Rêve d'ailleurs !

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Il est noir, elle blanche, les deux unis par le mariage et unis aussi par le désir de partir, mais vers des destinations opposées.
Rêve d’ailleurs ! est une réflexion autour des questions du départ, à la recherche de l’herbe qui est toujours plus verte chez le voisin. Sans pour autant être un simple caprice de riches, ni une fuite propre aux pauvres, ce roman voudrait de manière plus complexe pénétrer le phénomène obsédant du désir de migrer à tout prix. L'auteur se demande si le besoin de voyager vers un univers meilleur ne serait-il pas une réalité que se partagent beaucoup d’humains d’où qu’ils viennent et où qu’ils vivent ?


Publié le : mercredi 8 février 2012
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EAN13 : 9782332476968
Nombre de pages : 174
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-69295-5

 

© Edilivre, 2015

Citation

 

 

Ce texte est le fruit de l’imagination. Toute ressemblance avec une histoire vécue ou connue est un pur hasard.

Dédicaces

À Papa et Maman,

à tous ceux qui me sont chers

à tous les citoyens de ce monde qui rêvent de toutes sortes d’ailleurs.

Chapitre premier
Ndombe au pays des merveilles

Sept heures du soir et il faisait encore jour, c’était mon premier choc dans cette vie ailleurs où j’avais choisi de vivre. J’étais loin de penser que c’était le moins difficile, le plus dur allait venir, mais je ne pouvais même pas l’imaginer. Pour moi la belle vie allait commencer parce que le rêve de mon existence venait de se réaliser. J’avais enfin foulé le sol de ce pays tant rêvé. Je me sentais ragaillardie, je me disais que j’avais de la chance ! Car beaucoup attendent encore leur visa. Le fait de ne plus aller passer des heures devant cette grille qui ne s’ouvre que pour les plus chanceux me poussait à remercier le ciel.

De notre côté de la grille, il fallait être parmi les dix premiers, sinon on se résignait à revenir le lendemain, le surlendemain et parfois plus encore pour pouvoir être parmi les premiers. Il parait qu’il y en a même qui dormaient là pour être sûrs d’être à la première place. Moi, je n’avais pas pu faire ça, c’est quand même exagéré et je me suis toujours demandé si c’était même vrai. Tu sais, chez nous, les gens ont parfois tendance à raconter des histoires à dormir debout. Cette fois-là, j’étais parmi les premiers et j’ai vraiment ressenti la pression tomber. J’avais fait ce va-et-vient des semaines durant, en vain.

Quand mon tour est arrivé, je me suis dirigé vers ce bureau aux murs blancs en passant par une allée de palmiers nains et de fleurs. J’avais l’impression d’être déjà au Sufisus du fait que j’avais pu m’introduire dans leur ambassade se trouvant dans mon pays. Une fois devant l’employé de l’ambassade du Sufisus, j’ai dû garder mon sang-froid pour ne pas l’insulter. Il me parlait avec une telle condescendance, j’avais envie de lui dire de prendre un autre ton pour me parler. Mais ce n’était pas possible, il savait que cet instant lui appartenait et il pouvait se défouler à merveille. Il pouvait me montrer que j’étais un quémandeur d’un peu de bonheur que je rêvais d’aller prendre dans son pays. Cette arrogance à notre égard, beaucoup l’avaient remarquée, personne ne l’acceptait, cependant nous ne pouvions rien dire. Même les médias n’osaient pas en parler alors que tout le monde savait plus ou moins ce qui se passait là-bas.

Il m’avait demandé de présenter tous les papiers qu’on avait exigé que je fournisse. En sortant mes documents de ce porte-document qui me donnait l’image d’un affairé sans rien faire, je tremblais.

Chez moi il y a de nombreuses personnes, des jeunes et de moins jeunes, qui sont des affairés sans rien faire. Ils sortent tous les jours avec un porte-document ou un gros sac, noir de préférence. Ils sortent le matin et reviennent le soir, on ne sait pas ce qu’ils vont faire au centre de ma ville natale, qui est au bord de l’océan Atlantique. Cette ville qu’on appelle Ndjindji, ma belle ville natale. Mais dont je ne voyais pas la beauté avant d’arriver au Sufisus, sinon, pourquoi serais-je parti ? Ils ne travaillent pas, mais se comportent comme des salariés d’une entreprise inexistante. Cependant, la fin du mois arrivée, ils ne perçoivent aucun salaire, alors qu’ils sortent tous les matins, bien sapés et des documents sous le bras. C’est une expérience humiliante, mais on fait du forcing pour montrer à ses voisins qu’on est une personne importante, puisqu’on sort chaque matin et on revient le soir.

De retour dans le quartier, le soir, on fait semblant de marcher comme le gars qui a eu une journée harassante au boulot. On salue les voisins, qui eux sont restés à la maison, pour qu’ils vous remarquent bien. Et eux, qui se plaignent toujours de leur sort, vous regardent et vous envient. Ils se disent : « Comme il a de la chance celui-là ! » Les plus envieux, vous lancent un de ces regards qu’on ne sait lancer que chez nous. Tu vois, non, ce regard qui vous fait ressembler à une femme qui vient de voir sa belle-mère s’introduire dans son salon alors qu’elle avait prévu de passer un week-end romantique et intime avec son homme.

Lorsque j’ai ouvert mon porte-document de chef d’une entreprise qui n’existe pas, je tremblais. Cet endroit vous réduit à l’état de loque, puisque vous savez que le fait d’être arrivé là, même avec vos documents au complet, ne veut rien dire. Cet agent peut de manière arbitraire refuser de prendre votre dossier, pire encore, il peut le prendre et vous refuser le visa. Tout dépend de lui, si votre bouille ne lui plait pas ou si vous vous comportez comme une personne trop sûre d’elle, il vous le fera payer. Comme je l’ai déjà dit, cet instant lui appartient. Sinon comment pouvez-vous expliquer qu’il vous parle comme on ne parlerait même pas à son chien dans les pays développés ? Chez nous le chien n’a rien à dire, il vit dans votre cour, vous lui donnez à manger si vous avez quelques miettes, sinon il doit aller chercher sa nourriture, seul à la décharge du coin, ou dans les poubelles qui se trouvent dans d’autres poubelles. Puisque nous vivons dans une grande poubelle, y a qu’à voir la saleté qui nous engloutit. Pour faire joli comme chez les autres, nous avons des poubelles dans un coin de notre cour. Mais comme toute la ville est déjà une grande poubelle, alors, nos poubelles domestiques se trouvent dans une plus grande.

Je disais donc que ce type, debout ou assis de l’autre côté de la grille intérieure, oui, il y a encore une grille, même à l’intérieur, qui vous sépare de ces agents de l’ambassade. C’est fou de voir comment nos mondes ne se touchent pas, il y a des grilles partout, comme s’ils avaient peur de se faire contaminer par une maladie ou de se faire bastonner. Ce qui est vrai, c’est que, s’il n’y avait pas ces grilles, il y en a qui recevraient de ces bastonnades qu’ils n’auraient jamais oublié de toute leur vie.

Alors, ce mec qui est de l’autre côté de la grille vous regarde droit dans les yeux et vous dit :

– Monsieur, avez-vous votre dossier au complet ? Sinon, ne me perdez pas le temps, j’ai beaucoup de monde à voir.

Et vous, tout tremblant, vous commencez à sortir un papier après l’autre. Lui, voyant vos mains trembler, trépigne comme Satan qui voit un futur pécheur tomber dans son piège bien ficelé. Et pour mieux vous stresser il vous dit sur un ton sérieux :

– Monsieur, faites vite, je ne vais pas y passer la journée.

Vous lui remettez le dossier au complet et il vous demande de placer vos doigts l’un après l’autre sur une sorte de boîte et vous êtes surpris, c’est quoi encore ce bordel ? En plus de mes documents, je dois inscrire mes empreintes comme on le fait avec les criminels dans les films. Mais ce n’est pas fini, cette fois vous allez voir que c’est encore plus vrai que dans les films. Il vous demande de regarder droit devant vous, et pluf ! et de côté, pluf ! Mais qu’est-ce qui m’arrive donc ? Ai-je commis un délit pour qu’on me fasse des photos de face et de profil, comme dans les films d’américains que je regarde à la télé ? Ces films que la chaîne nationale pique sur des télévisions étrangères. Nous, on les regarde des années après que les Américains les aient vus passer sur leurs chaînes. Sur ces photos qu’on nous fait dans les ambassades, il ne manque que le numéro de prisonnier, le reste y ressemble beaucoup. Je ne pouvais rien dire, même pas poser une question, t’as déjà vu les chiens de chez nous demander à leur maître pourquoi, malgré leur dévouement et leur obéissance aveugle à leur maître, ces derniers ne leur expriment qu’indifférence ? C’est au Sufisus que j’ai vu des chiens qui sont mieux traités que certains humains. Ils rivalisent de confort avec les humains, et là encore je pense que c’est exagéré. C’est vrai, comment comprendre que des chiens aient des cliniques, des supermarchés, des salons de coiffure, des piscines, des cimetières, des passeports et mêmes des avocats, non, c’est exagéré !

Moi, pour avoir un passeport au Mawan, j’ai dû aller jusqu’à payer des sommes et des sommes d’argent à plusieurs agents de notre service d’immigration. J’ai même payé de l’argent à leur gardien pour être reçu au domicile des chefs qui travaillent au service d’immigration. C’est la méthode du poussoir à documents administratifs, cette méthode devenue officielle s’impose à tout Mawanais qui se respecte. Un passeport est un document ordinaire, même les chiens l’ont ici, mais au Mawan c’est une pièce exceptionnelle.

Mais, voilà, tout cela n’est plus que de l’ordre du passé puisque je suis enfin au Sufisus, ce pays tant rêvé. Dans le foyer où ils nous avaient logés, j’ai retrouvé beaucoup d’autres Noirs comme moi, mais le plus curieux c’est qu’il y avait aussi des toubabous1. À ce moment-là, je ne savais pas d’où ils venaient. J’étais sûr que c’étaient des toubabous, par exemple Himarë ou encore Pasha. Je n’avais pas encore compris à ce moment-là qu’ils étaient ceux que nous appelons ici dans le monde des quémandeurs d’un peu de bonheur, des faux toubabous. Chaque jour leur présence m’intriguait, surtout quand je les voyais vivre la même galère que des Noirs comme moi. Oui, parce que l’image du toubabou que j’ai toujours eue lorsque j’étais au Mawan, c’est celle de la personne qui nage et qui se noie dans son trop-plein de bonheur. Jamais je n’aurais imaginé un toubabou venir demander l’asile à des toubabous comme lui. D’ailleurs ceux qui vivent chez moi, je les ai toujours considérés comme des héros, des gens trop bons pour avoir accepté de venir vivre et partager notre misère. Je n’ai d’ailleurs pas encore compris pourquoi des gens qui ont tout dans leur pays peuvent choisir d’aller embrasser volontairement la vie de chiens qui est la nôtre. Nous nous tuons pour venir ici et eux vont décider d’aller vivre chez nous. C’est à ne rien comprendre et ça me fait penser à ces filles du Mawan qui acceptent de sortir avec des gars qui n’ont aucun sou, alors qu’elles savent bien qu’il ne peut même pas leur offrir le tee-shirt le plus pourri que les waras2 exposent à même le sol au grand marché de Ndjindji. Il faut dire qu’elles doivent y trouver leur compte, les toubabous qui viennent chez nous aussi doivent y trouver leur part, sinon, je ne me l’explique pas.

C’est un peu plus tard, deux mois après je crois, que j’ai eu le courage de leur demander qui ils étaient et d’où ils venaient. Ils m’ont dit qu’ils venaient de ces pays de l’Est, ceux du bloc communiste où il y avait des guerres comme chez nous. Ils n’étaient que de faux toubabous, un vrai toubabou ne peut pas venir se faire humilier chez les autres. Jamais, au grand jamais ! C’est aussi au contact de toutes ces personnes, mais loin de mon pays, que j’ai réalisé que le mal-être n’est pas seulement une affaire de Noirs ou de ceux qui ont la réputation de vivre dans des endroits où la misère vous colle à la peau. Ces gens que les médias présentent comme tels avec des images d’enfants aux gros ventres et aux regards hagards. Ces enfants qui ne peuvent même plus chasser les mouches qui leur tournent autour comme sur de la pourriture. Ou encore des gens qu’on présente avec des cache-sexes faits de feuilles qu’on utilise pour emballer la chikwangue3 au Mawan. Il y en a même qui pensent encore que nos premiers habits, on nous les donne une fois la frontière des pays civilisés franchie. Dans l’imaginaire de certains, la réalité n’est que ce que les médias montrent de nous. Ils oublient que les médias malgré leur soi-disant sacro-sainte neutralité et objectivité, ont la fameuse ligne éditoriale qui leur dicte ce qu’il faut filmer pour attirer des téléspectateurs qui choisissent leur chaîne plutôt qu’une autre. Il y a aussi le montage, qui permet de couper, de mélanger et donc de nous manipuler lorsque nous regardons leurs images bidouillées. Remarquez, lorsqu’ils regardent ici chez eux ces émissions qui enferment des jeunes ou moins jeunes dans des appartements durant des semaines pour en choisir le plus con, qui joue le jeu pervers d’une certaine voix. Pensez-vous que ce qu’on nous montre s’est réellement passé comme ça ? Alors si c’est le cas, pourquoi chaque fois qu’il y a un qui en sort, parce que, éliminés et fatigués de jouer les idiots de service, ils viennent tous nous raconter que, non, les choses ne se sont pas passées ainsi. Qu’il n’est même pas le sosie de l’image qu’on a voulu montrer de lui ? Si on est d’accord que les médias sont capables de dénaturer l’image des gens qui sont leurs propres frères et sœurs, sans avoir honte de se regarder dans le miroir une minute après, ils sont capables de faire cent fois pire pour des gens qui vivent ailleurs. Surtout, cela leur donne une sorte de supériorité face à des gens qui n’arrêtent pas de venir les envahir. Ils prennent même des pirogues pour venir chez eux, alors qu’aujourd’hui la science a évolué et on voyage par avion, pas dans des pirogues de fortune. Montrer une image dénaturée ou dévalorisante d’une personne qu’on n’aime pas est une technique vieille comme le jardin d’Éden.

Regarde, nous aussi au Mawan, nous avons la même attitude avec nos voisins, ceux du Mawan « dédictaturisé ». Nous ne les supportons pas, nous ne supportons même pas que quelqu’un se permette de s’emmêler les pinceaux en confondant les deux Mawans, alors que nos pays portent le même nom. Avant, ils avaient leur nom et nous, ça nous arrangeait, il n’y avait aucune confusion. Or maintenant nous sommes les deux Mawans du monde, avec en plus les capitales les plus proches du monde. C’est n’importe quoi ! Mais bon, pour ne pas qu’on nous confonde, nous avons accepté de rester dictaturisés, mais ça on n’osera jamais l’ajouter à côté du nom de notre pays. Lorsqu’il y a un dédictaturisé, l’autre s’il ne choisit pas de prendre le même qualificatif, il est forcément encore sous une dictature. Donc, pour qu’on arrête définitivement de nous confondre, on a préféré refuser de faire ce que la majorité des pays de notre continent ont fait après la chute d’un certain mur de Berlin. De toute manière, nous ne sommes pas obligés de gérer notre pays avec les coutumes des toubabous.

Oui, c’est vrai, avec les Mawanais dédictaturisés nous avons fait ce que les autres nous font ici, lorsqu’ils ne veulent pas nous accueillir chez eux. Mais dans leur cas c’était normal, parce que lorsqu’ils sont arrivés chez nous, leurs femmes ont commencé à faire le bordel au milieu de nos villes. Elles choisissaient les quartiers populaires, elles ne se regroupaient même pas dans des quartiers reculés, question de cacher leur bestialité. Jusqu’à ce jour, ce quartier porte les stigmates, la souillure de leurs femmes aux mœurs légères. On l’appelle encore du nom de la somme qu’il suffisait d’avoir pour passer du bon temps sous les tropiques en compagnie d’une négresse. On appelle ce lieu complètement défoncé, avec ses rues cabossées, ses égouts à ciel ouvert, ses petites rues que seuls les connaisseurs savent différencier, « quartier trois cents ». J’en parle comme ça, mais c’est un quartier que j’adore puisque je suis née pas loin de là. Je souffre de voir ce qu’il est devenu au fil des années. Ce qui est sûr, c’est que le jour où je retournerai chez moi, j’irai me promener dans ses rues, question de retrouver cette ambiance que je ne vivrai jamais ici. Ici, tout est trop bien cadré, rien ne dépasse les mesures établies. C’est à la dimension près et des fois ça devient insupportable.

Revenons à ce que nous avons fait aux Mawanais dédictaturisés à cause de leur comportement déplacé. J’ai parlé des Mawanaises dédictaturisées, et les hommes, oh mon Dieu, de vraies plaies, des voleurs. On les surprenait chaque nuit en train de voler nos poules, nos meubles, nos fruits, tout. Ils ne pouvaient rien faire passer, de véritables cleptomanes. Ils étaient capables de se tapir dans votre maison sans rien dire et un jour, ils passaient à l’assaut. C’est le cas d’Angualima, il avait travaillé pendant cinq ans comme homme de ménage dans la famille de mon ami qu’on appelait le fils de Labonne, parce ses parents pouvaient se payer un domestique. Dans cette famille, Angualima était adulé, il était désormais considéré comme le fils adoptif de Labonne. Tous l’aimaient et ne juraient que par lui, de l’arrière-grand-mère à l’arrière-petit-fils. Mais lorsque le jour du forfait était arrivé, personne dans cette longue famille ne l’avait cité comme suspect. Alors même qu’on avait retrouvé certains objets volés chez lui. Quand les robots4 sont venus le chercher chez Labonne, la même arrière-grand-mère pourtant très édentée a pu se faire comprendre, tellement elle criait le nom d’Angualima pour que les policiers le relâchent. Elle criait à la conspiration, aux personnes de mauvais cœur, des jaloux qui avaient tout fait pour ternir la bonne image de son petit-fils Angualima. Mais c’était sans compter avec la froideur des robots. Ils avaient pris Angualima, l’avaient jeté dans leur camion sans ménagement. Ils le frappaient tous sans prendre de gants, la présomption d’innocence n’existe pas au Mawan, surtout lorsqu’on a retrouvé l’arme du crime chez vous. Il y a même des voisins qui sont arrivés avec des machettes pour qu’on lui coupe une main, ça devait le dissuader de voler prochainement. D’autres disaient que cela ne servait à rien de le livrer à la police qui allait juste le frapper et le libérer quelques jours après. Pour eux, il fallait en finir avec des teignes de son genre. En lui injectant un peu de pétrole dans les oreilles, son problème serait réglé, on ne parlerait plus de lui qu’au passé.

Alors, pour en finir avec tout ça, notre président, pas l’architecte du petit Sufisus, mais celui qui a eu le plus court mandat présidentiel. Il a pourtant été le plus efficace en matière de régulation de l’immigration dans la république du Mawan. Depuis ce président, plus personne n’a réussi un tel exploit. Il avait fermé les magasins, mis dans les trains, les camions, tous les étrangers étranges qui étaient venus semer le trouble dans notre pays. Il en avait profité pour pousser les Mawanais à se lancer dans le commerce, dans l’art de pousser les charrettes, dans la gérance des magasins. Manque de bol, ils ont lamentablement échoué dans toutes ces initiatives. Il a fallu se résoudre à faire revenir tous les étrangers étranges et depuis, les Mawanais sont obligés de supporter et les Mawanais dédictaturisés et d’autres populations étranges venues de partout, une sorte d’invasion que les Mawanais trouvent suspecte parce qu’eux ne rêvent que de partir.

Comme quoi, le désir viscéral de partir peut s’introduire, comme un virus, dans le corps, la tête, l’inconscient de toute personne où qu’elle se trouve. Même de ces toubabous que je croyais semblables aux autres, alors qu’ils venaient de ces pays de l’Est.

Ces pays de l’est de l’Europe ne m’étaient pas totalement inconnus, je les avais étudiés en histoire et en géographie. Mon pays a un passé communiste et l’histoire de ces pays me sort encore par les trous du nez, tellement on nous a saoulés avec ce qui se passait là-bas. On nous a bourré le crâne avec le marxisme, le communisme et les têtes d’affiche comme Lénine, Staline, Engels et Karl Marx. Le lycée que j’ai fréquenté à Ndjindji portait le nom de Karl Marx. Alors que même pas une petite école primaire du village le plus lointain et perdu dans la forêt du Mawan ne porte le nom de l’illustre roi Ngangoango qui a régné dans le sud du pays. Beaucoup de jeunes ne savent rien de lui, pourtant c’est notre histoire. À l’école on apprend peu de choses sur ce qu’il a été et ce qu’il a fait. Par contre, on nous enseigne beaucoup de choses sur des personnages étranges et on préfère souvent faire l’éloge de ceux qui nous ont assujettis.

Dans ce lycée Karl Marx il y avait un surveillant des couloirs, oui, sa spécialité était de surveiller les couloirs pour empêcher les élèves d’y traîner alors qu’ils devaient être en classe. Il se terrait ici et là, il était invisible, mais lui seul pouvait nous voir. On l’appelait « l’Indépendance » car il incarnait, à lui seul, l’indépendance que toutes les anciennes colonies de notre continent réunies n’arrivaient pas à concrétiser après de nombreuses années. Il était le personnage le plus charismatique de notre lycée, tous avaient peur de lui parce qu’il ne fallait surtout pas être dans sa ligne de mire. Monsieur l’Indépendance était ce genre de personnage qui aime voir le sang couler. Il adorait traquer, ça devait le faire vibrer comme ces gens qui ne jouissent que lorsque vous avez mal. Ils s’amusent à vous toucher là où ça fait vraiment mal, il était tout simplement sadique. Mais malgré tout, nous l’aimions tous, il était celui qui incarnait la continuité de ce lycée. Il en avait vu plus que tous les professeurs et tous les proviseurs réunis. Nous étions tous atteints du syndrome de Stockholm vis-à-vis de Monsieur l’Indépendance. Je pense aussi qu’il mérite même plus que largement de détrôner ce Karl Marx. Il est plus méritant que lui, même s’il avait prédit que la religion serait notre marijuana, à voir toutes les églises qui éclosent dans nos quartiers. Même si on a tous compris que les coups d’État ne font pas du bien à nos pays. Sur ce coup-ci on pouvait faire une exception, on devrait détrôner Karl Marx pour rebaptiser ce lycée du nom de Monsieur l’Indépendance, il le mérite bien.

Pour revenir à ce que je disais, nous, on apprenait beaucoup de choses inutiles sur leur vie, curieusement eux ne savent rien de mon pays, et même de mon continent. Pour eux l’Afrique est un pays, ils ne peuvent même pas la situer sur une carte du monde. J’ai commencé à me demander pourquoi on nous apprenait beaucoup de choses sur l’Europe, l’Amérique et même l’Asie, alors qu’eux ignoraient tout de l’Afrique. Les seules choses stupides qui reviennent dans les questions qu’on me pose, concernent la jungle, le climat, la musique, la danse. C’est comme si chez moi on dormait avec les serpents, les lions ; on rencontrait les éléphants dans les rues. Pour certains parmi eux, nous ne sommes que d’excellents musiciens, surtout des deux Mawans. Nos femmes sont de bonnes exhibitionnistes de danses endiablées, au point de réveiller un vieux toubabou impuissant. Ah oui, j’oubliais, le football aussi !

Ce que certains ignorent c’est que moi qui suis né dans ce coin du monde, je n’ai même jamais vu un éléphant ou un lion en vrai. Or, il y a des touristes qui viennent pour deux jours et ils vont avoir la chance de voir des animaux que je ne verrai peut-être jamais.

Comme notre arrivée dans ce centre coïncidait avec l’été, il faisait très chaud pour tout le monde ; mais lorsque les autres Africains et moi disions que nous avions chaud, ils riaient. Ils disaient ne pas comprendre que nous puissions souffrir à cause de la chaleur. Une fois l’hiver arrivé, je me demandais aussi pourquoi ils souffraient du froid, alors qu’ils avaient toujours vécu sous ce climat rude.

Cela fait pourtant des mois que je suis arrivé dans ce pays. Mais je pense chaque jour encore plus à mon pays. Je crois que je n’ai jamais aimé mon pays comme je l’aime depuis que je l’ai quitté. Il n’y a qu’à voir le temps que j’ai passé à décrire ceci ou cela qui me renvoie là-bas. Pourtant Dieu sait comment j’ai fait des pieds et des mains pour le quitter et venir ici. J’ai dépensé toutes mes économies pour faire les démarches de départ auprès des ambassades et des passeurs. Là-bas, je ne pouvais pas trouver un travail correspondant à ma formation universitaire. Je n’avais qu’à jouer les travailleurs virtuels en sortant tous les matins et en rentrant le soir. Je parlais de mon futur voyage à qui voulait m’entendre, question de me valoriser un peu.

Dans mon environnement, là-bas au bled, lorsqu’une personne a un projet de voyage vers l’Europe, elle cesse d’être considérée comme un vaurien. On monte en grade avant d’atteindre les sommets, dès qu’on a mis le passeport qui porte le sésame dans son porte-document inséparable. Mais il faut aussi le dire, parce que je n’appartiens pas...

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