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Retour à Ellinghurst

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496 pages
1910. Les enfants Melville grandissent dans le château familial d’Ellinghurst : Jessica rêve de haute société londonienne, sa sœur Phyllis d’études à l’université, leur frère Théo, héritier du domaine, éclipse déjà tout le monde autour de lui.Quand la Grande Guerre éclate, chacun tente de trouver sa place dans un monde en pleine mutation. C’est alors qu’Oscar Greenwood fait irruption dans leur vie pour la bouleverser à jamais et révéler des secrets de famille enfouis depuis longtemps. Dans une atmosphère à la Downton Abbey, Clare Clark met en scène de façon subtile et élégante le violent conflit entre tradition et modernité qui frappe la société anglaise d’après-guerre.
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Présentation de l’éditeur :
1910. Les enfants Melville grandissent dans le château familial d’Ellinghurst : Jessica rêve de haute société londonienne, sa sœur Phyllis d’études à l’université, leur frère Théo, héritier du domaine, éclipse déjà tout le monde autour de lui.
Quand la Grande Guerre éclate, chacun tente de trouver sa place dans un monde en pleine mutation. C’est alors qu’Oscar Greenwood fait irruption dans leur vie pour la bouleverser à jamais et révéler des secrets de famille enfouis depuis longtemps.
Dans une atmosphère à la Downton Abbey, Clare Clark met en scène de façon subtile et élégante le violent conflit entre tradition et modernité qui frappe la société anglaise d’après-guerre.

Retour à Ellinghurst

Pour Luke, Alice et Frances,
Un tiers pour chacun,
Parce que c’est juste.

Ils ne vieilliront pas, comme nous qui demeurons,

L’âge ne les atteindra pas, ni les années ne les condamneront.

À l’heure où le soleil se couche et au petit matin,

Nous nous souviendrons d’eux.*

Laurence Binyon, « Pour ceux qui sont tombés », septembre 1914.

Prologue

1920

Ils suivaient le cercueil depuis l’église. Il pleuvait. Des bourrasques emportaient les chapeaux. À la tête de la procession, le prêtre tenait fermement sa soutane toute gonflée par les rafales et chantait :

— Nous n’avons rien apporté en ce monde et nous n’emportons rien avec nous en partant. Le Seigneur a donné et le Seigneur a repris.

Et le vent happait ses paroles et les dispersait comme autant de feuilles.

Phyllis, Jessica et Oscar se tenaient ensemble au bord de la tombe, la tête penchée. Derrière eux le cousin Evelyn levait un parapluie au-dessus de Lettice, la pointe contre le vent pour l’empêcher de se retourner. Elle était de nouveau enceinte. Cette fois c’était une fille, elle en était sûre, avait-elle confié joyeusement à Jessica. Elle n’avait jamais été aussi malade.

Après cela, ils se retrouvèrent à la maison pour un thé et des sandwichs. Marjorie aida Jessica avec les tasses, tandis qu’Oscar serrait les mains des quelques métayers présents, rougeauds et maladroits, dans leurs habits du dimanche. Depuis son cadre au-dessus de la cheminée, Jeremiah Melville observait les opérations d’un air mécontent, ses mains serrant sa canne. Oscar essayait de ne pas le regarder.

De l’autre côté de la grande salle, Mr Rawlinson murmura quelque chose à l’oreille de Phyllis qui acquiesça. Elle laissa son regard errer par la fenêtre. Son vêtement noir rehaussait la pâleur de sa peau, l’éclat roux de ses cheveux. Rawlinson se tourna, croisant le regard d’Oscar. Oscar fit semblant de ne pas le voir. L’avocat était simplement venu offrir ses condoléances, se disait-il, mais il ne lui parlerait pas. Un homme plus délicat se serait abstenu de venir.

Ce fut une modeste réception. Lorsque le dernier invité fut parti, Oscar laissa les femmes devant le feu et partit faire un tour. Le vent était tombé et l’air était humide et glacé. Il sentait la terre mouillée et les feuilles pourrissantes, et aussi un tout petit peu la mer.

Il traversa le jardin qui s’assombrissait et le terrain de croquet, et se dirigea vers la tour dans les bois. Après tout ce temps, elle le fascinait encore. Au bas de l’escalier en hélice il s’arrêta, une main sur l’arche de pierre qui menait à la pièce carrelée. Le sol était jonché de feuilles et les fenêtres étaient recouvertes de lierre et de ronces, de vrilles qui se faufilaient par les vitres brisées pour s’enrouler autour des bancs moisis. Sur le mur, les carreaux étaient gris, rendus poisseux par la saleté et les toiles d’araignée. Il en frotta un de son poing fermé. La céramique jeta une lueur dans le crépuscule, comme le blanc d’un œil.

Lorsqu’il arriva en haut de la tour il était essoufflé. Ici, le ciel était d’une teinte plus pâle. La silhouette basse de l’île de Wight s’étalait à l’horizon, et la brise chantait dans les fenêtres sans vitres. Sir Aubrey l’avait amené ici une fois lorsqu’il était enfant. Sir Aubrey ne semblait pas être au courant que cette pièce était le fief privé de Theo et que son accès ne se faisait que sur invitation. Il avait seulement fait promettre à Oscar qu’il ne dirait rien à Marraine Eleanor. Cette dernière trouvait la tour dangereuse. Sir Aubrey avait expliqué à Oscar que la tour comptait treize étages et trois cent quatre-vingt-cinq marches, qu’elle mesurait soixante-six mètres de haut et cinq mètres cinquante de côté, sans compter l’escalier extérieur, et qu’elle reposait sur des fondations de deux mètres soixante-dix de profondeur, que le béton avait soixante centimètres d’épaisseur à la base de la tour et trente centimètres en haut, et qu’il avait fallu à une équipe de quarante hommes cinq ans pour la construire. Oscar avait été si fasciné par ces explications qu’il avait presque oublié d’avoir peur que Theo ne découvre le pot aux roses. À cette époque, tout, pour Oscar, se résumait à des chiffres.

Depuis la fenêtre du côté ouest on apercevait la maison. De si haut, les bastions et tourelles crénelés d’Ellinghurst ressemblaient au château de sable d’un enfant, les grands murs recouverts de lierre qui l’encerclaient à l’ouest étaient à peine plus qu’une rangée courbe de cailloux dans le sable. Au-delà des pelouses vallonnées, les douves herbeuses étaient remplies d’ombre et la maison, sur son talus, était une île, avec de larges perspectives s’ouvrant vers le sud. Et, au nord, les bois et les collines sombres de la New Forest1. Derrière la barbacane du corps de garde, Oscar pouvait tout juste apercevoir la rivière, un gribouillage bleu-noir parmi la tache d’encre des arbres.

Il faudrait se séparer des fermes. Rawlinson avait dit que c’était un bon moment pour vendre. Les subventions agricoles votées par le gouvernement pendant la guerre avaient augmenté la productivité de la terre et les profits des fermiers. Il courait bien à Westminster des rumeurs d’abrogation mais, tant que la législation existait, les métayers avaient envie d’acheter et, avec l’augmentation de la taxe de calendrier, il était logique de convertir à nouveau un revenu diminué en un capital non fiscalisé. Oscar s’était absorbé dans les livres de comptes de la propriété, les colonnes de chiffres dansant et se mélangeant dans sa tête. Si Rawlinson ne se trompait pas au sujet de la valeur des terres, la vente générerait suffisamment de fonds pour faire face aux droits de succession et garder la tête hors de l’eau, au moins pour quelque temps.

Ils n’avaient pas encore évoqué l’avenir. C’était trop tôt. Un jour, pourtant, Oscar savait que le parc devrait lui aussi disparaître. Rawlinson n’en avait rien dit mais Oscar savait bien qu’il avait déjà commencé à tâter le terrain. Le domaine était hypothéqué jusqu’à l’os et, sans le revenu des fermes, ils auraient du mal à honorer les frais. Petit à petit, Ellinghurst se rétrécirait, se réfugiant sur son talus, son pont-levis remonté pour se protéger des maraudeurs dont les avances payaient ses dettes et empêchaient sa toiture de s’écrouler.

Oscar ne savait pas s’il resterait à l’université. Il avait insisté auprès de Rawlinson qu’on lui permette de passer son diplôme final, mais il ne savait plus vraiment si cela avait une quelconque importance. Il n’existait plus aujourd’hui aucune possibilité d’un poste de chercheur diplômé, alors pourquoi ne pas jeter l’éponge et consacrer son énergie à Ellinghurst ?

Le sacrifice, si toutefois c’en était un, était mineur, égoïste. La science ne le pleurerait pas. Il y avait près de cinq ans, Henry, le frère de Sir Aubrey, avait été tué par un tireur isolé à Gallipoli. Bien qu’il ait à peine eu plus de trente ans à sa mort, Henry Melville avait déjà laissé une trace indélébile dans les manuels. Tous, parmi les scientifiques que connaissait Oscar, s’accordaient à dire que s’il avait vécu, son travail lui aurait valu le prix Nobel. Personne ne doutait qu’il aurait été engagé dans des recherches de la plus haute importance, des recherches qui, au fil du temps, l’auraient distingué comme un des grands chercheurs de sa génération. Et pourtant, depuis sa mort, son travail n’avait pas été laissé en jachère. Il avait été repris par d’autres. La fissure provoquée par sa perte avait été stoppée, le plâtre avait été étalé par-dessus. La physique expérimentale était une entreprise collective, tout comme la construction d’une fourmilière. Le caractère ou la contribution individuelle de chaque fourmi n’était pas important. Ce qui comptait, c’était l’effort cumulé. Les grands savants étaient rares, mais pas assez pour que leurs travaux meurent avec eux. Si l’un d’eux ne réussissait pas à faire une découverte une année, un autre la ferait l’année suivante. La fourmilière serait construite, d’une manière ou d’une autre, inexorablement.

Ellinghurst était différent. Après trois cents ans d’existence, ils étaient les dernières fourmis. C’était le hasard qui avait sauvé Oscar, le hasard et Mr Rawlinson. Il saurait se montrer reconnaissant. Dans les derniers six mois de la guerre, l’armée britannique avait perdu presque un demi-million d’hommes, quasiment un cinquième de la sinistre comptabilité de la guerre. Quelle que soit la vérité, il avait choisi. Il y avait une dette à honorer, un devoir à accomplir. Les papiers étaient signés et Sir Aubrey reposait en paix. Il ferait tout son possible, comme Sir Aubrey l’avait désiré. Il ne serait pas celui qui briserait la chaîne. Peut-être en arriverait-il, un jour, à considérer la maison, le nom, comme les siens. Il était bien placé aujourd’hui pour savoir qu’un nom ne signifiait pas grand-chose.

Les dés en étaient jetés. Ellinghurst leur appartenait. Leur avenir était décidé. Inutile de se demander ce qui, en d’autres circonstances, aurait pu être ou si ceci était, en fin de compte, ce qu’il voulait vraiment.

1

1910

Terence tenait fermement le fauteuil roulant pendant que Theo nouait le foulard sur les yeux de Jessica. Il l’attacha très serré, si serré que le tissu lui tirait les cheveux et appuyait sur ses globes oculaires, mais Jessica ne protesta pas. Elle agrippa les accoudoirs en osier et Terence poussa le fauteuil jusqu’au milieu du chemin.

— Cheese ! dit Theo.

Elle se força à sourire. Elle entendit le déclic de l’appareil photo. Elle sentait le vent qui jouait avec le coin du foulard et l’appréhension qui lui nouait le ventre. Ici, le chemin était raide, suffisamment raide pour que les dames sur leurs bicyclettes, le visage rouge et haletant obstinément tout le long de la pente à travers le village, soient obligées de descendre de leurs machines pour les pousser. Cela amusait beaucoup leur mère. Parfois, lorsqu’ils faisaient un tour en automobile, Eleanor demandait à Pritchard de s’approcher d’elles par-derrière et de klaxonner. Phyllis avait horreur de cela, mais à la vue des bicyclettes qui chancelaient dangereusement jusqu’au bas-côté, Eleanor riait encore plus fort. Elle expliquait à Phyllis et Jessica qu’elle fournissait un service public, que les dames au visage rouge devraient se montrer reconnaissantes du divertissement.

Les dames rougeaudes poussaient leurs machines dans la descente aussi. Père disait que c’était parce que sinon elles risqueraient de s’emballer et de les emporter, et Eleanor riait et disait que c’était bien les seules choses qui risquaient de le faire, ce qui provoquait un pincement des lèvres de Père.

Jessica voyait la colline dans sa tête : le chemin gris et cahoteux qui tombait brusquement comme une glissière à linge entre les hautes haies jusqu’en bas où, près de la barrière de Stream Farm, il faisait un virage serré et passait au-dessus de la rivière. Theo prétendait que le fauteuil roulant irait en ligne droite lorsque la route tournerait, et que la pire chose qui pourrait arriver serait que le fauteuil se renverse dans l’herbe épaisse à côté du pré de Stream Farm ; ce serait parfait car l’herbe fournirait un atterrissage en douceur. Jessica savait pertinemment que ce n’était pas là la pire chose qui pourrait arriver, mais à quoi bon y penser ? Nanny disait toujours que c’était le fait de trop penser à de mauvaises choses qui les faisait advenir.

— Prête ? demanda Theo.

Jessica fit oui de la tête et enfonça ses doigts dans l’osier du fauteuil pour se donner du courage. C’était idiot d’avoir peur. Theo disait que c’était à cause de la peur que les gens vivaient des petites vies étriquées et malheureuses. Jessica avait beau être petite pour son âge, c’était ce que disait toujours Eleanor, elle n’avait aucunement l’intention d’être malheureuse.

— Allez, Theo, c’est bon, dit Terence Connolly avec son accent américain traînant, je crois que tout le monde a compris !

— Les règles sont les règles. On a dit celui qui tirerait l’allumette rouge, pas vrai, Jess ?

Jessica acquiesça, tout en se mordant très fort l’intérieur de la lèvre. Elle aurait juste voulu que Terence Connolly la boucle pour qu’elle puisse en finir une bonne fois pour toutes.

— Bon, d’accord, la gamine a des tripes, dit Terence. Mais ce n’est peut-être pas la peine qu’elle les répande partout sur la route.

— Tu serais pas une tapette, par hasard, Connolly ? dit Theo.

Il imprima une poussée au fauteuil, le lâcha, puis le rattrapa juste au moment où il commençait à rouler. Jessica sentit son estomac se retourner. Derrière elle, Marjorie pouffa. Jessica dut se retenir pour ne pas se lever et lui flanquer un coup. Marjorie Maxwell Brooks était toujours fourrée à Ellinghurst parce que sa mère désirait par-dessus tout devenir l’amie d’Eleanor. Elle traînait sans arrêt après elle, disant combien elle avait apprécié les Untel, et s’extasiant sur son sens de la couleur. Marjorie avait un problème de végétations, ce qui faisait qu’elle respirait par la bouche et ses mots étaient remplis de « d » comme si elle souffrait d’un rhume de cerveau permanent.

Elle avait aussi le plus gros et le plus stupide béguin pour Theo que Jessica ait jamais vu. Elle était incapable de lui dire un mot sans glousser ou rougir. À Noël dernier, alors que Theo avait laissé tomber son mouchoir, Jessica avait regardé Marjorie le ramasser et le presser sur son visage alors même que Theo venait de se moucher dedans. Jessica n’avait jamais rien vu de plus dégoûtant de toute sa vie. Marjorie était en principe l’amie de Phyllis car elles avaient le même âge, mais elle s’accrochait aux basques de Theo comme le petit agneau de Mary dans la comptine, et tout ce qui intéressait Phyllis, de toute façon, c’était de lire des livres. Le jour où Phyllis mourrait, Jessica se disait qu’elle ne voudrait pas qu’on l’enterre ou même qu’on l’incinère, comme Grand-père Melville, elle voudrait qu’on l’écrabouille comme une fleur pressée dans un gros livre, et ensuite, lorsque quelqu’un essaierait de le lire, il faudrait qu’il regarde à travers la bouillie de sa cervelle et qu’il gratte les morceaux de tripes séchées et marron entre les lignes.

— Tu ne le ferais pas, hein, Marjorie ? demanda Terence.

— Pas pour tout l’or du monde, dit Marjorie, gloussant encore.

— Oui, mais moi, l’or ne m’intéresse pas, dit Jessica avec hauteur, et Theo rit.

— Tu es la meilleure, dit-il, lui serrant l’épaule.

Un élan de fierté lui brûla la gorge, presque comme si elle allait pleurer.

— Partez ! commanda-t-elle.

Et, avec une puissante poussée, elle se retrouva en train de voler, dévalant la pente avec le vent qui fouettait son foulard, et les bosses du relief accidenté du chemin qui lui entrechoquaient les os comme si elle était un squelette et, tandis que ses yeux se remplissaient de larmes, sa poitrine se déchira et s’ouvrit sur un grand cri, de terreur ou de triomphe, elle n’aurait su le dire ; l’obscurité s’éclaira d’étoiles d’argent, et elle se dit qu’être un oiseau devait ressembler à cela, un oiseau ou une automobile de course, et soudain il y eut une puissante secousse, le fauteuil s’arrêta net et elle fut projetée à travers les airs, pendant un instant, le temps s’immobilisa, et elle se demanda ce qui allait arriver juste après, si ça allait faire mal, avant d’atterrir avec un bruit sourd, le souffle coupé dans un bouquet d’orties.

Nanny fit un claquement de langue désapprobateur tout en passant de la lotion à la calamine sur les piqûres d’orties. Elle dit que l’oisiveté faisait le jeu du diable et que le ruisseau n’était pas un endroit pour une jeune fille qui aurait dû être en train de dessiner ou de faire ses gammes au piano. Puis elle rattacha les cheveux de Jessica, lissant ses mèches de ses mains rouges et noueuses. Jessica ne dit rien du fauteuil roulant. Elle n’avait aucune intention d’attirer des ennuis à Theo. Non qu’il ait jamais vraiment d’ennuis. Lorsque Nanny lui faisait des remontrances, il grimaçait bêtement et la chatouillait juste à l’endroit, sur son flanc, qui la faisait se tortiller, et lui disait qu’il savait bien qu’elle faisait seulement semblant d’être fâchée.

Quant à leurs parents, Theo aurait bien pu mettre le feu à la maison, Eleanor aurait ri et lui aurait fait remarquer comme les flammes étaient jolies. Père était furieux quand Eleanor prenait le parti de Theo, mais lorsque Père lui criait dessus, il s’ensuivait invariablement une dispute et c’était toujours Theo qui l’emportait. Il souriait à Père, quand il était en colère, d’une façon qui poussait Père à serrer les poings et à sortir de la pièce.

Lorsque enfin Nanny en eut fini avec Jessica et qu’elle la laissa quitter la nursery, Jessica dévala les escaliers et sortit dans le jardin, mais elle ne vit plus les autres nulle part. Sa peau meurtrie la démangeait horriblement, et les paumes de ses mains la brûlaient. Elle lécha les petites bosses blanches et dures, essayant de les apaiser. Elles avaient un goût de calamine. Elle grimaça et essuya sa langue sur sa manche.

Le temps s’était rafraîchi, des nuages épais bouchaient le ciel. Autour de la terrasse, les roses frissonnaient, leurs têtes pâles serrées les unes contre les autres, et les marronniers agitaient leurs mains vertes et plates. Quelqu’un, peut-être Terence, avait laissé un pull-over de cricket sur le banc en fer forgé près du chêne. Jessica espérait qu’il pleuvrait et que le pull-over serait fichu. Elle n’aimait pas du tout Terence Connolly. Sa bouche était trop rouge et quand il parlait sa voix était forte et américaine. De plus, il était horriblement vantard. Lorsque Père lui avait demandé s’il jouait au tennis, il avait raconté des histoires de tournois stupides qu’il avait gagnés, on ne pouvait plus l’arrêter. Elle avait eu envie de hurler. Elle ne comprenait absolument pas pourquoi Theo insistait pour qu’il reste encore une semaine entière, au lieu de le laisser repartir le lendemain pour Londres avec ses parents. Ce devait être son Brownie Kodak qui lui avait tourné la tête. Avant qu’ils ne débarquent avec leurs tas de stupides cadeaux américains, personne, à Ellinghurst, ne s’intéressait aux Connolly. Personne sauf Eleanor.

Jessica ramassa un bâton et s’élança à travers la pelouse de croquet, fouettant sa cuisse tandis qu’elle sautait par-dessus les arceaux. Elle pourrait se rendre aux écuries et voir Max, par exemple, mais ce n’était pas drôle de monter à cheval toute seule. Ce n’était pas drôle de faire quoi que ce soit toute seule, d’ailleurs. Elle s’arrêta au bouquet de hêtres près du coude de l’allée et regarda à travers la barrière dans les rhododendrons, mais le court de tennis était désert et le filet pendait sur ses poteaux. De son bâton, elle fouetta une fleur de rhododendron, éparpillant ses pétales roses, puis repartit paresseusement le long de la lisière du bois, traînant le bâton contre les montants en fer de la barrière, les faisant résonner bruyamment. Au-dessus du bois, la tour de Grand-père s’élevait dans le ciel comme le haricot géant de Jack dans le conte. De là où elle se trouvait, elle apercevait la masse de l’escalier en hélice sur son flanc opposé, un gros serpent sombre, plus sombre que le béton pâle de la tour elle-même.

Grand-père était en réalité le grand-père de Père, pas celui de Jessica, mais tous appelaient la tour, « la tour de Grand-père », parce que c’était le nom que Père lui avait toujours donné. Le vrai grand-père de Jessica était mort quand Père était encore jeune, et c’était il y a très longtemps car Père était vieux, bien plus vieux que les pères des autres. Tout en marchant, Jessica gardait le regard rivé sur la tour. Elle aimait bien l’idée que plus on s’en approchait, plus on avait l’impression qu’elle allait s’écrouler. C’était parce qu’elle était si haute. Père disait qu’elle était de style italianisant, ce qui voulait dire qu’elle aurait dû se trouver à Venise plutôt que dans la New Forest. Eleanor la détestait, elle disait que c’était une vraie horreur, mais son histoire était pourtant une de ses préférées. Grand-père Melville revenait tout juste d’Inde, obsédé par le béton, lorsqu’on lui avait présenté une certaine Madame Gleeson qui était une spirite, ce qui voulait dire qu’elle pouvait parler aux morts. Grand-père et Madame Gleeson étaient devenus de très, très bons amis, disait Eleanor, tout en roulant des yeux et en fronçant la bouche, ce qui faisait rire tout le monde. C’était grâce à Madame Gleeson que Grand-père avait pu communiquer avec Christopher Wren2, qui était mort depuis longtemps, et obtenir son aide pour la conception de la tour. Il s’avéra que Sir Christopher Wren s’enthousiasmait tout autant pour l’utilisation du béton non armé que Grand-père Melville.

— Un homme plus sage se serait peut-être inquiété de ce que Wren soit né deux cents ans trop tôt pour s’intéresser au béton, aimait à dire Eleanor, mais que sont ces détails lorsque vous tenez la main d’une personne dans le noir ?

Le père de Jessica détestait qu’elle raconte cette histoire. Parfois, alors qu’elle était au milieu du récit, il se levait et quittait la pièce. Alors Eleanor riait et racontait l’autre histoire qu’il n’aimait pas non plus, celle où Grand-père Melville poussait ses valets de pied du haut de la tour afin de tester ses machines volantes. Elle avait toujours interdit aux enfants d’y monter, elle prétendait qu’elle pouvait s’écrouler à tout moment, mais ils y allaient quand même. Il y avait une pièce à chacun des treize étages, mais celle du haut était à Theo. Il disait que le nombre treize était son nombre porte-bonheur. Personne n’avait le droit d’y entrer sauf lui. Jessica se demandait s’il irait y vivre, un jour, quand Père serait mort et que tout le château lui appartiendrait.