Retour à la Sainte-Victoire

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J’ai reçu la première lettre de Philippe Grange il y a presque trois ans. J’étais revenu habiter le studio un peu moins d’un an auparavant. À cette époque, cela faisait déjà plusieurs mois que je ne recevais plus aucun courrier personnel sous mon véritable nom. En dehors, bien sûr, des lettres que m’adressaient Maman ou Hélène, ou encore, de loin en loin, des courtes missives que Ted m’envoyait de Londres ou d’ailleurs.

Et lorsque je trouvais du courrier sous mon nom d’emprunt – qui n’apparaissait plus sur la boîte à lettres mais que la concierge y avait vu pendant si longtemps qu’elle continuait à déposer le courrier sans peut-être même s’être aperçue de sa disparition –, je le jetais sans le lire.

Publié le : mercredi 29 juillet 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782954229348
Nombre de pages : 134
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J’ai reçu la première lettre de Philippe Grange il y a presque trois ans. J’étais revenu habiter le studio un peu moins d’un an auparavant. À cette époque, cela faisait déjà plusieurs mois que je ne recevais plus aucun courrier per-sonnel sous mon véritable nom. En dehors, bien sûr, des lettres que m’adressaient Maman ou Hélène, ou encore, de loin en loin, des courtes missives que Ted m’envoyait de Londres ou d’ailleurs. Et lorsque je trouvais du courrier sous mon nom d’emprunt – qui n’apparaissait plus sur la boîte à lettres mais que la concierge y avait vu pendant si longtemps qu’elle continuait à déposer le courrier sans peut-être même s’être aperçue de sa disparition –, je le jetais sans le lire. Ce jour-là, d’ailleurs, j’ai failli jeter la lettre de Philippe Grange à la poubelle sans m’en rendre compte. Elle était glissée entre les prospectus dont la liasse est tombée et s’est éparpil-lée sur le sol lorsque j’ai ouvert la boîte à lettres. C’est en les ramassant un à un que je l’ai vue. Je l’ai mise dans la poche de ma veste et suis sorti de l’immeuble pour aller prendre un café à la brasserie voisine. La matinée était déjà bien avan-cée. Après plusieurs jours à l’extérieur, j’étais rentré au studio dans la nuit et, exténué, j’avais dormi tout habillé sur le dessus-de-lit jusqu’à ce que la lumière diffuse du jour gris et doux me réveille. Au comptoir, on servait déjà des apéri-tifs. Dans un coin de la salle, à proximité des cuisines, le patron et un serveur finissaient de déjeuner avant le début
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du service. J’étais resté un long moment à regarder, par delà la vitre du café, les larges taches de lumière vive dont le so-leil, dans sa lutte pour percer la chape des nuages bas, illu-minait par moment la chaussée. Et la lettre de Philippe Grange avait de ce fait perdu toute réalité. Si bien que je l’avais déjà oubliée quand, cherchant mes clefs pour rentrer, j’ai senti le papier de l’enveloppe dans la poche. Une fois mon sac préparé pour que je sois prêt à repartir le soir même, je me suis assis à ma table devant la fenêtre. Et ce doit être à ce moment-là que je l’ai ouverte. Ou plus tard peut-être, après avoir répondu à Ted. En guise de préambule, Philippe Grange m’expliquait que nous nous étions connus à l’université, dix ans plus tôt. Il nous était arrivé, affirmait-il, de prolonger ensemble, à la table d’un café, une discussion entamée dans les couloirs à la sortie d’un cours. Interrompant ma lecture, j’ai laissé mon regard s’échapper vers les toits de zinc des immeubles voisins, m’éloignant peu à peu vers l’horizon, là-bas, à l’est, comme aimanté par les infimes modifications de la luminosité du ciel qui annoncent l’avènement prochain du crépuscule. Répétant à voix basse, lentement, dans une litanie entre-coupée de longues pauses, le nom de celui qui s’adressait à moi, j’ai essayé de lui associer un visage, le timbre d’une voix, une corpulence. En vain. Arrêtant alors de répéter ce nom, dont l’énonciation n’allumait aucun feu dans la nuit de ma mémoire, j’ai tenté d’exhumer d’autres moments de cette époque de ma vie. De ma quête n’ont émergés que des fragments furtifs, sans épaisseur, sans liens entre eux, sans qu’aucun ne semble pouvoir être rattaché à une quelconque réalité : visages indistincts, phrases entremêlées, événements
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incertains. Peu à peu, des scènes de discussion autour d’une table ont flotté devant mes yeux : bruit d’une chaise que l’on tire avant de s’asseoir, mouvement des paupières qui ac-compagne un sourire, couleur d’une boisson qu’on verse dans un verre, forme d’un col de veste qu’on remonte avant de s’éloigner ; ou peut-être, bruit d’une boisson qu’on verse, mouvement d’une chaise que l’on tire, couleur d’un col, forme des paupières. À chaque recomposition de la scène, comme s’imposait à moi, assis bien des années plus tard devant une table face à une fenêtre, l’évidente réalité de ces perceptions, l’identité des acteurs, déjà hypothétique à l’origine, s’effaçait un peu plus à chaque fois. Si bien qu’au moment où mon regard a rencontré à nouveau l’écriture de Philippe Grange, j’aurais été incapable de dire qui il était. Quand j’ai voulu reprendre ma lecture à l’endroit où je l’avais abandonnée, j’ai senti qu’une réticence s’était instal-lée en moi. J’aurais pu en rester là. Mais j’ai continué à lire. Par inquiétude. Pour connaître la raison de cette entrée en matière trop évidente pour n’être pas insincère, comme un masque destiné à jouer de la nostalgie que l’homme m’avait imaginé capable d’éprouver envers mon passé. Ouvrant un nouveau paragraphe de sa lettre, il m’ex-pliquait qu’une maison d’édition – qu’il ne précisait pas – lui avait proposé, quelques mois plus tôt, d’écrire une mo-nographie sur Bernard Rougemont. Cette dernière devait être l’un des premiers titres d’une nouvelle collection consa-crée aux peintres méconnus des années 1950-1970. L’homme ajoutait qu’il avait accepté, tout en demandant un délai im-portant pour la remise du manuscrit. Délai que l’éditeur,
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peut-être bien en peine de trouver un auteur qui accepte de s’investir dans la quête d’un artiste passé de mode, lui avait consenti. Il m’indiquait ensuite qu’ayant déjà réuni l’es-sentiel de la documentation dont il comptait se servir, il avait l’intention d’aborder maintenant la collecte des témoi-gnages de ceux qui avaient connu Bernard Rougemont. Il me demandait donc de lui faire savoir si j’acceptais de l’aider, en témoignant moi-même, à préciser certains points qui resteraient obscurs, ajoutant qu’il comprendrait, « bien sûr », que je m’y refuse. Après les efforts qu’il avait déployés pour placer sa démarche dans le cadre d’une prétendue rela-tion entre nous, alors qu’au fond il n’était nullement néces-saire de la justifier ainsi, j’ai trouvé que cette manifestation de discrétion sonnait faux. J’ai laissé traîner la lettre quelque temps sur ma table. Et un jour, comme je rangeais avant de me mettre au travail, je l’ai mise à la poubelle, sans même la relire. J’ai reçu la deuxième lettre – une grande enveloppe en papier kraft – quelques semaines plus tard. L’homme se référait à la première, sans rien dire de mon absence de ré-ponse. Il réitérait sa demande initiale en y joignant, à titre de preuve de sa compétence – c’est ainsi en tout cas que j’ai interprété son geste – et avec l’intention manifeste de me convaincre, un plan de l’ouvrage qualifié de provisoire et quelques feuillets dactylographiés du chapitre introductif à l’étude critique de l’œuvre de Bernard Rougemont. J’ai tout jeté, immédiatement après lui avoir écrit un mot où, d’une phrase très sèche, sans préambule ni formule de politesse, je lui signifiais que je lui refusais mon concours.
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Après des mois de silence, il a recommencé à m’écrire. Ses lettres sont d’abord arrivées de manière irrégulière, plu-sieurs envois en quelques jours pouvant succéder à plusieurs semaines sans courrier. Ensuite, le rythme de ses envois est devenu régulier, à raison d’environ une lettre par semaine. J’ai jeté les premières sans les lire. Avec une espèce de rage froide dans le geste, au moment de les enfouir dans le sac-poubelle au milieu des détritus alimentaires. Assez vite, j’ai compris qu’en dépit de mon absence de réponse, il ne cesse-rait pas de m’écrire, qu’il poursuivrait cette quête où il me confiait le rôle du témoin. Pour la première fois depuis son irruption dans ma nouvelle vie, la défiance qui m’habitait a faibli, laissant poindre une sorte d’admiration, de ce genre d’admiration qu’on éprouve, presque malgré soit, pour qui pourrait vous nuire mais donne l’impression que rien ne peut le faire dévier du chemin qu’il s’est choisi. J’ai cessé de jeter ses lettres, les entassant sans les ouvrir sur un bord de ma table encombrée de papiers. De ce moment-là, j’ai su que je finirais par les lire. Sans savoir combien de temps il me faudrait pour me sentir prêt à le faire. J’ignore ce qui m’a poussé, ce jour-là, comme je partais pour plusieurs jours, à regarder si j’avais reçu une lettre de Philippe Grange. Peut-être la chaleur qui, malgré l’heure matinale en cette journée d’août, régnait dans l’entrée de l’immeuble, encore emplie de ses ombres nocturnes, et dont la soudaine sensation, après la clarté et la fraîcheur de la cour que je venais de traverser, m’a fait basculer dans un autre temps. Il y avait bien une lettre de lui dans la boîte. Je l’ai lue, debout sur le trottoir devant la porte cochère. Puis, relue, à maintes reprises, quand je me suis trouvé seul dans
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les jours qui ont suivi. À mon retour au studio, je me suis assis à ma table et j’ai lu toutes celles que j’avais gardées. Et, de ce jour, j’ai lu les lettres qu’il m’adressait au fur et à me-sure de leur arrivée. C’était, pour la plupart, quelquefois rédigées et postées d’une ville, en France ou à l’étranger, où il s’était déplacé pour recueillir un témoignage ou voir des toiles de Bernard Rougemont, de courtes lettres où il m’indiquait la progression de son travail. De temps à autre, au cours d’une relecture, je notais des inexactitudes que j’aurais été en mesure de rectifier : chronologie de certains événements – expositions marquantes, ventes importantes, lieux ou époques de certaines rencontres décisives –, date de réalisation, dimensions du châssis ou encore place dans l’œuvre attribués à certaines toiles. Mais à aucun moment je n’ai imaginé lui répondre pour les lui signaler. Tant j’étais encore tout entier dominé par cette peur, ancrée au plus profond de moi, qu’il commence à s’interroger sur la mort de Papa. Il a fallu à Philippe Grange toute une année de travail pour prendre conscience du caractère exemplaire de la vie de Bernard Rougemont, toute une longue et difficile mise à distance de la masse compacte d’informations qu’il accumu-lait pour voir apparaître le caractère emblématique d’une telle vie. Une vie en osmose quasi parfaite avec son époque. Cette époque qu’on avait pris l’habitude d’appeler, comme déjà approchait sa fin et que s’annonçaient les grandes convulsions d’où jailliraient les flux qui nous dominent aujourd’hui : Les Trente Glorieuses. La vie d’un autodi-dacte qui, au début des années cinquante prend sa chance en débarquant à Paris, après une enfance turbulente dans
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une campagne française et des études secondaires promet-teuses définitivement interrompues par plusieurs années de séjour dans un sanatorium. Celle d’un homme pressé, déci-dé à prendre sa revanche sur une injustice du hasard, qui brûle les étapes dans une société en pleine expansion, expose très vite ses premières toiles. Et réussit à les vendre. Celle d’un homme encore jeune, déjà riche et reconnu, qu’un critique renommé compare alors à Rothko. Celle d’un homme mûr qui va voir refluer, au fil des années soixante-dix, la vague qui l’avait porté si haut, si vite, vivant de plus en plus mal de sa gloire passée, comme si soudain sa pein-ture avait perdu toute valeur esthétique. Celle, pour finir, d’un homme blessé qui va cesser de peindre des toiles qui de toute façon ne sortiront jamais de son atelier. Philippe Grange aurait pu en rester là. Écrire, à l’usage des générations futures, une biographie exemplaire de Bernard Rougemont. Mais toute narration d’une histoire doit comporter une fin, un épilogue, un dénouement, une chute. Est-ce pour cela que j’ai senti peu à peu monter une question ou, plus exactement, une sorte de tension interro-gative ? Cette tension était-elle devenue insupportable pour qu’il ose enfin m’exposer directement son tourment ? Je ne le saurai probablement jamais. Dans la dernière lettre qu’il m’a adressée, il m’expliquait que tous les indices qu’il avait pu réunir sur la mort de Bernard Rougemont concordaient pour qu’on considère comme certain que, d’une part, ce dernier avait quitté Paris dans le courant d’août 1991, et que, d’autre part, il avait été inhumé au début du mois de septembre dans un cimetière
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parisien. Entre ses deux dates, aucune des personnes qu’il avait interrogées sur ce point n’avait pu – ou voulu ? – lui dire où et comment Bernard Rougemont était mort. J’ai tout de suite compris ce qu’il attendait de moi : que je lui dise ce que je savais – ou croyais savoir – de cette mort. Au fil des années de cette correspondance à sens unique, mon silence avait été ma seule réponse. Un silence dont il avait compris qu’il valait acceptation du rôle de témoin qu’il m’avait en fait proposé dès sa première lettre. Cette lettre que je n’ai pas su lire comme il l’aurait fallu. Parce qu’il aurait fallu que je comprenne dès ce moment-là qu’il avait besoin d’un témoin pour écrire son livre, d’un témoin comme un double de lui même, comme un autre lui-même, pour l’accom-pagner dans sa quête, pour l’écouter dire ce qu’avait été la vie de Bernard Rougemont. J’ai rompu le silence. J’ai écrit à Philippe Grange pour lui fixer rendez-vous le dimanche suivant à l’atelier. C’est aujourd’hui dimanche. Je suis assis dans le canapé recouvert d’un drap blanc où Papa aimait se reposer face à la toile en cours. Je regarde, à travers la baie vitrée, le soleil déjà haut au-dessus de la ville. Un magnétophone est posé sur le sol, à côté du vieux fauteuil de cuir recouvert de pous-sière. Tout à l’heure, après qu’un long moment aura passé dans le silence de l’atelier, je me lèverai, j’irai jusqu’au fauteuil, j’enclencherai la touche d’enregistrement. Et je dirai, des heures durant, avec mes mots, ce que fut un certain voyage vers l’Atlas.
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