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Retour vers l'ailleurs

De
319 pages
Situé à Limerick, dans le sud-ouest du pays, cet ouvrage revient sur les bouleversements sociaux, économiques et culturels que l'Irlande a connus ces dix dernières années à travers une galerie de personnages, aussi bien Irlandais qu'étrangers. Moloney, qui revient après avoir passé dix ans à Londres et totalement manqué l'évolution foudroyante du pays , Chloé, la belle Allemande en quête de nouvelle vie , Axel, originaire de France, à Limerick depuis le début des années quatre-vingt dix. Des chemins qui se croisent et des destins qui se tissent dans une Irlande incertaine à l'aube du nouveau millénaire.
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2 Titre
Retour vers l'ailleurs

3Titre
Dominique Le Meur
Retour vers l'ailleurs

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2009
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-02536-1 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304025361 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-02537-8 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304025378 (livre numérique)

6 8 Petite biographie de l’auteur

PREMIÈRE PARTIE
9 Petite biographie de l’auteur

I
Longtemps John Moloney avait cru que Li-
merick était une ville inerte, l’Irlande un pays
sclérosé, incapable d’endiguer le flot d’une jeu-
nesse impatiente de quitter des rivages sta-
gnants à marée basse. Jeunesse qui deviendrait
adulte de l’autre côté de la mer d’Irlande, outre
atlantique ou plus loin encore. Qui vieillirait
dans les banlieues de Londres, de Boston, ou de
Sydney. Expatriés à vie sans désir de retour. Au
seuil du troisième millénaire balbutiant, ce
schéma est totalement chamboulé. L’île est dé-
sormais terre d’immigration, les jeunes Irlandais
succombent de moins en moins aux sirènes du
large, et nombreux sont les exilés d’hier qui dé-
sormais reviennent dans le giron de leur terre
natale. Comme Moloney.

Limerick, Henry Street.
John attend avant de traverser ; le feu vient
de passer au vert et les voitures s’enfuient en
direction du centre ville. De l’autre côté, il re-
marque un aveugle, apparition soudaine qui file
d’un pas trop rapide en direction du magasin
11 Retour vers l'ailleurs
Vival situé presque en face de l’endroit où il pa-
tiente. Du bout de sa canne blanche, l’homme
aux yeux éteints balaie de droite à gauche
l’espace devant lui, dans un mouvement large et
hâtif. Au même moment, un homme, long
corps sec érodé par le temps, sort de la bouti-
que et s’éloigne à pas comptés. Il tient un sac
plastique à moitié rempli de quelques commis-
sions et entreprend de remonter l’avenue.
L’aveugle continue sa course erratique, à l’affût
des obstacles de la jungle urbaine. Les passants
s’écartent et le laissent poursuivre son vol. Sans
le vouloir, ils dégagent la cible qui n’est mainte-
nant plus qu’à un mètre. Le feu passe au rouge
et John traverse sans cesser d’observer la trajec-
toire un peu folle de l’aveugle. Plus aucune
chance d’éviter le choc. La canne blanche
frappe d’abord le bas des jambes du vieil
homme. Un chien agressif? Des enfants qui
chahutent? L’effet de surprise est lent. Pas le
temps de se retourner pour comprendre.
L’aveugle se fracasse sur le corps-brisant. Colli-
sion insolite entre l’obscur et le caduc. Le vieil
homme part en avant dans une danse saccadée,
tente en vain de garder son équilibre, chancelle
de plus en plus et finit par s’écrouler lourde-
ment sur le sol. Sa tête heurte le pavé du trot-
toir et le sac plastique plonge sur la chaussée.
L’aveugle ne tombe pas, mais s’arrête net et
serre sa canne à deux mains au niveau du torse.
12 Retour vers l'ailleurs
Étrangement immobile, la tête levée vers le ciel,
que se passe-t-il, que se passe-t-il? Immédiate-
ment John est près du vieux monsieur qui ne
bouge plus. Avec précaution, il lui soulève la
tête du sol. Pas de trace de sang. Une femme
réconforte l’aveugle qui se confond en excuses.
Un boutiquier a déjà ramassé le sac et appelle
une ambulance. Quelqu’un donne sa veste pour
en faire un coussin improvisé. John la roule soi-
gneusement et la glisse sous la tête du vieillard.
Quelques minutes plus tard, des policiers en pa-
trouille s’approchent du petit attroupement.
L’aveugle veut parler à l’un des guards. Il reste là,
toujours immobile, avec la peur d’avoir fait du
mal, rien de grave, Monsieur, rien de grave.
Non, je vous assure, vous pouvez partir, ne
vous inquiétez pas, c’est juste un petit accident.
L’aveugle s’excuse encore et s’éloigne en balan-
çant sa canne blanche devant lui, cette fois d’un
geste prudent. Le vieil homme est sonné, mais
retrouve peu à peu ses esprits. Un policier
s’agenouille et prend la relève de John. Il lui
demande son nom.
– Collins. Patrick Collins.
– Rien de cassé, Monsieur?
– Non, je ne pense pas. Le trottoir est froid,
mais sinon ça va, je crois.
– Vous avez de la famille? Vous voulez
qu’on prévienne quelqu’un?
13 Retour vers l'ailleurs
– Non, non. Je vis seul. J’étais parti faire un
tour, il fait beau.
Une ambulance se gare peu après. Deux
hommes en blouson jaune fluo en descendent
avec une civière. Une infirmière tient la main du
vieux monsieur. Il sourit.
– On vous emmène à l’hôpital. Juste pour
vous examiner.
– C’est drôle, je n’ai jamais eu autant de
monde autour de moi, murmure le vieil homme
alors qu’on le glisse à l’arrière du véhicule.
– Et voilà son sac, dit le boutiquier.
L’ambulance démarre sans hurlement de si-
rène. Seul le gyrophare bleu clignote. John
songe mi-amusé, mi-attristé.
Ce petit événement le rassure donc sur ses
compatriotes. Car, les rues, les faubourgs, les
mentalités ont subi ces dernières années des
transformations profondes auxquelles il n’a pas
assisté. Il faut dire que ses rares retours étaient
toujours brefs. Depuis la seconde moitié des
années quatre-vingt-dix, il avait bien vu les
grues, les chantiers, les palissades de bois le
long des trottoirs, les rues toujours plus embou-
teillées du centre-ville, les prémices d’une terre
d’accueil en devenir. Mais il était alors en de-
hors de ce temps nouveau. Ces changements ne
le concernaient pas. Il enregistrait certes ces
bribes de métamorphose visible, mais imaginait
14 Retour vers l'ailleurs
mal l’ampleur des vibrations qui parcouraient le
pays.
Il y avait aussi la maladie de son père. Atta-
que cardiaque à soixante-dix ans, le cœur que
l’on arrête pour qu’il retrouve son battement
normal. Seulement quelques secondes… Quel-
ques secondes durant lesquelles le cerveau n’est
plus irrigué et subit des lésions où s’engouffrent
les germes de la sénilité, de la démence, de la
déchéance lente et humiliante. Déliquescence
dont il suivait l’évolution au téléphone. Ton
père ne sait plus d’une minute sur l’autre ce
qu’il a fait. Ton père ne peut plus sortir tout
seul. Passé le choc émotionnel, John
s’employait à minimiser le degré de dégradation.
C’était sa façon de réconforter sa mère et de se
rassurer lui-même. Une fois rentré à Londres, il
passait immanquablement la première soirée à
pleurer. Laura, sa femme, le réconfortait
comme elle pouvait. Et puis le cycle recom-
mençait. Ton père ne parle plus beaucoup. Ton
père ne parle plus. Ton père ne s’exprime plus
que par des signes ou des grognements. Ton
père ne peut plus manger tout seul.
Établi à Londres, John évoluait dans un quo-
tidien bien loin de toutes ces préoccupations et
l’idée d’un possible retour ne l’avait jamais
vraiment préoccupée. Pourtant, John était fina-
lement rentré à Limerick. Les intempéries de la
vie contraignent parfois à envisager des che-
15 Retour vers l'ailleurs
mins qu’on pensait jadis avoir foulé pour la
dernière fois.
Aujourd’hui, John déambule en solitaire dans
un drôle de décor. Son père est en partance,
tout proche du dernier rivage. Et le vent qui
souffle sur le pays qu’il a jadis laissé, certes par
nécessité, ne vient pas de l’océan. Il vient de la
terre d’où surgissent toujours un peu plus les
indices d’un modernisme chaotique.
16 Petite biographie de l’auteur

II
Du parcours de Chloé Lörch, trente-sept ans.
Je jette un regard à la poire et à la mangue en
train de flétrir dans l'assiette posée sur l'étroite
table de cuisine en demi-lune. Assise sur un
haut tabouret, je laisse l'hier griffé envahir l'ins-
tant et chavire, chétive coquille grelottante. Au
fil du temps, mon être s’est peuplé de démons
qui accompagnent mes jours.
Naissance. Je m'imagine expulsée vers la vie. Pre-
mière seconde et déjà le sablier égrène le temps qui reste.
Jamais nouveau-né ne vient sourdre du ventre nourricier
en souriant, heureux d'arriver enfin à sa première desti-
nation. Les petits corps gluants qui rampent vers le jour
sont toujours couverts de cris, couverts de sang, recroque-
villés dans la douleur de devenir. Douleur d'être projetés
dans le réel, gisant fanés entre serviettes parfois douces,
parfois de fortune et le regard de ceux qui vous accueil-
lent. Et le sursis commence. Donner la vie? J’y ai déjà
songé. C’est dans la nature des choses. Mais tout finit
par être abîmé, cassé. Surtout les rêves.
Submerge-la. Encore un instant, sans relâche.
Magdelena ne bouge pas de la cheminée. Cliché
de trois-quarts, noir et blanc. Visage lisse, déli-
17 Retour vers l'ailleurs
catement potelé, les yeux clairs, expression nos-
talgique vaguement désuète. Maman. Long
voyage en schizophrénie. Morte, il y a tout juste
dix ans. Dans le doute, toujours fumer. J'allume
une Marlborough light et regarde la rue, la nuit,
la pluie, les dernières voitures. Le ciel est cousu
de nuages anthracite déchiré de bleu, délavé par
endroits. Magdelena est toujours là, squatteuse
d'esprit. On ne parle pas ainsi à la reine d'Angleterre.
Air de dédain, royal et sans appel. Rien à ré-
pondre, évidemment. Et que dire de Jürgen?
Amour de mes vingt ans, amour de mes trente
ans. Amour de toute ma vie? Je m’avance vers
lui, je lui prends la main... Et si nous unissions
nos vies? Toi et moi pour toujours? Il me re-
garde et ne dit rien. Il me sourit enfin et me dit
non. Il se lève, Schatz, je ne veux même plus vi-
vre avec toi. Je reste là, idiote romantique, avec
ses derniers mots dans ma tête, qui descendent
peu à peu dans ma gorge. Des mois en repli du
monde. Fuir et rechercher. Enfin quitter Brême,
ses animaux-musiciens en pyramide derrière la
cathédrale, mon enfance, mes rêves d'amour
éternel.

Le père-étoile
Zoom sur le silence des mains posées
comme un masque sur le visage de Maman, as-
sise dans le fauteuil en moleskine du salon. Ses
doigts glissent le long de ses joues, mettant à
18 Retour vers l'ailleurs
jour un visage raviné par les larmes. Elle tend
ses bras vers nous en tremblant. Hésitantes,
Tamara et moi, encore cartable à la main, ap-
prochons de cette expression sorcière. Aux
aguets du forcément funeste à venir. Maman
s'assoit sur le bord du fauteuil et nous prend par
les épaules. Murmure coupant, cri déchirant,
Chloé, Tamara, mes petites chéries... Votre pa-
pa est parti ce matin.
C'était donc ça. L'oncle Horst qui était venu
nous chercher à la sortie de l'école, le chocolat
chaud débordant de chantilly au Café Maldaner,
nos cris de joie qu'il avait interrompus en disant
qu'il faudrait être des grandes filles quand Ma-
man nous parlerait ce soir. Jamais je ne dirai à
un enfant qu'il faut être grand. Etre grand, c’est
quitter le rêve. Tamara et moi avions bu le cho-
colat en silence. Avec cette angoisse qui tord le
plaisir initial de pousser la porte du Maldaner.
Cette angoisse diffuse sur nos estomacs serrés.
Il est parti pour longtemps? Dérive vers le
sanglot étouffé avec une lente et profonde
bouffée d'invisible. Il ne reviendra pas. Il est
parti au Ciel. Tout en haut. Il est devenu étoile.
On pourra le voir la nuit, alors? Oui, mes Ché-
ries...
Voix qui se brise. Mille éclats sur le parquet.
Maman n’a pas la force de les ramasser et court
à sa chambre. Pas lourds et traînées de hoquets
lugubres. Oncle Horst vient vers nous. Com-
19 Retour vers l'ailleurs
ment dire à des enfants de six et huit ans que
leur père s'est pendu au lustre du salon?

Le lustre
Pourquoi diable Oncle Horst nous avait-il
emmenées au Café Maldaner? Pourquoi nous
avait-il offert un bol de cacao velouté et des tar-
tines de miel auxquelles nous n'avions droit que
quand nous étions bien sages, c'est-à-dire épi-
sodiquement? Là, notre récompense avait été
belle, la transformation de notre père en étoile.
Quelle poésie... Mais nous étions des enfants.
Longtemps nous avons scruté. Dans l’attente
d’un signe. Mais comment le repérer parmi tou-
tes ses paillettes de ciel? Mort brutale et au-
jourd’hui encore inexpliquée. Oncle Horst nous
a seulement dit, bien des années plus tard, que
peu avant le drame, nos parents étaient sur le
point de se séparer et que la petite entreprise de
menuiserie où il travaillait venait de mettre la clé
sous la porte. Ça n’expliquait pas le suicide, la
mise en scène d’un théâtre macabre, le tout
dans notre propre maison. Nous avons long-
temps théorisé. En vain devant l’absence pa-
tente de signes tangibles. Personnalité impul-
sive, sentiment de rejet, raisons obscures, la ré-
ponse resterait à jamais en suspens. Comme lui
à son lustre. Depuis cet après-midi d'octobre,
nous n'avons plus jamais bu de chocolat ni
mangé une cuillérée de miel. Envolés ces plai-
20 Retour vers l'ailleurs
sirs au goût d'enfance. Miel et chocolat, délices
trompeurs qui sombrent nos jours. Miel et cho-
colat, mélange maléfique. On risquait d'en cre-
ver. Comme Papa. Nous n’avons pas assisté à
l’enterrement. Oncle Horst nous confia que
c’est au cimetière que Maman avait dû perdre
définitivement la tête. Sa raison ne devait jamais
totalement revenir vers le rationnel. Au mo-
ment où on mettait le cercueil en terre. Elle
s’était mise à hurler. Une longue plainte lanci-
nante, un cri de l’au-delà qu’elle avait achevé en
s’écroulant au pied de la tombe béante. L’amour
n’avait à mon avis que peu à voir dans son
plongeon vers les limbes de la folie. Plutôt la
vision d’horreur de mon père dont le corps ba-
lançait au milieu du salon. Nous avons déména-
gé quelque temps après. Ma mère, sous la coupe
de ses tourments, avait conservé le lustre-
relique dans un carton soigneusement scellé
qu’elle n’a plus jamais ouvert. Ce n’est qu’après
sa mort que Tamara et moi avons découvert ce
vestige de folie dans un placard de sa chambre.
Un rapide coup d’œil à l’intérieur et nous avons
tout de suite compris. Nous sommes allées aus-
sitôt à la décharge la plus proche pour enfouir
le tout sous des tonnes d’autres immondices.
Anéantissement du cercueil et de son contenu
en quelque sorte.

21 Retour vers l'ailleurs
J'écrase mon mégot dans le cendrier où se
dressent les cheveux de Fido-Dido, le gamin
Seven Up. Bonne nuit Mags, bonne nuit Jürgen.
J’ouvre mon ordinateur portable et me plonge
dans mes clichés, amas de métal disloquées, air-
bags explosés, ridicules baudruches blanches.
Qui pendent des portières aux vitres soufflées
par le choc. Mort plastique et feutrée. Cela cor-
respond mieux à notre époque où tout doit être
clean et soft. Je m'intéresse aux photos d'acci-
dents depuis le jour où un type en BMW a grillé
un feu rouge par une belle journée d'automne,
en plein centre de Brême. Une voiture arrivant
de sa droite à vive allure est venue s'encastrer au
niveau de la portière arrière. Aucun crissement
de frein, impact maximum. Carrosseries dévas-
tées au milieu du carrefour. La circulation, au-
tomobiles, bus, vélos, tramways, s'est arrêtée.
Seule une Mercedes s'était approchée, vitres
teintées, devant les deux carcasses immobiles
d'où personne ne sortait. Quelqu'un est descen-
du, a téléphoné de son portable. Quelques ins-
tants plus tard, les pompiers sont arrivés. Le
journal du lendemain rapportait que le conduc-
teur du missile venant de la droite était mort sur
le coup. L'homme distrait ou pressé survivait à
l'hôpital. Ce qui m'a fascinée, c'est la juxtaposi-
tion d'images: une Mercedes rutilante entre
deux ruines de tôle compressées ; un homme
d'affaires en costume, portable à la main alors
22 Retour vers l'ailleurs
que plus rien ne bouge autour de lui. Juste une
seconde de silence et la fumée grise après le
crash. Court métrage en temps réel, exemple du
faire croire qui reste en travers de la gorge.
Deux voitures, rendues invincibles par la pub,
atomisées en une seconde d'inattention. Qu'au-
ront retenu les badauds, témoins du mensonge?
La Mercedes ou la compression? J'ai retenu la
seconde de silence. C'est après que j'ai eu l'idée
un peu désaxée de demander à un ami policier
de me procurer des copies de clichés -ferraille
uniquement- pris quelques instants après les
drames de la route. J'en ai archivé une cinquan-
taine. Aucun n'est taché de sang. Je ne sais pas
vraiment pourquoi je garde cette misère froide
sur pellicule. Je songe à écrire une histoire ou à
faire des photos-montages. Sorte d'expérience
artistique, j'imagine.
Je pose mes lunettes et me masse longue-
ment les paupières. J'éteins l’ordinateur. Je sais
que je n'ai plus la force d'aller me pelotonner
contre le corps d'Axel. Non. Je préfère aller
m'écrouler sur le canapé, enroulée dans une
couverture douillette, lumières encore allumées,
dans la chaleur de la cheminée à gaz. A l'heure
des rues vides et des corps vaincus. Axel n’est-il
finalement qu'un de ses fugaces que mes mains
se refuseront à retenir? Obscures raisons arides
de mots. Je n’ai jamais cueilli que des tulipes
jaunes. C’est sans doute pour ça que
23 Retour vers l'ailleurs
j’agrémente les pièces de mon appartement de
fleurs en tout genre, toutes couleurs, toutes tail-
les. Ça me fait penser. Au pire, je me dis que ça
embellit. Et puis, j’aime leur beauté simple. Au-
rai-je le courage, l'audace? Après tout, cette his-
toire est une expérience. A vivre, non à imagi-
ner. Du réel avec un quotidien et toutes ces pe-
tites heures de joie. Ce week-end, Axel et moi,
nous partons à la mer.

West Cork. L'Irlande devient magique sous le
soleil. Notre B&B est isolé, posé à flanc de co-
teau. De la fenêtre de notre chambre, le vent et
l'océan. Nous traversons l'étroite bande de gou-
dron puis coupons à travers champs. No Tres-
passing. Nous marchons en surplomb des à-pics,
touchant des yeux la lumière pure des couleurs
qui nous entourent.
Au bord des falaises découpées, j'ai souvent
le regard vertical. Axel fixe l'horizon, je regarde
le vertige, imagine la chute. Voir où niche la
mouette, se pencher vers le coupant des ro-
chers. Le monde est en équilibre précaire entre
l'oiseau tissant le ciel de son vol et le poisson
réfugié dans les anfractuosités océanes. La terre
est le fil sur lequel nous funambulons entre
naissance et disparition. Mouvement perpétuel.
Après le soleil vient la pluie. Vois comme le
temps change vite. Je prends la main d'Axel et
nous avançons sur l'herbe rêche, épais tapis
24 Retour vers l'ailleurs
compact où s'enfoncent nos pas. D'un coup, le
vent est devenu plus hargneux. Il souffle les
bougies du soleil vacillant. Le bleu du ciel s'effi-
loche, la mer est déjà verte. La brume infiltre
maintenant chaque interstice du paysage. Nous
continuons notre marche, silhouettes courbées
dans la grisaille soudaine et la bruine. Aussitôt
dits, nos mots sont happés vers le large, empor-
tés par le vent. La rumeur de l'océan vient de là.
Elle est l’écho de tous ces mots jamais enten-
dus, qui reviennent sans cesse vers les rivages,
perpétuelle recherche de ceux qui un jour les
ont prononcés. Ou vaine obstination à retrou-
ver la personne à qui ils étaient destinés. La
tempête dure à peine quelques minutes. Les
couleurs pâles et intenses du printemps revien-
nent. Nous descendons au pied des rochers et
nous laissons caresser par les rayons du soleil
réapparu. Chorégraphie d’oiseaux marins glis-
sant sur le vent dans une stridence renouvelée.
La mouette qui quitte le rocher pour le large ne
saura jamais l'enchantement, le rêve et la poésie
que, par son vol, elle nous donne. Nous rega-
gnons la route. Un troupeau de moutons vient
vers nous, puis bifurquent vers un sentier aux
flaques boueuses. Un paysan nous salue sans un
mot, il se contente de lever son bâton devant
lui. Dans la chambre, nous enlevons nos vête-
ments encore humides. Je m'approche d'Axel et
l'embrasse, j'aime cette odeur de sel sur sa peau.
25 Retour vers l'ailleurs
Je mets mes mains sur ses fesses et le serre
contre moi. Nos corps moites après la marche
excitent nos sens, réveillent en nous le désir
sauvage. Nous tombons sur le lit. Sa bouche, sa
langue, son sexe. Mon esprit se vide et se puri-
fie. Je jouis sans retenue. Longs cris de plaisir, je
veux rester avec toi. Toute ma vie, je te le jure...

Jürgen
Ma formation d'historienne, spécialisée dans
les années instables de la République de Wei-
mar, m’a été assez inutile pour trouver du tra-
vail. J’avais un temps pensé à enseigner à
l’université, mais n’ayant pas eu la discipline de
mener mon travail jusqu’au doctorat, cette op-
tion me paraissait peu réaliste. Et puis, c’était
surtout l’écrit qui m’intéressait à l’époque.
Comme au cours de mes études, j’avais déjà eu
la chance de publier quelques articles dans des
revues d’histoire, je me suis orientée vers le
journalisme et ai commencé à faire des piges
pour des journaux du nord de l'Allemagne, leur
proposant des papiers mettant en valeur le pa-
trimoine historique des quartiers de Hambourg
et de Brême. Après quelque temps, j’ai même
eu droit à ma petite rubrique dans le Bremser
Zeitung qui ne marchait pas mal. Je ne gagnais
pas beaucoup, mais je vivais avec Jürgen, qui,
lui, gagnait beaucoup. Jürgen… L’homme pro-
26 Retour vers l'ailleurs
vidence rencontré alors que j’étais en errance
depuis de longs mois.
J’avais quitté la maison le jour de mes dix-
huit ans. Fuir enfin les délires pesants de ma
pauvre mère. Comme l’avait fait ma sœur deux
ans auparavant. Elle avait tenté sa chance à Ber-
lin, avait étudié le droit, puis était revenue à
Brême. C’est là qu’elle avait fait la connaissance
de Markus, homme d’affaires avisé qui, quel-
ques années après, allait devenir son mari et le
père de leurs deux enfants.
J’ai trouvé un studio, survivant grâce à toutes
sortes de petits boulots. Plus tard, avec ma
bourse d’études, ça allait, je me débrouillais.
Puis Jürgen est entré dans ma vie lors d’une de
ces soirées étudiantes. Beaucoup plus âgé que
moi, il venait de terminer son doctorat. Avec
lui, ça a été le coup de foudre. Moi qui n’avais
jamais été amoureuse et changeais souvent
d’amants éphémères, j’ai tout de suite succombé
à son charme et à sa maturité. Nous avons dis-
cuté, nous avons dansé, nuit exquise où l’on es-
quisse les premiers pas. ‘Je t’appellerai’ m’a-t-il
dit en partant. J’ai pensé que dans quelques
heures il m’oublierait. Mais non. Il m’a télépho-
né quelques jours après et notre histoire a
commencé. J’étais folle de joie. Quelle belle his-
toire… Je pensais que ce premier amour serait
celui d’une vie. Longtemps, j’ai eu raison…
27 Retour vers l'ailleurs
Il est devenu correspondant de die Zeit pour
les Länder de Brême et de Hambourg. Avec
mes chroniques locales, je me sentais parfois
plutôt minable. Non qu’il ne m’en fît la remar-
que. Au contraire, il me disait qu’il trouvait cette
tâche de mémorialiste intéressante et nécessaire.
Nous étions souvent invités à des cocktails
où se pressait un aréopage de personnalités
alors en vue. Jürgen était toujours à l’aise, pou-
vait parler de tout. Dans ce monde, je ne disais
pas grand chose. J’avais l’impression que ce que
je pourrais ajouter aux discussions serait au
mieux observation creuse, au pire sornette
inepte qui me ferait passer pour une niaise, et
Jürgen pour un imbécile par la même occasion,
comment un homme aussi brillant pouvait-il
rester avec cette potiche inculte? A vrai dire, je
m’en souciais peu. J’étais à ses côtés, je
l’admirais. Cela suffisait à mon bonheur…
Quand ma rubrique s’est arrêté et mon inspi-
ration au contact des vieilles pierres avec, j’ai dû
pointer quelques mois. Puis j’ai viré de bord et
me suis mise en tête de faire du journalisme ra-
dio. J’ai d’abord trouvé un mi-temps dans une
petite structure où je triais les informations et
les dépêches puis j’ai eu la chance d’intégrer
Klassik Bremen. Mes deux dernières années
d’activité en Allemagne. ‘Vous avez une vraie
connaissance de la culture et de l’histoire de no-
tre région. Et une voix merveilleuse pour la ra-
28 Retour vers l'ailleurs
dio’ m’avait dit le directeur. L’essai fut
concluant et je me suis retrouvée à préparer et à
lire les informations du soir à l'antenne. Je me
découvrais une vraie passion pour ce métier.
On me demanda en plus de participer à la pro-
duction de Wochenend Features, une émission
d'une heure le vendredi soir sur tout ce qui fait la
culture à Brême. Les deux plus belles années de
ma vie. J’étais comblée, un travail valorisant, un
amour enivrant. J’étais pleine de projets et
m'étais inscrite à des cours du soir à l’université
de Brême pour suivre une formation en musi-
cologie, option dix-huitième siècle, dans la
perspective de progresser dans mon nouveau
milieu. Malheureusement, après cinq ans d'exis-
tence, Klassik périclita face à la concurrence et à
la désertion des annonceurs.
A cette époque-là de ma vie, je me suis dit
que je devais peut-être songer à avancer dans
mon couple. J’avais presque trente-cinq ans,
j’étais sans travail, le timing me paraissait idéal.
Je rêvais alors de me marier et d’avoir un enfant
de Jürgen. J’imaginais ce bonheur, cette magie
de mettre au monde, de donner la vie. Le petit à
naître n’aurait pas de père-étoile. Lui aimerait le
miel et le chocolat chaud. Nous lui offririons un
vrai foyer, Tamara serait sa marraine. Je ne par-
lais pas encore de tout cela avec elle. Non, Jür-
gen et moi lui annoncerions la nouvelle ensem-
ble, dans un dîner de famille que nous organise-
29 Retour vers l'ailleurs
rions. Je me confiais à Annette, mon amie de
toujours, celle que je connais depuis mes pre-
miers pas ou presque. Celle avec qui je partage
les étapes de ma vie. Elle n’habite plus Brême
depuis longtemps et est journaliste à Berlin. Elle
était tellement heureuse pour moi, elle qui vivait
en célibataire. Avec ces songes d’amour et
d’avenir, je conjurais lentement mes cauchemars
de petite fille. Je m’engageais vers des sentiers
enfin calmes. C’est le moment que choisit Jür-
gen pour me dire qu’il me quittait. Il avait ren-
contré une autre femme. Ça n’avait d’ailleurs
rien à voir, me jurait-il. Il ne m’aimait plus de-
puis déjà longtemps et puisque ce soir tu parles
de nous, j’en profite pour te le dire, je pensais
que tu t’en étais aperçue, l’amour finit toujours
par mourir, l’amour éternel n’existe pas. Non,
Jürgen, je ne m’en étais pas aperçue. Je croyais
que nous marchions dans la même direction,
que nous étions prêts pour une aventure encore
plus grande et plus belle que celles que nous
avions déjà connues. Et maintenant tu casses
tout pour une passade, une femme illusion.
Dont tu te sépareras de toute façon puisque
l’amour finit toujours par mourir. Qu’est-ce qui te
prend? Rien, je suis désolé, mais il est temps
qu’on se sépare. C’est tout. Ton détaché, simple
jet d’un détritus à la poubelle. Hiroshima per-
sonnel. Le flash, l’onde de choc, le souffle in-
candescent qui mit tout mon être à vif, la dévas-
30 Retour vers l'ailleurs
tation, la douleur insupportable, la désolation
partout autour de moi. Et l’humiliation en
prime. De femme heureuse quatorze années du-
rant avec lui, je suis passée à l’état de loque,
corps et âme en lambeaux. Je ne sais même plus
comment j’ai trouvé l’énergie de rassembler mes
affaires et de partir. Lente descente vers le vide.
Vide affectif, vide professionnel, vide du de-
main. Vivre soudain sans aucune perspective
rend les réveils difficiles. Je squattai quelques
jours chez Annette pour m’aider à me retour-
ner. Elle essaya de raisonner Jürgen. En vain.
Elle lui en voulait énormément, comment peux-
tu traiter Chloé comme ça? Il lui répondit seu-
lement de rester en dehors de cette phase de
notre vie, je n’y peux rien si mes sentiments
pour elle ont fini par s’épuiser. Je ne revis ja-
mais Jürgen. Je lisais parfois ses articles. Les
jours de flip, je flânais dans le quartier où nous
habitions. Toucher encore l’endroit où j’avais
jadis existé… Il faut bien tuer les souvenirs un
jour ou l’autre.
Chômage pendant un an. Tamara proposa de
m'héberger dans sa maison en lisière de ville,
cube de confort accroché à d'autres cubes sem-
blables, tu profiteras un peu de la vie de famille.
Markus et les petits seraient ravis de t’avoir.
Non, merci. Factice. Je préfère affronter la soli-
tude. Je viendrai vous voir quand même, tu sais.
Mais même les sous-pentes de Brême n’étaient
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