, elle, et de s’habiller comme Brigitte
Bardot », avait persiflé ma sœur, toujours un
peu jalouse.
Je ne connaissais alors ni Jacquard, ni Brigitte
Bardot, mais je trouvais simplement ma future
belle-sœur très jolie.
Autre charme, elle apprenait le piano. Au
collège, elle avait un professeur qui lui avait
donné des cours. Ses parents avaient acheté un
instrument (le seul de la commune) et elle en
jouait – j’imaginais – divinement bien.
Aujourd’hui je dois avouer qu’elle pianotait
correctement, sans plus.
Jusqu’à ce qu’il parte en pension pour suivre
des études, Michel était le préposé de la famille
pour aller chercher les pains de deux livres.
Ensuite, la charge me revint.
Mon frère avait fait des études, ce qui, à
l’époque et dans cette région, était encore rare.
Mais, à l’école publique, (tous les garçons
allaient à l’école laïque et les filles « chez les
bonnes-sœurs »), son instituteur avait repéré
chez mon frère de réelles facilités pour étudier.
Il en avait fait part à mes parents et, avec l’aide
30 Rendre les honneurs
du hobereau local également maire de la
commune ainsi que du recteur, toujours prêts à
promouvoir leurs ouailles, il avait été décidé que
Michel poursuivrait des études secondaires à
Ploërmel, chez les Frères de La Mennais.
Cela lui avait plutôt réussi. Il est vrai que
l’institution avait une solide réputation et que la
vie de pensionnaire qu’il appréciait, car elle lui
changeait son quotidien et lui ouvrait de
nouveaux horizons, avait eu, pour mon frère,
un effet déterminant.
Il s’y était découvert une passion pour le
cinéma. En effet, il n’y avait pas de salle à
Trégondeuc et il occupa ses dimanches après-
midi dans celle de Ploërmel. Même si les films
dataient parfois d’un, deux ans ou plus, cela lui
permettait de passer de bons moments.
C’était fou l’enthousiasme qu’il
communiquait lorsque, même plusieurs années
plus tard, il évoquait La Belle et la Bête, Quai des
orfèvres, Le trésor de la Sierra Madre ou encore Les
rendez-vous de juillet… Moi-même, j’étais
fasciné… rien que par les titres !
Il avait également appris la musique. Lui
aussi. Ayant le choix entre l’harmonium et la
clarinette, il opta pour ce dernier instrument. Ce
qui lui permit de participer à l’Harmonie
Trégondeucienne qui s’apparentait beaucoup plus à
une fanfare les jours où Michel était absent.
31